La Liste des Marées
Lire le chapitre 15: The Widow's Anger
La porte s'ouvrit avant qu'Elise n'ait frappé. La veuve se tenait dans l'embrasure, le visage dur comme l'ardoise de Guernesey, ses doigts crispés sur le chambranle.
« Vous êtes en retard, postière. »
Elise baissa les yeux. Elle avait vu la camionnette allemande quitter la maison du bout de la rue, les phares balayant les murs de granit avant de disparaître dans la nuit. Trop tard, encore une fois.
« Je suis désolée, madame Quérel. J'ai fait aussi vite que possible, mais la Mouette est passée devant moi. »
La veuve cracha presque le nom. « La Mouette. Cette traînée de la Kommandantur avec son rouge à lèvres et ses manières de chatte. » Elle saisit le bras d'Elise et la tira à l'intérieur sans ménagement. « Entrez. Je ne veux pas que les voisins m'entendent pleurer. Je ne leur donnerai pas cette satisfaction. »
La maison sentait le laurier-rose et la cire d'abeille. Sur la table de la cuisine, une soupière refroidissait, deux couverts seulement. Le fils de la veuve, Yann, avait été arrêté pendant le dîner.
« Ils ont pris son journal, son carnet d'adresses, même ses lettres de son frère mort à Dunkerque. » La veuve parlait vite, les mains tremblantes autour d'une tasse vide. « Le capitaine a dit qu'il avait la "preuve". La preuve ! Une lettre de mon propre fils à sa cousine de Jersey. Une lettre que vous avez livrée, postière. »
Elise sentit le poids des mots comme un coup de poing dans l'estomac. Les lettres marquées. Celles que Marcel avait signalées à l'homme balafré. Les lettres de Yann Quérel étaient sur la liste.
« Je ne savais pas que sa correspondance était... surveillée, madame. S'il vous plaît. Si j'avais pu faire quelque chose, si j'avais su que les lettres de votre fils étaient compromises... »
« Vous saviez que des lettres étaient compromises. C'est pour cela que vous êtes venue, n'est-ce pas ? Pour me prévenir. Mais vous êtes venue trop tard. »
Elise n'avait pas de réponse. La veuve se leva et ouvrit un tiroir de la commode près de la cheminée. Elle en sortit une photographie cornée, la tendit à Elise sans un mot.
On y voyait un homme en tenue de pêcheur, une femme aux cheveux blonds, et une jeune Elise, peut-être dix-huit ans, assise sur le quai. Derrière eux, un bateau à voile amarré au port de Saint-Pierre-Port.
« Vous reconnaissez ? » demanda la veuve.
« Monsieur Quérel. Ma mère. Moi. »
« L'été 1940, juste après l'évacuation. Mon mari vous a sortie de l'eau quand vous êtes tombée du ponton. Votre robe s'était prise dans la chaîne d'ancre. Vous auriez pu vous noyer sous les quais, dans la vase. »
Elise se souvint. L'eau froide et sale. Les mains rugueuses du pêcheur qui la tiraient vers la surface. Sa mère criant depuis la jetée. Elle avait oublié jusqu'à ce que la veuve lui parle.
« Je lui dois la vie, madame. Je n'ai jamais oublié. »
« Non, vous n'avez jamais oublié, et nous l'avons su. Mon mari disait que vous étiez une bonne âme. Quand il est mort l'année dernière, il m'a dit : "La postière nous revaudra cela un jour. Pas de vous, mais de la vie." »
La veuve reposa la photographie sur la table. Ses yeux brillèrent, mais elle ne pleura pas.
« Je considère cette dette comme réglée, mademoiselle Martin. Vous étiez redevable à la famille Quérel. Vous avez tenté de prévenir mon fils, mais vous avez échoué. L'équilibre est rétabli. Il n'y a plus rien entre nous. »
Elise ouvrit la bouche, mais la veuve leva la main.
« Ce n'est pas une faveur que je vous fais. C'est une punition. Car maintenant, vous n'avez plus d'excuse. Plus de dette ancienne pour justifier votre lâcheté. Vous devez décider librement ce que vous allez faire de cette île, de ses habitants. Et si vous échouez encore, vous échouerez seule. »
Le silence s'installa entre elles. Dehors, une chouette hululait près des serres. Elise sentit le poids de la boîte de Mme Leclerc contre sa poitrine, les documents d'André dans sa poche, le mégot de la Mouette dans une enveloppe dans sa sacoche.
« Mon fils, murmura la veuve. Yann. Le capitaine a dit qu'il serait transféré à la prison de la ville demain matin. Avant le départ du bateau pour la France. Si quelqu'un voulait... l'aider à ne pas monter sur ce bateau... ce serait cette nuit. »
Elise comprit. La fenêtre était étroite. Un transfert de prison signifiait un trajet en camion, des gardes. Mais une prison, c'était un bâtiment avec des fenêtres, des coursives, des angles morts.
« Je connais quelqu'un qui travaille à la mairie », dit lentement Elise. « Il pourrait accéder aux registres de transfert. »
« Vous avez une heure avant le couvre-feu complet. Les patrouilles changent à minuit. Les Allemands sont fatigués. Ils ont fait des rondes toute la journée à cause des arrestations. »
Elise se leva. La veuve la dévisagea.
« Je ne vous demande pas de sauver mon fils, postière. Je vous demande de faire ce que vous auriez dû faire plus tôt : agir. Et si vous échouez encore, ne revenez jamais frapper à ma porte. La dette est payée. Ce qui reste, c'est ce que vous voulez être. »
Elise sortit sans répondre. La nuit l'enveloppa, humide et froide. Le port était à deux rues à l'ouest, la maison de Jameson à l'est. Le fugitif devait être déplacé à quatre heures du matin, et elle avait les documents d'André. Mais Yann Quérel serait transféré avant, aux premières heures de la lumière.
Elle regarda l'enveloppe dans sa sacoche. La photo d'Henri avec la femme blonde au café. La boîte à réseau de la Leclerc. Elle tira la boîte et l'ouvrit rapidement, à l'abri d'un porche.
Papier calque, tampons de cire, un plan de Saint-Pierre-Port annoté de la main d'Henri. Et en dessous, une enveloppe beige, non cachetée, avec le sceau de l'administration pénitentiaire allemande. Un mot écrit au crayon : *Pour toi, petite sœur, si un jour les bateaux partent sans moi.*
À l'intérieur, une carte d'accès temporaire à la prison de ville, au nom d'un "E. Martin, laveuse autorisée", datée du lendemain.
Henri avait pensé à tout, sauf à la fin qu'il avait eue. Ou peut-être avait-il pensé à cela aussi. Elise avait un rendez-vous à la prison pour le matin même. Mais le capitaine avait dit le transfert à l'aube, avant le moment où la carte serait valide.
Le fugitif. Jameson. Le réseau. La Mouette. Yann Quérel. Tout convergeait vers le même moment : les heures avant l'aube.
Elise glissa la carte dans sa poche et enfourcha son vélo. Elle pédala d'abord vers l'est, vers la maison de Jameson. Vers la seule personne qui pourrait l'aider à faire deux choses impossibles à la fois.
Derrière elle, quelqu'un observait depuis l'ombre d'un toit. Une silhouette mince, coiffée d'un foulard, dont les lèvres s'étaient rougies au contact d'une cigarette.
La Mouette sourit et écrasa le mégot sous son talon.
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