La Liste des Marées
Lire le chapitre 14: The Scarred Man's Shadow
La nuit l’enveloppait d’un manteau d’encre et de sel. Elise pédalait sur le chemin creux menant à la ferme abandonnée, le souffle court, les cuisses brûlantes. La boîte de Mme Leclerc cognait dans le panier de son vélo, chaque cahot lui rappelant le poids des secrets de son frère. Le vent portait l’odeur de la mer et quelque chose d’autre, quelque chose d’âcre, de brûlé. Une fumée légère s’élevait au-dessus des toits de la ferme.
Elle freina brusquement, le cœur cognant contre ses côtes.La grange n’était plus qu’un squelette noirci. Les poutres effondrées formaient un tas de cendres fumantes, et l’air charriait une odeur de papier brûlé et de mystère consumé. Elise mit pied à terre, le vélo cliqueta tandis qu’elle le posait contre un muret. Son regard courut sur les débris, cherchant un signe, un reste reconnaissable.
C’est alors qu’elle le vit. Un mégot de cigarette, parfaitement intact, posé sur une pierre à quelques mètres des décombres. Il n’avait pas été consumé par l’incendie. Quelqu’un l’avait déposé là, après. Elle s’accroupit, le ramassa.
Une marque de rouge à lèvres écarlate maculait le filtre. Un rouge vif, presque criard, choquant dans ce paysage de gris et de charbon. Ce n’était pas le rouge discret des femmes de l’île, le carmin passé des lèvres de Mme Leclerc, ou le rose pâle des commerçantes. C’était un rouge de théâtre, de cabaret, un rouge qui ne correspondait à rien ici.
Une femme. Une femme était venue ici, après l’incendie, pour surveiller, pour voir si André reviendrait. Ou pour s’assurer qu’il ne reviendrait jamais.
Elise glissa le mégot dans la poche de son manteau, le cœur battant la chamade. Elle pensa à la photographie dans la boîte de Mme Leclerc, à la femme blonde inconnue aux côtés de son frère. Son estomac se noua. Les pièces du puzzle refusaient de s’assembler, mais quelque chose, quelque part, commençait à prendre forme.
Le claquement d’une porte la fit sursauter. Elle se retourna, main sur la poitrine.
André se tenait sur le seuil de la maison attenante, celle qui avait été épargnée par les flammes. Il avait l’air épuisé, les traits tirés, les yeux cernés de nuits sans sommeil. Il tenait un sac de toile à la main. Il la regarda, puis son regard se porta sur les ruines fumantes de la grange.
« J’ai pensé que vous viendriez. » Sa voix rauque était à peine audible. « Ils ont brûlé la lettre. La fausse. Ils ont brûlé mon refuge. Ils savent que vous êtes venue ici, Elise. »
Elle s’avança, pressée par l’urgence qui la tenaillait depuis des heures. « Le temps presse, André. Le transfert de cette nuit. Jameson m’attend. Mais il y a un problème. »
Le poète l’observait, ses yeux gris comme la mer d’hiver. « Il y a toujours un problème. »
« Marcel m’a donné une liste. Cinq familles. Peut-être plus maintenant. Des gens que Jouan a marqués. Je les ai prévenues, mais il y en a une, quelque part dans le port, qui n’était pas chez elle quand j’y suis passée. Et puis il y a autre chose. » Elle sortit le mégot de sa poche et le lui montra. « Une femme est venue ici. Après l’incendie. Elle fume. Rouge vif. Vous savez peut-être qui c’est. »
André prit le mégot entre ses doigts, l’examina à la lueur de la lune qui perçait les nuages. Son visage se durcit. « Il y a une femme, oui. Une qui travaille à la Kommandantur. Les soldats l’appellent la Mouette. Elle tape les rapports, traduit. Mais elle n’est pas allemande. Elle est de Guernesey. »
Elise sentit le sol se dérober sous elle. Une femme de l’île. Elle pensa encore à la photographie de son frère, à la blonde. « La Mouette », répéta-t-elle, le goût du mot âcre sur la langue.
« Elle est plus proche de Jouan qu’on ne le croit », continua André, les yeux plissés vers l’horizon sombre où pointaient les mâts des bateaux du port. « Si quelqu’un sait où vit la dernière famille de la liste, c’est elle. »
Il s’interrompit, son regard se fixant au loin, vers le port où les lumières du couvre-feu commençaient à s’éteindre une à une. Elise suivit son regard. Des ombres se mouvaient sur le quai, rapides, furtives. Elle distingua une silhouette en pardessus sombre, penchée sur une caisse à côté d’un entrepôt. L’homme releva la tête, et dans la lueur pâle d’un réverbère, elle vit la main posée sur la caisse.
Une main balafrée, la peau blanche et tordue d’une cicatrice qui courait du poignet au majeur.
Elise retint son souffle. « C’est lui. »
André posa une main sur son bras, les doigts serrés. « Non, Elise. Ne faites pas ça. Vous êtes une femme seule. Vous avez déjà sauvé des gens ce soir. Vous n’avez pas besoin de… »
« Si », coupa-t-elle, la voix ferme. « Cinq familles. Une seule reste à prévenir. Et il est là, devant moi. Si je peux le voir, l’identifier, comprendre ce qu’il veut vraiment, alors nous pourrons le battre. Je ne peux plus fuir, André. Je fuis depuis que la guerre a commencé. »
Elle se dégagea doucement, remonta sur son vélo. Le poète la regarda, l’air grave, comme s’il voyait le destin dans ses yeux. « Prenez ça », dit-il, lui tendant le sac de toile. « Des papiers. De faux documents, pour le réfugié. Jameson les utilisera. »
Elle prit le sac, le plaça dans le panier. Son poids l’ancra, lui rappelant sa mission.
« Et si vous trouvez quelqu’un », ajouta André, sa voix portée par le vent, « une femme, qui porte cette marque écarlate… sachez qu’elle n’est pas seulement aux Allemands. Je l’ai vue, une fois, remettre une enveloppe à Henri, il y a deux mois. Votre frère la connaissait. Bien. »
Elise serra le guidon si fort que ses jointures blanchirent. Henri et la Mouette. Son frère et la traîtresse. Chaque nouveau morceau la rapprochait d’une vérité qu’elle n’était pas sûre de vouloir entendre.
« Merci, André. Cachez-vous. Et ne brûlez plus rien. »
Elle pédala vers le port, le vent froid cinglant son visage, la silhouette balafrée disparaissant une seconde derrière un mât, puis réapparaissant plus loin, marchant d’un pas vif le long des caisses, vers une maison basse aux volets clos. Elise reconnut la maison, la dernière sur la liste de Marcel. Celle où vivait la veuve du marin, la femme au fils qui avait travaillé au bureau du port.
Son cœur cessa presque de battre quand elle vit la porte de la maison s’ouvrir. Une femme en sortit, un fichu sombre sur la tête. Dans la pâle clarté, Elise vit ses lèvres — peintes d’un rouge vif, presque luminescent.
La Mouette. Elle sortait de la maison de la veuve.
Elise freina si brusquement que le vélo dérapa sur les pavés. Elle s’agrippa au guidon, regardant la femme et l’homme balafré se parler à voix basse devant la porte. La femme hocha la tête, lui tendit un morceau de papier, puis s’éloigna d’un pas léger vers la Kommandantur.
Elise resta immobile, haletante, le sac d’André cognant doucement contre sa jambe. Le papier que la Mouette avait donné à l’homme était blanc, officiel. Un ordre, probablement. Un ordre d’arrestation. Pour qui ?
La veuve, soudain, apparut sur le seuil, seule, regardant la silhouette de l’homme balafré disparaître dans l’ombre. Elle tordit ses mains sur son tablier, puis son regard croisa celui d’Elise. Un long moment passa. Puis la veuve rentra dans sa maison, la porte claqua, et une lumière s’éteignit.
Elise savait qu’elle serait trop tard. Pas pour la veuve, peut-être pas pour son fils. Mais pour elle-même, pour comprendre ce qui se tramait avant que le filet ne se referme. Le roulement du moteur d’une voiture militaire, là-bas, au loin, la fit sortir de sa torpeur.
Elle pédala dans l’ombre de la maison de la veuve, frappa à la porte, et attendit, le cœur au bord des lèvres.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.