La Liste des Marées
Lire le chapitre 17: The Postmistress's Secret
La pluie avait cessé. Elise poussa la porte du bureau de poste avec une épaule, le vélo cognant contre le chambranle. L’horloge murale indiquait 2 h 47. Dans moins d’une heure, Jameson l’attendrait au bout du quai est pour le transfert du fugitif. Et pourtant, elle était là, dans cette pièce vide qui sentait l’encre et le papier humide, parce qu’une intuition lui avait tordu les entrailles en passant devant la vitrine.
La postière en chef, Mme Blanchard, était assise à son bureau, les mains à plat sur le buvard, comme si elle attendait précisément cette visite.
« Vous êtes encore debout, Elise. »
Ce n’était pas une question. Elise referma la porte derrière elle, le loquet claqua.
« Vous aussi. »
Mme Blanchard avait soixante ans, des cheveux gris tirés en chignon, des doigts tachés d’encre qui tremblaient légèrement quand elle soulevait un timbre. Ce soir, elle tenait une lettre sous une lampe à pétrole, la faisant pivoter dans la lumière.
« Vous l’avez vue, n’est-ce pas ? La carte avec le coin rouge. »
Elise s’approcha. Le souffle court.
« Vous savez qui est la Mouette. »
Mme Blanchard posa la lettre. Elle ouvrit un tiroir, en sortit une boîte de fer-blanc qui avait dû contenir du thé, et la fit glisser sur le buvard. Elise l’ouvrit. Dix lettres, toutes adressées à des familles différentes, toutes avec une adresse grattée puis réécrite d’une main nerveuse.
« C’est vous. Vous altérez les adresses. »
La postière hocha lentement la tête. Ses yeux ne cillaient pas.
« Depuis trois ans. Chaque lettre qui contenait des mots codés pour les autorités, je la réacheminais vers une boîte aux lettres morte, rue des Violettes. Personne ne s’y est jamais présenté pour la récupérer. »
Elise feuilleta les lettres. Des noms qu’elle connaissait. La famille Moreau. Les Le Gall. Le vieux père Thomas.
« Vous intercepciez l’information. » Elise releva les yeux. « Vous n’êtes pas l’informateur. Vous êtes celui qui ralentit la machine. »
« Pas assez. »
Mme Blanchard retira ses lunettes, les déposa avec soin. Son visage nu paraissait plus vieux, les rides plus profondes.
« Marcel vous a tout dit, n’est-ce pas ? L’homme balafré, les marques. C’est pour ça qu’il s’est enfui. »
« Vous saviez pour lui. »
« Je savais qu’il avait peur. Mais je ne savais pas qu’il vous avait donné la liste complète. » Un silence. « S’il l’a fait, l’homme balafré le saura bientôt. Il saura que vous savez. »
Elise s’assit en face d’elle sans y être invitée. La fatigue pesait sur ses épaules comme un manteau trempé.
« Pourquoi faites-vous ça ? » demanda-t-elle. « Vous risquez votre vie. »
Mme Blanchard la regarda longuement. Quelque chose se défit dans sa respiration, une paroi qui cédait.
« Vous connaissez mon nom, Elise. Le vrai travail, je veux dire. Pas celui que je donne aux militaires depuis 1940. »
« Blanchard ? »
« C’est le nom de mon mari. Mort d’une grippe mal soignée en 1938. » Elle joignit les mains, les doigts encrés. « Avant, je m’appelais Sarah Lévy. De la famille Lévy de Saint-Samson. »
Le nom résonna dans la pièce vide. Elise sentit le froid lui remonter le long de la nuque. La liste. Les familles. Les arrestations qui semblaient viser au hasard, ou pire, avec une précision cruelle.
« Les lettres que vous interceptiez, » dit Elise lentement, « elles concernaient… »
« Mes frères. Mes neveux. Les enfants de ma sœur jumelle, partie pour Paris avant l’Occupation. » La voix de Mme Blanchard se brisa presque, mais elle la retint d’une main de fer. « Chaque lettre qui passait par ce bureau avec un nom juif à l’intérieur, je la détruisais ou je la détournais. Je ne pouvais pas sauver tout le monde. Mais je pouvais sauver les miens. »
Elise comprit alors, avec une clarté douloureuse. Les familles marquées par l’homme balafré. Les « cinq maisons restantes » sur la liste de Marcel. Elles n’étaient pas toutes des liaisons du réseau de son frère.
« La veuve. » La voix d’Elise se fit rauque. « Celle dont le fils a été arrêté ce soir. Elle faisait partie du réseau de mon frère ? »
Mme Blanchard détourna les yeux.
« Non. »
« Alors pourquoi ? »
« Parce que son mari était un Lévy. Juif. Marié par mon oncle en 1925. Elle a changé de nom quand elle a épousé son second mari, le pêcheur. Elle pensait être en sécurité. »
Elise ferma les yeux. Les reproches de la veuve, sa colère, sa déclaration de dette annulée – tout cela prenait une autre dimension. Elle avait accusé Elise d’avoir failli, de ne pas avoir empêché l’arrestation de son fils. Mais ce fils était peut-être déjà condamné pour ce que son père était.
« Vous saviez. » La voix d’Elise était presque un murmure. « Vous saviez depuis le début qui était visé. »
« Je savais que l’homme balafré avait une liste. Je savais qu’il cherchait des familles à la fois précises et fausses. » Mme Blanchard se pencha en avant. « Les arrestations de ce soir ne sont pas des arrestations politiques. Ce sont des ratissages. Des purges. Il nettoie méthodiquement toutes les traces juives de l’île, sous couvert de chasser les agents britanniques. »
Le papier de la lettre crissa dans la main d’Elise. Elle regarda l’adresse réécrite, la main qui tremblait en traçant les lettres.
« Mais vous ne pouvez pas tous les sauver. »
« Je sauve ce que je peux. » Mme Blanchard se leva, alla à la fenêtre, écarta le rideau d’un doigt. La rue était déserte. « Vous devriez partir. L’homme balafré ne dort pas, ce soir. Il sent qu’on lui glisse entre les doigts. »
Elise se leva. Mais quelque chose la retenait. Une question brûlante.
« La Mouette. Vous savez qui elle est ? »
Mme Blanchard se retourna lentement. Son regard était indéchiffrable.
« Je sais qu’elle vous laisse vivre, Elise. Je sais qu’elle a laissé sa carte pour que vous la trouviez. » Un temps. « Et je sais que ce n’est ni par pitié ni par hasard. »
« Que voulez-vous dire ? »
« Je veux dire que la Mouette choisit soigneusement ses cibles. Et qu’elle vous a choisie, vous. » La postière revint vers le bureau, glissa les lettres dans la boîte de fer-blanc, la referma. Elle la tendit à Elise. « Brûlez-les. Et si vous rencontrez la Mouette, dites-lui que Sarah Lévy lui souhaite une longue vie. »
Le monde d’Elise chancela.
« Vous la connaissez ? Elle fait partie de votre famille ? »
Mme Blanchard esquissa un sourire triste.
« Elle a épousé mon neveu il y a dix ans. Ils ont deux enfants. Elle est passée de l’autre côté pour les protéger. » Son regard se fit dur. « Mais elle n’a jamais oublié le chemin du retour. »
Elise prit la boîte. Le métal était froid sous ses doigts. L’horloge indiquait 3 h 10.
« Yann Quérel. » Le nom sortit sauvagement de ses lèvres. « Le prisonnier qui doit être transféré à l’aube. Il fait partie de votre famille ? »
Mme Blanchard secoua lentement la tête.
« Non. Yann Quérel est un marin qui a aidé des pilotes britanniques à fuir en 1941. Il n’a rien à voir avec les miens. » Elle marqua une pause. « Mais l’homme balafré l’a fait arrêter sous un faux prétexte, la semaine dernière. J’ai entendu les gendarmes en parler au comptoir. Il voulait savoir qui viendrait le libérer. »
Elise sentit le sol se dérober sous elle.
« C’est un piège. »
« Si vous allez à la prison ce soir pour Yann, vous marcherez dans une souricière. » Les yeux bleus de la vieille femme brûlaient d’intensité. « L’homme balafré ne veut pas Yann. Il veut celui qui essaiera de le sauver. Il veut vous, Elise. Il veut votre frère. Et il attend que vous vous jetiez dans le feu. »
La boîte de fer-blanc semblait soudain plus lourde. Elise songea à Jameson qui l’attendait au quai, à la carte forgée pour demain qui ne servirait pas à la prison de ce soir, à la famille qui fuyait dans les dunes pendant que le filet se resserrait autour d’elle.
Elle releva la tête.
« Alors je vais y aller quand même. » Elle ouvrit la porte. « Mais je vais faire en sorte qu’il regrette de m’y avoir attendue. »
Derrière elle, Mme Blanchard reposa ses lunettes et murmura une seule phrase, presque prière :
« Que Dieu te garde, Sarah. »
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