La Liste des Marées
Lire le chapitre 18: A Narrow Escape
La pluie s'était mise à tomber, fine et tenace, comme si le ciel lui-même voulait effacer les traces d'Elise sur les pavés de Saint-Pierre-Port. Elle pédalait sans lumière, le cœur cognant contre ses côtes, les doigts crispés sur le guidon. Le faux renseignement pesait dans sa poche — une note griffonnée de la main de Jameson, censée égarer la patrouille allemande vers le sud de l'île, loin de la planque du fugitif.
Elle avait menti au sergent de garde avec une aplomb qui l'effrayait elle-même. Un message urgent du bureau du commandant, une livraison spéciale pour la villa des officiers, une erreur d'adresse à corriger. Les mots étaient sortis de sa bouche comme s'ils avaient toujours été là, polis et serviles, le sourire d'une employée des postes qui ne voulait que bien faire.
Le mensonge avait fonctionné. Trop bien peut-être, car la patrouille motorisée avait démarré dans un grondement de moteur, et maintenant la nuit était vide autour d'elle. Trop vide.
Le phare improvisé d'une lampe torche balaya la rue derrière elle. Elise jeta un coup d'œil dans le rétroviseur de son vélo — un cycliste, deux, trois silhouettes sombres qui pédalaient à vive allure. La patrouille de quart, celle qui ne croyait pas aux erreurs d'adresse, celle qui avait vu son mensonge pour ce qu'il était.
Elle appuya sur les pédales, le vélo bringuebalant sur les pavés glissants. La cathédrale Saint-Pierre se dressait devant elle, masse sombre et rassurante dans la nuit. Elise n'était pas croyante — pas depuis longtemps, pas depuis que l'occupation avait transformé chaque prière en acte de rébellion — mais la porte entrebâillée de la sacristie était une promesse de salut.
Elle jeta le vélo contre le mur de pierre, poussa la porte, et se glissa à l'intérieur dans un froissement de jupe mouillée.
L'odeur de l'encens et de la cire froide l'accueillit. Les vitraux ne laissaient passer qu'une lueur bleutée, et les bancs de chêne s'alignaient comme des tombes dans la pénombre. Elise retint son souffle, collée contre le battant. Les pas des soldats martelaient la rue, passaient, s'éloignaient.
Elle expira. Le silence retomba, plus lourd qu'avant, peuplé de craquements et de chuchotements imaginaires.
C'est alors qu'elle le vit.
Sur le troisième banc, à droite, à moitié dissimulé par un pilier, un homme était assis. Immobile, les mains posées sur les genoux, le visage tourné vers l'autel comme s'il attendait que la messe commence à trois heures du matin.
La balafre.
Elise sentit son sang se glacer. La cicatrice qui lui barrait la joue gauche, de la tempe au menton, était visible même dans la pénombre — une crête de chair pâle et irrégulière, comme si quelqu'un avait tracé un éclair sur sa peau avec un couteau rouillé.
Il ne bougeait pas. Il ne semblait pas l'avoir entendue. Mais il n'était pas là par hasard — personne n'était dans cette église par hasard à cette heure.
Elise recula d'un pas, la main cherchant la poignée de la porte derrière elle. Le plancher de la sacristie gémit sous son pied.
L'homme tourna la tête.
Leurs regards se rencontrèrent à travers la nef — les yeux de l'homme étaient d'un bleu délavé, presque gris, comme la mer un jour d'hiver. Il la fixa sans surprise, sans colère, avec une sorte de lassitude qui la déconcerta.
« Vous devriez prier, mademoiselle Martin. » Sa voix était rauque, usée par le sel et le vent. « Il n'y a rien d'autre à faire ici. »
Elle le connaissait. Cette voix, cette façon de traîner les voyelles, ce léger accent de l'ouest de l'île — elle l'avait entendue cent fois. Sur le quai du port, dans les ruelles de Saint-Peter-Port, au marché les samedis matin.
Il baissa la tête, la lumière de la lune qui filtrait d'un vitrail éclairant ses traits. La balafre était une cicatrice de cordage — une balafre de pêcheur, pas de soldat. Les lignes de sa peau étaient burinées par des années de grand large, ses mains calleuses posées sur ses cuisses avec la patience de quelqu'un qui avait attendu des heures la marée.
« Vous, » souffla Elise, le mot sortant avant qu'elle puisse le retenir.
Pas le scarred man. Le pêcheur. Le vieux Le Guen, dont le bateau, le Sainte-Anne, était amarré au vieux port depuis avant la guerre. Celui dont la femme vendait des poissons au marché, celui dont le fils avait été tué à Dunkerque — ou du moins, c'était la rumeur.
Le Guen sourit, un sourire qui ne toucha pas ses yeux. « On m'appelle souvent par d'autres noms. Mais oui, c'est moi. »
Elise ne fit pas un pas de plus. Le souvenir de la nuit précédente lui revint — le visage de Marcel, sa femme, ses enfants, les cris dans la nuit lorsque les soldats étaient venus les chercher. Le Guen avait été là. Il avait pointé du doigt la maison de Marcel avec une précision qui n'avait rien d'errant.
« Pourquoi ? » Le mot était un fil brisé.
« Parce que je crois en l'ordre. » Il se leva, et même dans l'église, il semblait appartenir au pont d'un navire — large d'épaules, stable, inébranlable. « Parce que les traîtres doivent être débusqués. Parce que votre frère, mademoiselle Martin, n'aurait jamais dû voler cette liste. »
Le souffle d'Elise se coinça dans sa gorge. « Mon frère ? »
« Oh, vous ne le saviez pas ? » Le Guen claqua doucement des lèvres, comme on tance un enfant. « Votre Henri, il a cru pouvoir jouer les héros. Il a volé une liste de noms — des noms de Juifs, de résistants, de gens qui prévoyaient de fuir par la mer. » Il s'approcha d'un pas. « Il a cru que cette liste le rendrait invincible. Il a eu tort. »
Elise sentit ses jambes flageoler. Henri. La liste de Marcel n'était pas une invention — c'était la liste. Le Guen le savait. Le Guen savait pour Henri, pour la liste, pour tout.
« Vous l'avez tué. » Ce n'était pas une question.
La balafre du pêcheur s'illumina dans un rai de lune. « Non. Mais je sais qui l'a fait. Et je sais pourquoi. »
Il la dévisagea, la tête inclinée comme un oiseau de proie. « Écoutez-moi bien, mademoiselle. Vous courez dans la nuit avec vos lettres et vos secrets, et vous croyez que personne ne vous voit. Mais je vous vois. Votre collègue de la poste vous voit. Et elle n'est pas la seule. »
Le Guen fit un pas de plus. Elise recula, mais le mur de la nef était derrière elle.
« La Mouette, » dit-il. « Vous connaissez ce nom, n'est-ce pas ? »
Elise ne répondit pas. Son cœur battait si fort qu'elle l'entendait dans ses oreilles.
« La Mouette est un passeur, un intermédiaire. » Le Guen sortit quelque chose de sa poche — une carte à bord rouge, identique à celle qu'Elise avait trouvée dans la boîte de Mme Leclerc. « Elle a des informations que vous voudrez. Des informations sur votre frère. Sur ce qui lui est arrivé. »
Il tendit la carte vers elle. Elise ne la prit pas.
« Pourquoi feriez-vous cela ? » Sa voix tremblait malgré elle. « Vous êtes l'un d'eux. Vous les avez aidés à arrêter Marcel. »
« Marcel était un imbécile. Il a signé son propre arrêt de mort le jour où il a accepté de transporter des messages pour les Anglais. » La voix du Guen était plate, sans émotion. « Je ne suis pas un soldat. Je ne suis pas un traître. Je suis un pêcheur qui observe la mer. Et la mer, mademoiselle, ne se soucie pas de qui gagne la guerre. »
Il déposa la carte sur le banc et se dirigea vers la sortie latérale. Il s'arrêta sur le seuil, la pluie tombant derrière lui en rideau argenté.
« Dans trois heures, votre fugitif sera mort ou capturé. Votre Yann sera transféré. Et la Mouette vous attendra au Café du Port à midi avec les réponses que vous cherchez. » Il la regarda une dernière fois, les yeux gris comme la mer. « Mais votre frère, vous ne la reverrez jamais si vous ne vous dépêchez pas. »
Il disparut dans la nuit, laissant Elise seule dans l'église, la carte rouge à la main, le nom de la Mouette résonnant comme un glas.
Elle regarda le papier. Au dos, une adresse était griffonnée au crayon — celle du vieux port, celle du Sainte-Anne, le bateau du Guen.
Et quelque part, la pensée s'infiltra, vive comme une lame : si le Guen savait pour la liste d'Henri, peut-être savait-il aussi où se trouvait le reste du réseau. Peut-être la balafre n'était-elle qu'un rideau. Et peut-être — elle serra la carte dans son poing — peut-être que la vérité sur la mort de son frère valait bien un rendez-vous avec une femme qui n'avait encore jamais tué personne qu'elle voulait voir vivante.
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