La Liste des Marées
Lire le chapitre 36: Letters of Peace
Les premières heures de l'aube trouvèrent Elise Martin dans l'arrière-boutique de la poste, les manches relevées, triant un sac de lettres que le bateau du matin avait apporté de Saint-Malo. Plus d'un an s'était écoulé depuis la Libération, et pourtant chaque jour apportait encore son lot de courriers en retard, de familles recomposées, de nouvelles qui traversaient la mer avec une lenteur presque cruelle. Mais c'était une cruauté douce désormais, comparée au silence forcé des années d'occupation.
Elle avait fait sienne cette pièce étroite, autrefois le bureau du vieux facteur Lemaire, mort en déportation. Contre le mur, la bicyclette noire attendait, son panier reformé par les mains de Jean le forgeron, ses rayons remplacés un à un. À côté, une étagère neuve où s'alignaient les registres de livraison, tenus avec une rigueur qu'elle n'avait jamais connue. Son père lui avait appris à écrire lisiblement, sans jamais confondre les jambages ; elle avait appris seule à noter chaque adresse, chaque nom, chaque détour nécessaire.
La porte s'ouvrit dans un grincement familier. Madame Ollivier entra, portant un panier de pommes couvert d'un torchon.
— Elise, ma petite, j'ai deux lettres pour le continent, si ce n'est pas trop demander.
— Jamais trop demander, madame Ollivier. Posez-les sur le comptoir, je m'en charge.
La vieille femme hésita, puis déposa les enveloppes à côté de la balance à lettres. Elle ne partit pas immédiatement, comme si elle cherchait quelque chose dans la pièce.
— Mon fils André m'a dit que vous aviez porté son carnet jusqu'à Granville, dit-elle enfin, la voix tremblante. Il ne me l'avait pas raconté. C'est vous, alors.
Elise s'arrêta, une enveloppe à la main.
— C'était mon travail, madame Ollivier. Un travail que j'aimais faire.
— Il écrit encore, vous savez. Il écrit des poèmes pour elle, et elle lui répond par la poste, maintenant. Légalement, je veux dire. Sans rien cacher.
— C'est la meilleure nouvelle que j'aie entendue ce matin.
La vieille femme hocha la tête, puis sortit sans un mot de plus, laissant derrière elle l'odeur des pommes et d'une gratitude qui ne demandait pas à être dite.
Elise reprit son tri. Une lettre pour la ferme des Guérin, une pour la maison de la plage, une pour le docteur Lindqvist de la part de l'hôpital de Southampton. Elle les rangea dans les casiers par route : nord, est, centre, sud. La route sud, celle des falaises, était la plus longue à vélo mais la plus belle, et elle se la réservait pour les jours où elle avait besoin de voir la mer.
Une enveloppe attira son œil. Papier épais, adresse tapée à la machine, timbre anglais. Ob littéra. Elle la retourna. Cachet de Londres, quartier de Bloomsbury. L'écriture sur l'enveloppe intérieure, décelable à travers le papier, était rapide, penchée, sans ratures — la main d'un homme qui écrivait beaucoup, souvent, sans jamais réfléchir longtemps.
Jameson.
Son cœur fit ce qu'il faisait toujours depuis dix-huit mois, un demi-temps de retard puis une accélération brutale. Elle posa la lettre sur le comptoir sans l'ouvrir, rangea les autres courriers, fit chauffer l'eau pour le thé que personne ne lui demanderait plus, et finalement s'assit sur la chaise de bois, la lettre devant elle.
Elle l'ouvrit enfin.
*Ma chère Elise,*
*Je vous écris de mon bureau de Londres, entre deux consultations et une opération que je devais à un colonel qui avait avalé sa fausse dent dans son sommeil. Il m'a juré que c'était un accident de guerre. Je l'ai cru, par charité.*
Elle rit toute seule, une main devant la bouche. Il écrivait toujours comme il parlait, avec cette ironie qui avait d'abord semblé de la distance et qui n'était que de la pudeur.
*La ville est grise et bruyante, et je rêve de cheminées de granit et d'air salé. Dr Lindqvist m'a confié dans sa dernière lettre que vous portez désormais le titre officiel de postière en chef de Saint-Pierre-Port, ce qui me semble la moindre des reconnaissances pour celle qui a porté, seule, la liberté des mots pendant quatre ans.*
*Je me suis enfin décidé à vous révéler mon passé, comme promis. Me voici donc, nu dans ma vérité : je suis né à Bristol, fils d'un pharmacien et d'une couturière, et j'ai étudié la médecine à Édimbourg grâce à une bourse gagnée au jeu — non, je plaisante, gagnée par le travail acharné de ma mère qui lavait le linge des professeurs pour payer mes livres.*
*J'ai perdu ma femme et mon enfant pendant le blitz de Plymouth, en 1941. Leur maison a été touchée un mardi après-midi, pendant que j'opérais un soldat au Royal Naval Hospital. Les médecins de la ville ont décrété que je devais me reposer. J'ai décrété que je devais me rendre utile ailleurs. Le réseau du docteur MacAllister m'a envoyé à Guernesey, où l'on avait besoin d'un médecin sans attaches. Vous connaissez la suite, peut-être mieux que quiconque.*
Il y avait une pause dans la lettre, un espace blanc comme une respiration.
*Je vous dis cela parce que vous m'avez demandé un jour — sur le port, avant tout cela — ce que je fuyais. Je ne vous ai pas répondu. La vérité est que je cherchais un lieu où mes mains pourraient encore sauver des vies au lieu de les voir partir entre mes doigts. Vous m'avez appris que le sauvetage n'est jamais fini, que chaque jour porte son lot de batailles plus petites mais tout aussi réelles.*
Elise relut ce passage deux fois, trouvant entre les lignes une douleur qu'il ne nommait pas mais qui traversait toute la page.
*Le War Office m'offre un poste permanent à Londres. L'hôpital Saint-George me réclame, avec des lits pour les enfants malades, des laboratoires, tout ce qu'un médecin peut désirer. Mais je leur ai demandé un délai de réflexion, et j'ai pris ma plume pour vous écrire, car c'est vous que je veux consulter avant de décider quoi que ce soit.*
*J'ai entendu dire qu'il existait, dans les îles, une postière qui distribue les lettres sans les censurer. Une femme qui connaît chaque virage de la côte, chaque ferme perdue, chaque nom de famille. On m'a dit aussi qu'elle a une bicyclette noire, d'ailleurs.*
*Je me demandais si cette femme accepterait qu'on lui écrive régulièrement. Qu'on lui écrive pour de bon, sans code ni marge à effacer. Je me demandais si elle accepterait, quand la guerre sera tout à fait finie — et je sais qu'elle l'est, même si les papiers ne le disent pas encore — de considérer un avenir écrit à l'encre visible, pour nous deux.*
*Je ne vous demande pas une réponse aujourd'hui. Je vous demande de me répondre, et je ferai mon chemin jusqu'à vous avec la lettre comme seule carte.*
*Je pense à vous, Elise Martin, chaque fois que je vois la mer Te Deum d'un bureau londonien sans fenêtre — et je la vois parce que vous l'avez portée pour moi. C'est la seule chose que je sache faire.*
*À vous, entièrement.*
*William Jameson, docteur en médecine, ancien pianiste du dimanche et homme qui a fini par trouver la vérité sur ce qu'il cherchait.*
Elise resta immobile, la lettre entre les mains, jusqu'à ce que le thé refroidisse dans la tasse qu'elle n'avait jamais remplie. Dehors, le soleil montait au-dessus du port, et la cloche de l'église Saint-Pierre sonna huit heures, sans urgence, sans code, sans rien à cacher.
Elle se leva. Elle choisit une feuille de papier sans en-tête, la plus blanche du tiroir. Elle tailla sa plume, essuya l'encre sur le bord de l'encrier, et commença à écrire.
*Cher William,*
*La marée est haute ce matin, et la poste de Saint-Pierre-Port est ouverte, comme tous les jours. Je distribue désormais toutes les lettres, sans exception, sans cachet de censure, sans peur. C'est un travail que mon frère m'a appris à aimer, et que j'ai appris à faire pour lui.*
*Votre lettre m'a trouvée derrière mon comptoir, entre un sac de pommes et un registre de livraisons. Elle m'a trouvée, et je l'ai lue, et je la relirai.*
*Je ne sais pas encore ce que je ferai de cet avenir à l'encre visible que vous me proposez. Mais je sais une chose : la carte que vous demandez existe. Elle est faite de granit et de chemins creux, d'odeurs de varech et de beurre salé, de noms de villages que vous apprendrez à prononcer aussi bien que je prononce les vôtres.*
*Je la porterai à vélo si vous venez. Je vous montrerai chaque virage.*
Elise s'arrêta, relut ce qu'elle venait d'écrire, ajouta une ligne plus bas :
*Votre guérison est complète, j'espère. Votre lettre, elle, l'est parfaitement.*
*Avec toute mon affection, désormais sans pli.*
*Elise*
Elle plia la feuille en trois, la glissa dans une enveloppe neuve, écrivit l'adresse de Bloomsbury avec une application qu'elle n'avait plus connue depuis les certificats d'école. Elle apposa le timbre, pesa l'enveloppe sur la balance — six grammes, un poids léger pour tant de promesses — et la rangea dans le casier du courrier du soir, sur la route de Saint-Malo, pour le bateau qui partait à marée haute.
Puis elle sortit sa bicyclette noire, attacha son panier, et prit la route du sud, celle des falaises, parce qu'elle avait besoin de voir la mer avant d'aller déposer son courrier de paix dans les boîtes de l'île.
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