La Liste des Marées
Lire le chapitre 35: The Last Delivery
La barque tangua contre les quais de Granville, et Elise Martin posa le pied sur le sol français pour la première fois depuis le début de la guerre. L'air sentait le sel et le poisson, la pierre humide des docks libérés. Elle portait le journal d'André dans une poche intérieure de son manteau, protégé par un carré de toile cirée.
Une vieille femme vendait des pommes près de la capitainerie. Elise lui demanda la rue des Dunes, d'une voix que l'exercice de ces dernières semaines avait rendue plus ferme. La femme la dévisagea, vit la Croix de Lorraine épinglée au revers, et sourit.
"Numéro douze, ma petite. Au bout de la rue, la maison aux volets bleus."
Nadia Ferré était plus jeune qu'Elise ne l'imaginait, une trentaine d'années à peine, les cheveux sombres relevés en chignon. Elle ouvrit la porte, vit l'uniforme de postière, et pâlit comme on pâlit devant un télégramme.
"Non," murmura-t-elle.
Elise sortit le journal de sa poche sans un mot. Nadia le prit comme on prend un enfant, les deux mains le soutenant, et caressa la couverture de cuir fatiguée.
"Il est vivant," dit Elise doucement. "Il est à Guernesey, avec sa famille. Il m'a demandé de vous apporter ceci."
Nadia leva les yeux, et ce qu'Elise y vit n'était pas seulement du soulagement, mais une reconnaissance qu'elle connaissait bien depuis ces derniers mois, celle des gens qui vous confient leurs mots et vous font confiance pour les porter.
"Vous avez traversé la mer pour ceci?"
"Il m'a dit que c'était plus important que des lettres."
Nadia serra le journal contre sa poitrine. Elle invita Elise à entrer, lui offrit du thé et des questions sans fin—sur l'île, sur André, sur la vie après l'occupation. Elise répondit comme elle put, les doigts autour de la tasse chaude, consciente que quelque chose se terminait ici, une mission qui avait commencé avec une lettre censurée et qui se terminait avec un poème délivré.
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Le retour à Guernesey fut plus silencieux. Le bateau de la marine britannique qui la ramenait était plein de soldats fatigués, mais Elise restait sur le pont, le vent dans son châle, son frère absent à ses côtés comme toujours.
À Saint-Pierre-Port, elle ne rentra pas directement chez elle. Son sac contenait encore une lettre, la dernière qu'elle allait porter aujourd'hui.
Le cimetière se trouvait au sommet de la colline, face à la mer. Les tombes des morts récents se comptaient par dizaines, des croix de bois blanches et des pierres simples. Elise trouva d'abord celle de son frère, Jean-Pierre Martin, mort en 1942, tué par un traître qui chantait au piano pendant qu'il saignait sur un quai.
Elle s'accroupit, posa la main sur la terre. Le drap de laine de Jean-Pierre, celui qu'elle portait depuis ces heures sombres, avait raccourci sa transition vers quelque chose d'autre. Ce matin, avant de partir pour Granville, elle l'avait plié avec soin et placé au fond d'un tiroir.
"Je ne t'oublie pas," dit-elle à la terre. "Mais je dois apprendre à porter autre chose."
Elle visita ensuite la tombe de la vieille Madame Leclerc, qui lui avait appris les cachettes, puis celles des pêcheurs que l'on n'avait jamais retrouvés, leurs noms gravés sur un mémorial commun. Elle s'arrêta enfin devant une tombe plus récente sans nom, qu'une main anonyme avait fleurie de bruyère.
Le père Delacroix la trouva là, au déclin du jour.
"Elise." Il s'agenouilla difficilement, sous la lumière dorée. "Vous êtes revenue de France."
"J'ai fait ma dernière livraison."
"Une plutôt belle, pour une dernière."
Elle hocha la tête. Autour d'eux, l'herbe commençait à repousser sur les tumulus les plus anciens. Le printemps arrivait, têtu, indéniable.
"Le village vous cherche," dit le prêtre. "On reconstruit le bureau de poste. Ils veulent que vous soyez là quand on posera la première pierre."
Elise se releva, épousseta ses genoux. Elle pensa à la bicyclette neuve qu'on lui avait promise, aux centaines de lettres qui attendaient dans des sacs, des lettres que l'on pouvait enfin envoyer sans qu'on les lise.
"Je viendrai."
Elle redescendit vers la ville, et le soleil couchant teintait les façades de rose et d'or. Des enfants couraient dans les rues en criant, un spectacle qu'elle n'avait pas vu depuis des années, des enfants qui jouaient à la guerre sans savoir ce que la guerre avait pris. Sur le port, des hommes déchargeaient des caisses de nourriture, des civils et des soldats mêlés, et quelqu'un jouait de l'accordéon près des entrepôts.
Elle s'arrêta un instant devant l'ancien poste de commandement allemand. Les affiches en lettres gothiques pendaient encore, tournant au jaune, mais quelqu'un avait peint un grand V par-dessus, à la peinture fraîche, et le drapeau britannique flottait au mât.
Elle poussa la porte de la petite maison où Jameson avait été soigné la première fois, quand elle l'avait trouvé fiévreux et proche de la mort. La salle était vide maintenant, les pansements emportés, mais l'odeur d'éther et de savon carbolique restait. Le docteur Lindqvist écrivait à une petite table.
"Elise. Vous revenez des terres lointaines, à ce que j'ai entendu."
"Granville," dit-elle. "La Normandie."
"Comment se portent nos voisins libérés ?"
"Les ruines sont là. Les vivants aussi. C'est un début."
Lindqvist hocha la tête, rangea sa plume. Il avait vieilli depuis la libération ou peut-être avait-il simplement cessé de cacher sa fatigue.
"Jameson vous cherche," dit-il. "Il a demandé de vos nouvelles ce matin, avant son départ pour le camp de base."
"Je sais." Elise avait croisé l'infirmière à l'aube, qui lui avait donné un mot plié de sa part. *Je dois retourner à Londres pour terminer ma convalescence. Je vous écrirai.* Elle le portait dans la même poche qui avait contenu le journal d'André.
"Vous pensez qu'il reviendra ?" demanda Lindqvist.
"Je pense qu'il tiendra sa parole."
Elle sourit, un sourire sans amertume, et le docteur eut la décence de ne pas demander plus.
Dehors, la place du marché s'était remplie de monde. On avait dressé des tréteaux pour un repas commun, des femmes en tablier découpaient du pain, des hommes apportaient des tonneaux de cidre. Elise reconnut la mère d'André, qui lui fit un signe de la main, et le jeune Marcel qui lui proposa un verre qu'elle accepta.
"À la poste nouvelle," dit-il.
"À toutes les lettres," répondit-elle.
Ils burent, et autour d'eux la communauté se rassemblait, les visages marqués par l'occupation mais les mains occupées à servir, à porter, à reconstruire. Quelque part dans le port, le docteur Jameson embarquait pour l'Angleterre avec une promesse dans une poche de son uniforme. Quelque part dans un tiroir, le drap de laine de Jean-Pierre attendait d'être reprisé pour l'usage de quelqu'un d'autre.
Mais ce soir, il y avait de la lumière aux fenêtres, et du pain sur la table, et rien à cacher dans les lettres que l'on écrirait demain.
Elise leva son verre vers le ciel du soir, toast muet à tous les morts, à tous les vivants, à tous les mots qui avaient enfin trouvé le chemin libre de leur maison.
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