La Liste des Marées
Lire le chapitre 4: Secret Signs
La pluie s'était installée sur Saint-Pierre-Port comme une mauvaise humeur tenace. Elise pédalait le long du quai, les jambes lourdes, quand elle aperçut le Dr Jameson qui fermait la porte de sa consultation. Elle ralentit, jeta un coup d'œil dans le rétroviseur de son vélo – personne. Elle s'arrêta devant lui.
— Je dois vous parler, dit-elle à voix basse.
Il la dévisagea un instant, puis hocha la tête vers l'arrière de sa maison. Deux minutes plus tard, ils étaient dans son petit cabinet, les volets clos, une lampe à huile allumée entre eux.
— J'ai trouvé quelque chose, commença-t-elle. Dans les lettres que je distribue. Certaines portent une marque que je n'avais jamais remarquée auparavant.
Elle sortit de sa sacoche une enveloppe froissée, adressée à une ferme de Sainte-Marie-du-Câtel. Jameson l'examina. Au coin supérieur gauche, à peine visible, une petite encoche en demi-cercle était pratiquée dans le papier.
— Et alors ? demanda-t-il.
— Regardez l'adresse. La calligraphie est grossière, comme écrite à la hâte. Les lettres que je passe en contrebande, je les repère à l'œil nu. Mais celles-ci... elles portent toutes cette encoche.
Elle sortit une deuxième enveloppe, puis une troisième. Jameson les aligna sur la table. Trois encoches identiques, au même endroit.
— D'où viennent-elles ? demanda-t-il.
— Du bureau de tri. Je les récupère dans le casier de ma tournée, comme toutes les autres. Mais hier, j'ai croisé Marie-Anne Aubin – elle fait la tournée du nord. Elle avait une lettre identique. Même papier, même encoche.
Jameson se pencha, les sourcils froncés.
— Vous croyez que quelqu'un marque les lettres avant qu'elles ne sortent ?
— Je le crois. Et je crois que ce quelqu'un travaille au bureau de tri.
Le silence s'épaissit entre eux. Elise reprit :
— Il me faut un moyen de savoir si une lettre que je délivre en secret sera interceptée. Si je peux repérer la marque avant de la transmettre, je saurai qu'elle est compromise. Mais je ne peux pas ouvrir chaque enveloppe.
Jameson se leva, arpenta la pièce. Ses doigts tambourinaient sur le dossier d'une chaise.
— Et si vous ne pouviez pas la repérer à l'œil nu ? Et si vous aviez un code, quelque chose que vous seul connaissez, pour signaler que la lettre est sûre ? Vous pourriez alors faire des essais. Déposer des lettres, surveiller lesquelles sont saisies, et comparer avec vos marques.
Le regard d'Elise s'éclaira.
— Vous voulez dire : des appâts.
— Exactement.
Il ouvrit un tiroir, en sortit un crayon gras et une feuille de papier brouillon.
— Voici ce que nous allons faire. Vous allez écrire des lettres – de fausses lettres, anodines – et les envoyer à des destinataires dont les noms figurent dans mon carnet. Les disparus. Si le traître les intercepte, vous saurez qu'il surveille ces adresses. Et pour les distinguer, nous utiliserons un système d'encoche différent de celui du traître. Moi, je les marquerai sur l'envers du timbre. Vous, vous saurez que celles-là sont des tests.
Il traça une petite croix sous le timbre d'une enveloppe vide.
— Vous saurez alors si c'est le traître qui a pris la lettre, ou si elle est simplement perdue en route.
Elise saisit l'enveloppe, la retourna entre ses doigts.
— Et pour ce que je dois faire passer en secret ? Les vraies lettres ?
— Le même système, inversé. Vous marquerez vos lettres d'un signe que lui ne connaît pas. S'il les intercepte quand même, c'est qu'il ne se contente pas de marquer les siennes – il surveille tout le courrier. Dans ce cas, nous saurons que le problème est plus profond.
— Et si... commença Elise, hésitante. Et s'il lit toutes les lettres qui passent par le bureau de tri ?
Jameson la regarda fixement.
— Alors votre frère est en danger bien plus grand que nous ne le pensions.
La mention d'Henri serra la gorge d'Elise. Elle n'avait pas encore révélé à Jameson la découverte de l'écharpe rouge, le lien avec Granville. Elle gardait cela pour elle, comme un talisman fragile.
— Comment savoir qui, au bureau de tri, pourrait faire ça ? demanda-t-elle.
— Combien de personnes y travaillent ?
— Trois. Le chef de poste, Monsieur Bellamy. Deux employés : Pierre Levasseur et la jeune Charlotte Guibert. C'est tout.
— Et qui a accès aux sacs de courrier avant qu'ils ne soient distribués ?
— Tous les trois. Le tri se fait à l'aube. Les lettres arrivent par bateau, chaque matin.
Jameson se rassit, croisa les mains.
— Alors le traître est probablement l'un des trois. Mais il pourrait aussi se trouver à des niveaux plus élevés – celui qui reçoit les informations à l'état-major allemand.
— Brandt.
— Brandt, oui. Il supervise la censure. Mais la marque que vous avez trouvée est faite par une main qui a accès aux lettres avant qu'elles ne portent le tampon de la censure allemande.
Elise se leva, repliant les enveloppes dans sa sacoche.
— Je commencerai demain matin. Je porterai des lettres tests aux adresses du carnet. Je marquerai chacune de la croix sous le timbre. Je verrai lesquelles reviennent saisies.
— Soyez prudente, Elise. Si le traître découvre ce que vous faites...
— Je sais.
Elle avait déjà ouvert la porte. La pluie avait cessé, mais le ciel restait bas et gris. Elle enfourcha sa bicyclette et se dirigea vers le bureau de tri, le cœur battant.
Il était huit heures passées quand elle arriva. La salle de tri était presque vide. Charlotte Guibert, une fille de dix-neuf ans aux cheveux blonds filasse, rangeait des casiers. Elle leva la tête en voyant Elise.
— Vous êtes en avance, Madame Martin.
— J'ai des lettres à préparer pour la tournée de Saint-Sampson.
Elle déposa son sac sur la table. Charlotte la regarda un instant, puis retourna à ses rangements. Elise observa ses mains – rapides, précises, nerveuses. Elle sortit sa propre pile de courrier, l'étala devant elle.
C'est alors qu'elle le vit. Sur une enveloppe fraîchement arrivée, adressée à la ferme des Perrot – famille disparue depuis deux semaines – une encoche en demi-cercle, nette, récente.
Le papier était encore humide. La lettre venait juste d'arriver.
Elise leva les yeux. Charlotte était de dos, occupée à ranger le casier du nord. Mais dans le miroir terni accroché au mur du fond, Elise vit quelque chose : la jeune fille glissait une enveloppe dans la poche de son tablier.
— Tout va bien, Madame Martin ? demanda Charlotte sans se retourner.
— Oui. Très bien.
Mais les mots restèrent coincés dans la gorge d'Elise, comme un caillou. Car dans le miroir, elle avait vu autre chose. Sous le rabat du tablier de Charlotte, à peine visible, dépassait une laine rouge. De la même teinte que l'écharpe au motif d'ours qu'elle avait cachée chez elle.
La lettre des Perrot était un appât. Et Charlotte Guibert, dix-neuf ans, au sourire doux, cachait un morceau de laine rouge sous son uniforme.
La pluie recommença à marteler les vitres du bureau. Elise se força à sourire à la jeune fille, prit les lettres et sortit. Mais dans sa tête, tout tournait : comment une employée du tri pouvait-elle connaître le motif exact d'une écharpe que son frère Henri avait offerte à la famille Roth ? À moins que quelqu'un ne lui ait dit quoi chercher.
À moins que Brandt ne lui ait dit.
Le soir tombait quand Elise arriva chez le docteur Jameson. Elle tenait encore la lettre des Perrot, l'encoche fraîche visible à la lumière de la lampe.
— Charlotte Guibert, dit-elle d'une voix blanche. La plus jeune du bureau de tri. Elle porte de la laine rouge. La même que celle que j'ai trouvée dans le colis des Roth.
Jameson pâlit.
— Vous savez ce que cela signifie ?
— Que le traître n'est pas seul. Et qu'il sait que le motif de l'écharpe a une signification. Sinon, pourquoi le porter ?
Elle n'ajouta pas : *et pourquoi choisir une jeune fille pour leurre*. Mais la question resta suspendue entre eux, lourde comme l'orage qui grondait au-dessus de la mer.
Il y avait peut-être plus d'un traître. Ou pire : quelqu'un qui connaissait les secrets des familles disparues mieux que la Gestapo elle-même.
Et ce quelqu'un venait de se mettre à jouer avec elle.