La Liste des Marées
Lire le chapitre 5: The Widow's Debt
La maison de la veuve Leclerc se tenait au bout du quai, face à la mer grise. Elise posa son vélo contre le mur de pierre, le panier vide à l'exception d'une seule enveloppe. Le vent charriait l'odeur du sel et du poisson pourri, et quelque part, un cordage claquait contre un mât.
Elle frappa trois coups, puis deux. Un code que la vieille femme lui avait enseigné l'été précédent, quand les Allemands avaient commencé à ratisser les maisons du port.
La porte s'ouvrit sur une fente étroite. L'œil de Mme Leclerc, plissé par les années et la méfiance, la reconnut aussitôt.
"Entre vite, ma fille."
Elise glissa à l'intérieur. L'odeur de soupe aux algues flottait dans l'air confiné. Des rideaux épais masquaient les fenêtres, et la maison paraissait plus sombre encore que le ciel d'octobre au-dehors.
"J'ai une lettre pour vous," dit Elise en tendant l'enveloppe.
Mais la veuve ne la prit pas. Ses mains, noueuses comme des racines de chêne, restèrent croisées sur son tablier.
"Ce n'est pas pour cela que je t'ai fait venir. Le facteur allemand est passé ce matin."
Elise fronça les sourcils. "Le facteur allemand ?"
"Ils ont nommé l'un des leurs pour inspecter le courrier du port." Mme Leclerc cracha presque les mots. "Il a fouillé ma boîte, mes tiroirs. Il cherchait quelque chose."
Le regard de la vieille femme se porta vers le plafond.
Elise suivit son regard. Le bois craqua faiblement au-dessus d'elles.
"Vous avez quelqu'un."
"Ne fais pas cette tête-là, je te connais depuis que tu avais dix ans." Mme Leclerc s'approcha, baissant la voix. "Tu te souviens de l'hiver du quarante ? Quand mon Marcel était tombé dans l'eau du port, et que personne n'osait bouger parce que les patrouilles passaient ?"
Elise se rappelait. Marcel, huit ans, trempé jusqu'aux os, accroché à une pile du vieux ponton. Elle avait plongé sans réfléchir, pendant que les soldats riaient sur le quai, sans rien voir.
"Tu lui as sauvé la vie, ma fille. Je n'ai pas oublié."
"Je n'ai pas oublié non plus, madame Leclerc."
"Alors écoute-moi." La vieille femme s'approcha encore, ses doigts serrant le bras d'Elise. "Il y a un homme là-haut. Un réfugié. Il s'est échappé d'un convoi vers l'Allemagne, la semaine dernière. Il est blessé au côté. Les Allemands le cherchent, et maintenant ce nouveau facteur fouine partout."
"Pourquoi vous ?"
"Parce que son frère était le second de mon mari, sur le bateau de pêche. Il savait que je cacherais l'un des siens."
Elise regarda le plafond à nouveau. Quelque chose bougea – un bruit feutré, presque imperceptible.
"Les Allemands ont perquisitionné toute la rue du port hier," dit-elle. "Vous le savez."
"Je le sais. C'est pourquoi il doit partir cette nuit."
"Cette nuit ? Avec le couvre-feu ?"
"Avant l'aube. Il y a une barque au vieux mouillage, derrière les rochers de la pointe. Il connaît le chemin. Mais il lui faut une diversion pendant qu'il traverse le quai."
Elise ferma les yeux. Dans sa poche, ses doigts trouvèrent le bord du carnet de Jameson. Vingt-trois disparus. Vingt-trois familles rayées de l'île parce que des lettres trahissaient leurs secrets.
Elle pensa à son frère Henri, caché à Granville. Elle pensa au foulard rouge, à l'ours tricoté, à ces mots qu'elle avait lus dans la pénombre du bureau de tri : *Je suis vivant.*
"Quel genre de diversion ?" demanda-t-elle.
"Ton vélo. Une lanterne. Un bruit sur la route du phare. Quelque chose qui attire les patrouilles hors du quai pendant dix minutes. Pas plus."
"Et après ?"
"Après, tu rentres chez toi, tu ne parles à personne." Mme Leclerc prit la lettre qu'Elise tenait encore, la retourna entre ses doigts. "Celle-là, je la brûle. Elle venait de ma sœur à Alderney, elle ne contient rien d'important. Mais toi, tu as encore des routes à faire demain. Ce nouveau facteur allemand – il connaît ton nom."
Le sang d'Elise se glaça.
"Comment le savez-vous ?"
"Il a posé des questions sur la fille qui livre le courrier à vélo. La brunette qui sourit aux soldats de la place." Mme Leclerc sourit, mais ses yeux restaient durs. "Il était curieux de savoir pourquoi elle souriait tant."
Elise pensa à Brandt. À son regard, la première fois qu'il l'avait observée, sur le chemin de la maison de Mme Perrot. Puis elle pensa à Charlotte Guibert, cachant son fil rouge dans les toilettes du bureau de tri.
"Je le ferai," dit Elise.
"Tu es sûre ?"
"Oui." Le mot sortit plus vite qu'elle ne l'avait voulu. "Dites-lui de descendre l'escalier extérieur quand il verra la lanterne rouge – deux éclats, puis une pause, puis deux éclats."
"Et quand on te demandera pourquoi tu étais dehors cette nuit ?"
Elise réfléchit. "Il y a une boîte aux lettres sur la route du phare que je dois relever tôt demain matin. Je dirai que j'avais oublié une lettre urgente."
Mme Leclerc hocha la tête. "Le frère de Marcel disait que tu étais futée."
"Le frère de Marcel est caché depuis dix jours. Futée, ou pas, il me faut une chance."
La vieille femme rit doucement, un son rauque et sec. "Tu as la tienne, ma fille. Moi, j'ai fini depuis longtemps."
Elise se dirigea vers la porte, puis s'arrêta.
"Madame Leclerc. Cet homme, là-haut – il vient d'où, vraiment ?"
Le silence s'étira entre elles.
"Pourquoi cette question ?"
"Parce que j'ai besoin de savoir si c'est un réfugié comme les autres, ou s'il fait partie d'un réseau."
"En quoi cela te regarde ?"
Elise fouilla dans sa poche et en sortit le coin du foulard rouge. La laine rêche lui brûla les doigts, ou peut-être était-ce sa propre peur.
"J'ai un frère. Il est caché à Granville. Et quelqu'un sur cette île trahit les réfugiés depuis des semaines." Elle regarda la vieille femme droit dans les yeux. "Si l'homme que vous cachez est un contact de mon frère, j'ai besoin de savoir."
Mme Leclerc resta immobile un long moment. Quelque chose passa sur son visage – une hésitation, une peur, ou peut-être une vieille prudence bien rodée.
"Descends l'escalier extérieur," dit-elle enfin. "Avant d'allumer ta lanterne, frappe trois fois contre le muret de pierre, côté plage."
"Ce n'est pas une réponse."
"C'est tout ce que j'ai pour toi, ma fille." La voix de la veuve se fit plus basse. "Mais je te dirai ceci : cet homme n'est pas venu ici par hasard. Il cherchait quelqu'un *avant* de se faire prendre. Quelqu'un qui devait lui livrer un message."
Le cœur d'Elise se serra.
"Un message ?"
"Un message et un colis. C'est tout ce qu'il m'a dit avant de perdre connaissance. Quelque chose à propos d'un foulard rouge."
Le mot résonna comme un coup de canon dans le silence de la maison.
Elise sentit ses doigts se refermer sur la laine dans sa poche.
"Je viendrai cette nuit," dit-elle, et sa voix ne tremblait pas. "Trois coups sur le muret. Deux éclats, pause, deux éclats. Dites-lui d'être prêt à courir."
Elle sortit dans le vent froid du quai, monta sur son vélo, et pédala sans se retourner. Son esprit tournait plus vite que les roues.
Un réfugié qui cherchait quelqu'un qui devait lui livrer un message. Un foulard rouge. Le colis des Roth.
Et quelque part dans les rues silencieuses, Charlotte Guibert tricotait peut-être encore, attendant la prochaine lettre à trahir.
Elise appuya sur les pédales. Elle avait une visite à faire chez le docteur Jameson avant la tombée de la nuit.
Et cette fois, elle ne lui cacherait plus rien.