Lumen Reads

La Liste du Libraire

Lire le chapitre 1: The First Page

La pluie battait les volets du magasin comme une armée discrète, mais Élise Dubois n’y prêtait pas attention. Elle avait l’habitude du bruit de Paris sous l’Occupation — le murmure étouffé des conversations, le claquement des bottes, le silence trop poli des rues. Ce soir, seul le tintement de la clochette au-dessus de la porte brisait la cadence, alors qu’elle poussait le dernier client dehors, un vieil homme aux mains tachées d’encre qui cherchait un Balzac introuvable.

— Revenez demain, monsieur Roussel, dit-elle en souriant, la voix aussi douce que le froissement des pages. Je garderai le volume de côté.

Il hocha la tête, souleva son chapeau mou et disparut dans la grisaille. Élise tourna la clé dans la serrure, tira le rideau de fer d’un geste sec, puis souffla un long filet d’air entre ses lèvres. Le magasin, « La Page Blanche », sentait le papier vieilli, la cire et le café refroidi. Elle aimait cette odeur comme on aime une promesse.

Elle s’apprêtait à éteindre la lampe à huile quand un coup, discret mais insistant, frappa à la vitre arrière — celle qui donnait sur la ruelle étroite, presque invisible depuis la rue. Trois coups, une pause, deux coups. Le code.

Élise traversa la pièce sans se presser, soulevant une pile de livres pour atteindre la porte dérobée. Elle l’ouvrit d’un cran. Un garçon se tenait là, trempé jusqu’aux os, les joues gonflées par le froid. Marcel. Dix-sept ans à peine, un visage d’ange sous une casquette trop grande, et des yeux qui en avaient déjà trop vu.

— Mademoiselle Dubois, souffla-t-il, les mots précipités comme un vol d’oiseaux.

— Entre, vite.

Il franchit le seuil et referma la porte derrière lui. Il tenait contre sa poitrine un livre enveloppé dans un chiffon huilé, protégé de la pluie comme un nouveau-né. Il le lui tendit sans un mot.

Élise le prit. Le poids était familier — une édition de *Madame Bovary*, dos usé, tranche dorée qui s’écaillait. Mais elle savait. Elle savait que les pages recelaient d’autres histoires que celle de l’adultère provincial.

— D’où ça vient ? demanda-t-elle, la voix tendue.

— De la filière de Lyon. On dit que c’est urgent. Très urgent.

Marcel la regardait avec une intensité qui la fit frissonner. Il n’était qu’un messager ; elle n’en savait pas plus. C’était la règle. La sécurité reposait sur l’ignorance fragmentée.

— Tu as été suivi ?

— J’ai fait trois détours par les quais et un par l’église Saint-Sulpice. Personne.

— Bien. Retourne chez toi. Ne sors pas ce soir.

— Je sais, dit-il avec un sourire triste. Le couvre-feu.

Il disparut dans la ruelle comme une ombre, sans bruit, sans trace. Élise resta un instant immobile, le livre serré contre elle, écoutant le battement de son cœur se mêler au tambour de la pluie.

Elle retourna devant la boutique, marcha jusqu’au comptoir et glissa le livre dans un tiroir qu’elle ferma à clé. Puis elle entreprit de faire le tour des fenêtres, baissant les stores de toile, vérifiant les fermetures. C’est là qu’elle le vit.

Au troisième étage de l’immeuble d’en face, derrière une vitre que la pluie striait de larmes, une silhouette se tenait immobile. Elle ne voyait que son contour — un homme, les mains dans les poches, le visage dans l’ombre. Il ne baissa pas le regard quand elle leva les yeux. Il l’observait, simplement, comme on regarde une page qu’on cherche à déchiffrer.

Antoine. Le nouveau voisin. Il avait emménagé il y avait de cela trois semaines, dans l’appartement au-dessus de la boulangerie du père Leclerc. Élise ne savait presque rien de lui — juste qu’il se disait traducteur, qu’il avait un accent qui n’était pas tout à fait parisien, et qu’il achetait parfois un journal le matin au kiosque, sans jamais lui adresser plus qu’un signe de tête poli.

Mais ce soir, il la regardait. Et il ne souriait pas.

Élise força ses épaules à se détendre. Elle n’avait rien à cacher — pas encore, pas à cet instant précis. Le livre était dans le tiroir. Les messages, s’il y en avait, dormaient entre les pages de Flaubert. Elle haussa les épaules d’un air dégagé, tira la dernière corde du store et se retourna vers la boutique plongée dans une pénombre rassurante.

Elle ne put s’empêcher de jeter un dernier coup d’œil par-dessus son épaule. La silhouette avait disparu. La fenêtre était vide, noire comme une page jamais écrite.

Le silence retomba. Élise souffla une bougie, garda la lampe à huile allumée sur le comptoir, et s’installa dans le fauteuil de cuir défoncé, le livre entre les mains.

Elle ne l’ouvrit pas tout de suite. D’abord, elle écouta. La rue au-delà du rideau de fer était calme, seulement troublée par la pluie, le crachin monotone qui lavait les trottoirs où les passants ne s’aventuraient plus. Puis, plus loin, monta un son qu’elle connaissait trop bien — le ronronnement grave d’un moteur, puis un second, plus aigu. Les patrouilles de la Gestapo faisaient leur ronde, et elles passaient souvent par la rue de Seine avant de tourner vers le pont.

Élise compta les secondes. Le moteur se rapprochait, enroué, presque paresseux. Elle pouvait déjà imaginer la scène : la Mercedes noire avançant au pas, les hommes à l’intérieur, casqués, le regard balayant chaque porte cochère, chaque regard qui se détournait trop vite.

Son pouls s’accéléra. Le livre était entre ses mains — un simple volume usé, mais lourd de noms. Si on le trouvait, si on le feuilletait avec trop de soin, la liste glisserait de sa cachette comme une preuve irrécusable. Des noms. Des adresses. Des visages de résistants qui croyaient encore au lendemain.

La voiture ralentit devant la boutique.

Élise se leva d’un bond. Le rideau de fer était baissé, mais la vitrine laissait passer la lueur jaunâtre de la lampe — un signal, peut-être. Elle souffla la lampe d’un geste brusque, plongeant le magasin dans l’obscurité totale.

Le moteur ronronnait à quelques mètres. Elle entendit une voix — gutturale, allemande — qui échangeait des mots avec quelqu’un. Peut-être un garde. Peut-être un civil arrêté pour avoir marché trop vite.

Élise ne bougeait plus. Elle tenait le livre contre sa poitrine, sens dessus dessous, et avançait à tâtons vers le tiroir du comptoir. Elle l’ouvrit sans bruit, y glissa le Flaubert, le recouvrit d’un registre de ventes qu’elle gardait pour la façade — des relevés de caisse, des notes de libraire. Puis elle referma le tiroir, tira la clé, et la cacha dans la poche de sa jupe, contre sa cuisse.

Dehors, le moteur s’éloignait, avalé par la rue verglacée. Les bruits de bottes s’estompèrent. Le silence revint, plus épais qu’avant, comme une couverture qu’on replie sur un secret.

Élise s’adossa au mur, les jambes faibles, le cœur encore au galop. Elle laissa échapper une respiration qu’elle contenait depuis trop longtemps.

Puis, dans l’obscurité, elle sourit. Un sourire sans joie — un rictus de survie.

Demain, elle ouvrirait le livre. Demain, elle lirait la liste. Demain, elle déciderait qui appeler, qui sauver, qui condamner. Mais ce soir, elle n’était encore qu’une libraire qui avait eu peur d’une patrouille, et qui avait caché un livre le temps que la nuit passe.

Elle monta l’escalier étroit qui menait à son appartement, une pièce unique sous les toits, meublée d’un lit de fer, d’une cuisinière à bois et d’une bibliothèque remplie de livres qui n’étaient pas tous des alibis. Elle s’assit sur le rebord de la fenêtre, entrouvrit le volet, et regarda la rue s’assoupir.

La fenêtre d’en face était toujours noire. Mais quelque part dans la pénombre, elle savait qu’Antoine l’observait peut-être encore. Elle se demanda ce qu’il voyait — une femme seule, une libraire effacée, une figure du quartier. Ou quelque chose d’autre. Quelque chose qu’elle ne pouvait pas encore nommer.

Elle attrapa un carnet qui traînait sur la table de chevet. À la première page, elle nota trois mots, sans les relire :

*M. Lenoir.*

Elle ne savait pas pourquoi ce nom venait de s’imposer à elle, alors qu’elle n’avait pas encore ouvert le livre. Une intuition, peut-être. Ou une prédiction qu’elle aurait préféré ne pas avoir.

Dehors, la pluie redoublait, noyant Paris sous un manteau d’encre. Le volet d’en face ne bougea pas de toute la nuit.