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La Liste du Libraire

Lire le chapitre 2: The Translator's Hobby

La cloche de la boutique tinta, et Élise leva les yeux de son comptoir, un sourire de politesse déjà en place sur les lèvres. Le sourire se figea lorsqu'elle reconnut la silhouette qui se tenait dans l'embrasure de la porte.

Antoine.

Il avait troqué son pardessus du soir contre un costume gris impeccable, un chapeau mou à la main, et il semblait presque trop grand pour l'espace étroit de la librairie. Ses yeux parcoururent les rayonnages avec une curiosité tranquille, s'attardant sur la poussière dorée que le soleil de l'après-midi faisait danser entre les étagères.

« Bonjour, » dit-il. Sa voix avait cette qualité mesurée qu'elle avait remarquée la veille, lorsqu'il fumait à sa fenêtre et qu'elle avait senti son regard sur elle malgré les volets clos. « Je me suis permis d'entrer. J'espère que je ne dérange pas. »

Élise secoua la tête, s'essuyant machinalement les mains sur son tablier. « Pas du tout. Comment puis-je vous aider, monsieur…? »

« Antoine Lefèvre. Votre voisin. » Il sourit, et elle nota qu'il avait un sourire facile, presque charmeur. Trop facile, peut-être. « Nous ne nous sommes pas officiellement présentés. Je suis nouveau dans le quartier, et j'aime beaucoup les livres. »

« Vous en trouverez ici, » répondit-elle avec une légèreté qu'elle ne ressentait pas. Le souvenir de la veille lui revint, la lettre cachée dans sa robe, son regard à lui à travers la vitre. « Que cherchez-vous ? »

Il s'approcha du comptoir, et elle sentit l'odeur d'eau de Cologne légère, quelque chose de propre et de masculin qui n'appartenait pas aux rues occupées de Paris. « Un livre rare, si vous en avez. De la poésie anglaise. »

Élise cligna des yeux. « L'anglais est interdit, monsieur Lefèvre. »

« Je sais. » Il ne baissa pas la voix. « Mais c'est précisément pour cela que je le cherche. »

Elle le dévisagea un long moment. Il soutint son regard sans broncher, avec une patience presque déconcertante. Il y avait quelque chose dans ses yeux — gris, plats, impossibles à lire — qui la mettait mal à l'aise.

« J'ai un exemplaire de Keats, » dit-elle finalement. « Une édition de 1902. Je ne le montre pas à tous le monde. »

« Puis-je le voir ? »

Elle se baissa derrière le comptoir, tout en gardant un œil sur lui à travers l'espace étroit entre les étagères. Le livre était en bas de la pile, recouvert d'une toile cirée. Elle l'avait caché là il y a des mois, avec quelques autres volumes interdits, sous prétexte d'inventaire. Ce n'était pas seulement du Keats — c'était du risque.

Lorsqu'elle se releva, le livre était dans ses mains. Antoine l'observa, une lueur d'amusement dansant dans son regard. « Vous êtes méfiante, mademoiselle Dubois. »

« Élise, » corrigea-t-elle distraitement, puis se mordit la lèvre. Elle ne donnait jamais son prénom aux inconnus.

« Élise, » répéta-t-il, comme pour goûter le mot. « C'est un joli prénom. »

Elle posa le livre sur le comptoir entre eux, sans le pousser vers lui de peur qu'il ne remarque la façon dont ses doigts tremblaient. « Il est à vous, si vous le voulez. C'est un poète magnifique, même si les temps ne sont pas propices à la beauté. »

« Au contraire, » dit Antoine, ouvrant la couverture avec précaution. « C'est dans les temps sombres que la beauté devient une nécessité. »

Elle ne sut pas quoi répondre. Il tourna quelques pages, puis s'arrêta sur une ode qu'elle connaissait depuis son enfance, et ce fut comme s'il lisait dans sa tête lorsqu'il cita à voix basse : « *Beauty is truth, truth beauty — that is all ye know on earth, and all ye need to know.* »

Élise sentit sa gorge se serrer. Ces mots lui avaient apporté du réconfort dans les nuits où les bombardements semblaient plus proches, où l'angoisse de la clandestinité lui nouait l'estomac. Les entendre dans la bouche de cet homme inconnu, sous un ciel occupé, avait quelque chose de presque sacrilège.

« Vous le lisez bien, » dit-elle simplement.

« Je traduis. » Il referma le livre, le gardant dans ses mains. « C'est mon métier, en quelque sorte. »

« Traducteur ? »

« Oui. » Il hésita, puis ajouta, la voix neutre : « Je travaille à la Kommandantur. Je traduis pour les officiers allemands — lettres, rapports, parfois des interrogatoires. »

Le silence tomba entre eux comme un couperet. Élise sentit son sang se glacer dans ses veines, mais elle s'efforça de garder un visage impassible. Ses doigts, sous le comptoir, s'enfoncèrent dans la paume de sa main.

« C'est un travail honorable, » dit-elle lentement, et elle aurait voulu se mordre la langue. Ce n'était pas ça qu'elle voulait dire. Mais les mots étaient sortis, mécaniques, trop prudents.

Antoine la regarda avec une expression indéchiffrable. « Vous le pensez ? »

« Je pense que nous faisons tous ce que nous devons faire pour survivre. » Elle le dit avec plus de fermeté qu'elle n'en ressentait. « C'est la seule vérité de ces temps. »

Il hocha lentement la tête, une ombre de sourire sur les lèvres. « La survie, oui. Mais la vérité… » Il glissa le livre sous son bras. « La vérité est plus compliquée. Combien vous dois-je pour le Keats ? »

Elle fixa un prix, il paya, et le bruit de la monnaie sur le comptoir lui sembla trop fort. Lorsqu'il se dirigea vers la porte, il se retourna une dernière fois, la main sur la poignée.

« Merci, mademoiselle Dubois. » — il insista sur le *mademoiselle*, comme pour effacer leur échange de prénoms — « Je reviendrai. J'ai toujours un faible pour les bons livres. Et pour les vendeuses qui les défendent. »

Il sortit. La cloche retomba, et Élise demeura immobile, le cœur battant à tout rompre. Ses yeux se fixèrent sur la pile de romans français près de la caisse, mais ce qu'elle voyait, c'était le visage d'Antoine Lefèvre, sa politesse impeccable, et cette phrase terrifiante : *Je traduis pour les officiers allemands.*

Les interrogatoires. Il avait dit les interrogatoires.

Elle n'attendit pas que la journée soit finie. Dès que les volets furent fermés, une éternité plus tard, elle monta dans sa petite chambre au-dessus de la boutique. La lettre de Marcel était cachée sous les lattes du plancher, la Madame Bovary fragile entre ses mains, et le papier jauni sembla brûler la paume de ses mains.

Elle s'assit sur le bord du lit, le livre ouvert sur ses genoux. Les pages étaient muettes, mais elle savait où chercher. La déchirure, minuscule, sur la page cent douze. Elle glissa son ongle dedans, et le papier se fendit le long de la reliure. Un feuillet plié en huit était scotché à l'intérieur du dos.

Elle le déplia. Les mots étaient en encre bleue, d'une écriture fine et régulière — celle de Marcel, le courier. C'était une liste, et des noms s'y trouvaient, alignés en colonne :

*Martin, René — réseau Vervain* *Girard, Simone — réseau Camélia* *Henri, dit Le Tisserand — réseau Jonquille* *… Lenoir, M. — contact Sphinx*

Élise relut plusieurs fois. Son doigt s'arrêta sur la dernière ligne. Lenoir, M. Elle ne connaissait pas ce nom. Elle ne connaissait aucun réseau appelé Sphinx. Les réseaux dont elle connaissait l'existence utilisaient des noms de fleurs, des noms de saisons, des noms d'oiseaux. Sphinx — c'était le nom d'un papillon nocturne, mais aussi celui d'une créature mythologique, mi-femme, mi-lionne, gardienne des énigmes.

Et *M*. pour Monsieur. Ou peut-être pour autre chose.

Élise se mordit la lèvre et reprit le feuillet. Elle avait lu les noms de trois agents à livrer aux itinéraires prévus. Marcel lui avait dit, la veille, dans un murmure pressé : « Le prochain contact est le plus important. Il ne te parlera pas de lui-même. Il faudra que tu connaisses le nom pour le nommer. »

*M. Lenoir.*

Elle se leva, alla jusqu'à la fenêtre de sa chambre. La rue était déserte, noyée dans le crépuscule gris. Elle écarta le rideau de dentelle d'un doigt. La fenêtre de l'immeuble d'en face était obscure.

Mais sur le rebord de celle d'Antoine, une cigarette brûlait encore, la braise rougeoyante dans l'obscurité. Une seule. Et malgré le froid, la fenêtre était entrouverte.

Élise referma le rideau, et pour la première fois depuis des mois, elle se demanda si elle avait autant à craindre des Allemands que de ce voisin trop poli qui traduisait pour l'occupant.

Qui était M. Lenoir ? Et pourquoi le nom lui semblait-il, bizarrement, presque familier — comme un mot qu'on a souvent vu écrit sans jamais l'avoir entendu ?

Elle replia le feuillet et le cacha dans son corsage, contre la peau. Demain, il faudrait sortir. Demain, il faudrait livrer la liste.

Mais ce soir, elle pensait aux mots d'Antoine : *La vérité est plus compliquée.*

Elle n'avait pas eu besoin qu'on le lui dise.