La Liste du Libraire
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Le matin avait la couleur du lait et du miel, cette lumière douce d’avril qui ne mente jamais. Élise se tenait sur le trottoir de la rue de Seine, les mains enfoncées dans les poches de son manteau bleu marine — celui de son père, retaillé — et regardait le nouveau panneau au-dessus de la porte. *La Librairie des Ombres*. Le bois était neuf, le vernis encore frais, et pourtant le nom lui semblait aussi ancien que les quais qui bordaient la Seine.
Jean sortit sur le seuil, un seau d’eau savonneuse à la main, et un chiffon sur l’épaule. Il la vit et sourit de ce sourire fatigué qui était devenu le sien depuis la Libération — un sourire qui avait traversé trop de choses pour être tout à fait léger, mais qui n’avait pas perdu sa chaleur.
— Tu vas passer la journée à regarder ou tu vas entrer pour m’aider à frotter ?
— Je regarde. C’est déjà beaucoup, dit Élise.
Elle monta les trois marches, passa la main sur le cadre de porte. Le métal avait été repeint, mais en bas, près de la serrure, une égratignure ancienne racontait quelque chose que personne ne connaissait. Élise la toucha du bout du doigt. Puis elle entra.
L’intérieur sentait la sciure, la cire et la poussière de papier. Les rayonnages étaient vides — presque vides. Sur le mur du fond, une bibliothèque ancienne était posée, celle qu’elle avait sauvée de l’ancienne boutique avant que le toit ne s’effondre. Douze volumes y reposaient encore, scellés sous un panneau de bois mobile qu’elle seule savait actionner. Elle les avait ouverts un à un, la veille, pour vérifier. Les messages avaient été retirés, brûlés, ou remis à ceux à qui ils étaient destinés. Mais les livres — les livres étaient restés.
Elle traversa la salle et ouvrit le rideau de perles qui menait à l’arrière-boutique. Là, une grande table ovale, quatre chaises, une lampe à abat-jour vert. Les flashes du premier cercle littéraire étaient posés, un mois plus tôt, quand elle avait proposé l’idée à Jean et à Paul.
*Un lieu pour lire. Un lieu pour parler. Rien d’autre.*
Jean avait ri doucement. Paul, encore alité, avait hoché la tête.
— C’est une bonne idée, avait-il dit. Paris a besoin de voix.
Elle posa un carnet neuf sur la table. Une couverture de toile bordeaux, des pages blanches et vierges. Elle ouvrit à la première page et écrivit à l’encre noire, d’une écriture qui avait perdu un peu de sa hâte :
*1. Le Grand Meaulnes — Alain-Fournier*
*Un jeune homme voyage, et le voyage le change à jamais.*
Elle marqua une pause, le stylo en l’air.
— Tu veux déjà commencer la liste ? demanda Lise, qui était apparue dans l’embrasure, un torchon à la main.
Sa petite sœur avait vieilli de dix ans en six mois, mais ses yeux avaient retrouvé cette lueur de malice qui faisait qu’on ne pouvait pas lui mentir longtemps. Elle pendit un poster — une affiche de l’Armée du Salut, une autre du Théâtre National — au-dessus de la table.
— La liste des livres que nous allons vendre ?
— Non, dit Élise. La liste des livres que nous allons cacher.
Lise ne demanda pas plus de détails. Elle s’assit en face d’Élise, croisa les bras sur la table.
— Le premier cercle commence dans une heure. Tu es prête ?
— Je crois.
— Tu sais que Marcel — enfin, Paul — a dit qu’il viendrait avec une de ses amies de l’hôpital. Elle lit en latin, paraît-il.
— Je lui ai préparé une Catulle. Pas trop audacieux pour un premier rendez-vous littéraire ?
— Il est vivant, Élise. Il a le droit d’être un peu audacieux.
Elles sourirent toutes les deux, un sourire de femmes qui avaient appris à compter les jours comme d’autres comptaient les pièces. Sur le rebord de la fenêtre, dans un rayon de soleil, le locket d’argent était posé — vide maintenant, la petite photo d’Antoine retirée, mais la place encore tiède.
Le premier invité arriva à onze heures. C’était un vieux professeur de la Sorbonne, épuisé par quatre ans de clandestinité, avec une édition du *Contrat social* sous le bras. Puis vint une jeune fille de dix-huit ans, qui avait appris l’anglais dans les films interdits, et qui voulait « lire tout ce qu’ils avaient brûlé ». Puis le boulanger de la rue Mazarine, et sa femme, qui aimait les poèmes de Desnos.
Quand Paul entra — appuyé sur une canne, le flanc bandé sous une chemise trop large, mais le regard clair — le petit cercle était déjà lancé. Il s’installa près d’Élise, sans mot, et elle sentit la chaleur de son épaule contre la sienne, comme une mémoire ancienne du temps où ils jouaient à cache-cache dans les rayonnages de la boutique de leur père.
— Tu as bien fait, dit-il à voix basse.
— Nous avons bien fait, dit-elle.
Ils ne dirent rien de plus. Les mots qui auraient pu tout compliquer restèrent posés, comme des livres sur une étagère — pas oubliés, pas refermés, juste rangés, dans l’attente du moment où ils pourraient être lus.
Le groupe se sépara vers deux heures, après une discussion sur la question de savoir si la littérature pouvait mentir. Lise emporta les tasses, Jean balaya la triste poussière qui tombait encore des murs. Paul s’affala dans un fauteuil du fond, fatigué, mais refusa de partir avant qu’elle ne lui prépare un thé.
— Tu lis ce carnet tous les soirs ? demanda-t-il, le doigt pointé sur la listequ’Élise avait rangée dans le tiroir.
— Je le remplis. Petite à petit.
Il hocha la tête, et elle crut qu’il allait parler de leurs parents — de la boutique qu’ils avaient tenue dans une autre rue, dans un autre monde. Mais il ne dit rien.
À trois heures, la porte claqua doucement et Jean entra avec le courrier qu’il était allé chercher au bureau de poste. Des circulaires, un mandat, un journal plié. Tout en bas, sous une carte postale de la Bretagne, il y avait une enveloppe crème, sans expéditeur.
Élise la souleva. Le papier était épais, doux comme une peau. Elle reconnut l’écriture immédiatement, avant même de lire le premier mot — ce trait droit, cette patience inhabituelle, cette main qui avait beaucoup tenu un stylo et beaucoup trop tenu un pistolet.
*Élise,*
*On m’a dit que tu as rouvert. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée — ou plutôt, je suis sûr que c’est une excellente idée, et ça me fait presque peur. Après tout ce qu’on a traversé, je continue à croire qu’un endroit où l’on peut lire à voix haute est le plus brave des remparts.*
*Je ne peux pas revenir. Pas encore. Il y a des choses que je dois régler — certaines à Berlin, certaines ailleurs. Mais je veux que tu saches que je ne cherchais pas à fuir. Je cherchais à devenir, peut-être, un homme que quelqu’un peut espérer attendre.*
*Il y a dans ta boutique, je le sais, des livres qui ont voyagé plus loin que toi ou moi. Ils attendent d’être rouverts, d’être relus par des voix libres. Quand le monde sera prêt — quand je serai prêt — je reviendrai demander, non pas ton pardon, mais ta patience.*
*Je t’enverrai un signe quand il fera assez beau. Jusque-là, garde la lumière allumée, je te regarde briller.*
*A.*
Elle resta un long moment silencieuse, la lettre entre les doigts. Paul ne disait rien, le thé refroidissant entre ses mains. Jean, dans l’embrasure, prit la peine de regarder dehors. Aucun d’eux ne lui demanda ce qu’elle avait lu. Dans cette famille qui avait passé quatre ans à se taire au bon moment, c’était devenu une forme de tendresse.
Elle plia la lettre, soigneusement, en trois. La glissa dans la poche intérieure de sa veste. Puis elle retourna au bureau, ouvrit le tiroir, sortit le carnet bordeaux. Sa main trace la dernière ligne du jour :
*12. Les Fleurs du mal — Baudelaire*
*Élévation. Chaque âme qui monte laisse une lumière pour ceux qui restent.*
Elle regarda par la fenêtre. La lumière d’avril s’était émoussée, il était quatre heures, et les rues étaient réelles. Paris encore blessé, Paris qui respirait à peine, mais Paris — debout.
Du bout des doigts, la lettre toujours contre son cœur, elle écrivit une note en bas de page, en plus petit :
*Pour Antoine — à lire quand il reviendra. Je n’ai pas encore trouvé le livre qui sait dire combien je l’attends.*
Elle rangea le carnet. Referma le tiroir. Alluma la lampe verte, malgré l’heure encore claire. Et se retourna vers la salle, où Jean et Paul et Lise s’étaient rassemblés, un peu à l’aveugle, comme si tout le monde dans la pièce savait qu’un acte venait d’être accompli.
— Bien, dit-elle doucement, en tâchant de ne pas sourire trop. Il y a un exemplaire d’un roman d’Hemingway que je viens de couvrir. Je crois qu’il parle des lendemains.
Elle alla chercher le livre, le posa sur la table — ouvert, presque par hasard, à la première page.
Et, dehors, sur le trottoir, une jeune femme s’arrêta, regarda l’enseigne fraîche, et poussa la porte.
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