La Liste du Libraire
Lire le chapitre 36: The Cost of Liberation
Le silence retomba sur le quartier comme une chape de plomb. Les derniers coups de feu s'étaient tus, avalés par la rumeur grandissante des klaxons et des chants qui montaient du nord. Élise était agenouillée dans la poussière, les mains de Paul serrées dans les siennes. Elles étaient froides.
— Paul. Paul, regarde-moi.
Ses yeux bleus — les mêmes que ceux de leur mère, elle s'en souvenait maintenant avec une clarté douloureuse — battirent lentement. Un sourire esquissé, presque enfantin, creusa une fossette qu'elle n'avait pas vue depuis l'été 1939.
— Tu as toujours eu le don de te trouver là où il ne fallait pas, murmura-t-il.
— Et toi, de mentir comme tu respires.
— C'est dans le sang.
Un rire sec lui échappa, se transformant en quinte de toux. Un filet de sang coula au coin de ses lèvres. Élise pressa plus fort son mouchoir contre son flanc, mais le tissu était déjà imbibé, inutile. Le sang était noir, presque brun dans la lumière déclinante.
— Ne parle pas. L'aide arrive.
— Tu sais mentir aussi, finalement.
Sa tête roula doucement sur le côté. Du bout des doigts, elle chercha son pouls. Faible, irrégulier, mais présent. Elle rassembla ses jupes et se releva, hurlant vers la rue où Jean et Lise chargeaient des prisonniers allemands dans une camionnette réquisitionnée.
— Il me faut un médecin. Tout de suite.
Jean la regarda, les yeux élargis d'une fatigue qu'elle connaissait bien. Il hocha la tête. Pas de question, pas de discussion. C'était leur arrangement depuis le début : on se sauve, on ne s'explique pas.
En attendant, elle déchira sa propre manche et la tortilla en bandage épais. Chaque geste était précis, presque mécanique, comme si son corps savait ce que son esprit refusait d'admettre : ce frère qu'elle venait de retrouver mourrait peut-être avant minuit.
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Les heures suivantes se déroulèrent comme un mauvais rêve. La pharmacie de la rue de la Paix servit d'infirmerie improvisée. Un vieux médecin, à la barbe jaunie par des années de tabac, œuvra sans anesthésie, les mains aussi calmes que s'il recousait un manteau. Élise tenait la lampe, puis la main de Paul, puis la bassine d'eau tiède qu'elle changeait quand elle virait au rouge.
— Il est costaud, dit le médecin en retirant ses gants. La balle a traversé le muscle. Le foie est intact, mais la perte de sang est grave. Il lui faut du repos complet, des semaines de repos.
— Il ne prendra pas de repos, souffla Élise.
— Il prendra, ou il mourra. C'est la seule ordonnance que je connaisse.
Paul ouvrit les yeux au petit matin. Élise était affaissée sur une chaise à son chevet, la tête appuyée contre le mur. Il observa ses cheveux désordonnés, les cernes pareilles à des coups de pinceau sous ses yeux. Trois ans. Trois ans à ne pas oser la chercher, par peur que le réseau la trouve d'abord.
— Tu vas te tuer à force de veiller, dit-il, la voix rauque.
Elle se redressa d'un bloc. Sur son visage, la joie fut immédiatement tempérée par la colère.
— Tu as trois ans de retard, Paul. Trois ans de « Marcel Kohl », de faux papiers, de faux sourires dans les bars allemands. Et tu oses me parler de fatigue ?
— Ce n'était pas ma faute.
— C'est toujours de la faute de quelqu'un. Mais je suis bien placée pour savoir que parfois, choisir de survivre est un acte de résistance en soi.
Il détourna le regard. Dans la rue, quelqu'un chantait *La Marseillaise*, mal, avec ferveur.
— Marcel Kohl est mort à Berlin, dit-il. Il t'a fallu un moment pour comprendre que je n'étais pas lui.
— Tu m'as joué la trahison, Paul. Tu m'as laissé croire que tu avais rejoint l'ennemi.
— J'avais besoin que Duras le croie aussi. Et Duras lisait mieux que quiconque dans les yeux d'Élise Dubois. Si tu avais su, tu m'aurais trahi involontairement, d'un regard, d'une inflexion de voix.
Elle détourna le visage. Il avait raison, et c'était insupportable.
Jean entra sans frapper, une miche de pain sous le bras et des journaux froissés dans l'autre main.
— La ville est en liesse. Les gars de Leclerc sont entrés par la porte d'Orléans. On dit que de Gaulle arrive demain. Vous avez des nouvelles d'Antoine ?
Élise se figea. Antoine. Dans l'urgence du sauvetage de Paul, dans le sang et les bandages, elle avait enfoui son nom au fond d'elle-même.
— La balle qu'il a prise au café, dit-elle lentement. L'autre, il t'a couvert. On l'a transporté où ?
— Chez les sœurs de la rue du Cherche-Midi. Elles servaient de poste avancé de soin pour les barricades. Lise y est retournée avec lui.
Élise sortit sans se retourner. Paul la rappela, mais sa voix se perdit sous les acclamations de la rue. Des enfants brandissaient des drapeaux tricolores cousus à la hâte sur des piques de bois. Une femme distribuait des fleurs volées aux parterres du Luxembourg. Le monde entier semblait renaître, et elle courait vers un chemin où la vie pourrait bien s'éteindre.
Le couvent était un bâtiment étroit, à l'ombre d'une église encore bossuée de balles. Une sœur, les mains tachées d'iode, lui indiqua une salle au premier étage. Lise était assise dans le couloir, une cigarette éteinte entre les doigts, le visage gris.
— Il est réveillé ? demanda Élise.
— Non. Perte de sang. Plus une infection qui s'est déclarée dans la nuit. La première balle avait touché le poumon. Celle-là, elle a percé un rein. La sœur dit que c'est une question de jours, une question de fièvre.
Élise poussa la porte. Antoine était couché dans un lit de fer blanc, la peau couleur de cendre. Des tubes de verre et de caoutchouc descendaient vers son bras. Il respirait mal, par à-coups, comme un soufflet troué. Elle s'assit à son côté, prit sa main, et pour la première fois depuis la mort de ses parents en 1943, elle pleura. Pas de belles larmes discrètes. Des sanglots qui la secouaient des épaules au ventre, qui montaient du fond d'elle comme un animal prisonnier.
Antoine ouvrit les yeux.
— C'est toi ou c'est déjà le paradis ?
Elle éclata de rire entre ses larmes.
— Comment tu te sens ?
— Comme si un camion m'avait passé dessus, puis avait fait marche arrière pour vérifier.
— Ne dis pas de bêtises.
— Tu pleures. C'est donc que c'est sérieux.
— C'est fini, Antoine. Paris est libérée. Les Allemands se rendent ou se sauvent.
Il tourna les yeux vers la fenêtre étroite où filtrait un soleil de fin d'après-midi.
— Ça fait drôle, dit-il doucement. Je n'avais jamais imaginé ce moment. Je le voyais en noir et blanc, comme dans les actualités cinématographiques.
— Moi, je ne l'imaginais pas sans toi.
Il la dévisagea longtemps, sans répondre. Une main pâle chercha la sienne sur le drap.
— Écoute-moi bien, Élise. Je t'aime. Je crois que je t'aime depuis la première fois que tu m'as braqué avec un couteau de libraire dans l'impasse des Bons-Enfants. Mais nous ne serons jamais ensemble. Pas comme les gens normaux.
— Je ne veux pas d'une vie normale.
— C'est une vie normale qui me guérirait, et elle me guérira peut-être. Mais celle que je porte en moi, celle que nos trois dernières années m'ont gravée dans les os, elle me suivra partout. Et elle te suivra toi aussi, si tu restes. Nous resterons toujours des gens de l'ombre, même au grand soleil. Tu mérites mieux que cette moitié d'homme.
— Ce n'est pas à toi de décider ce que je mérite.
— Non. Mais c'est à toi de décider ce que tu acceptes. Et je t'aime trop pour accepter d'être ce poids qui t'empêche de flotter.
Il retira sa main avec une lenteur douloureuse et ferma les yeux. Dans le couloir, les chants montaient, de plus en plus forts. Élise ne bougea pas. Elle resta là, les mains à plat sur ses genoux, à écouter le souffle irrégulier d'Antoine, jusqu'à ce que le jour déclinât et que la sœur vînt, une lampe à huile à la main, lui dire doucement qu'il devait se reposer.
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Le lendemain, la ville était méconnaissable. Les rues étaient pleines de monde, de rires, de drapeaux cousus à la hâte. Jean avait retrouvé une caisse de champagne oubliée dans la cave d'un collaborateur en fuite. Lise la fit déboucher sur les marches de la librairie, où une pancarte moisie annonçait « Fermé pour inventaire » depuis trois ans.
Élise se tint sur le seuil. Les étagères étaient intactes en apparence, mais la poussière uniforme disait qu'on n'y avait pas touché depuis des semaines. L'odeur de papier ancien montait du plancher, mêlée à celle du plâtre de l'arrière-boutique, effondré lors de la rafle qui avait emporté les Thibault, ses premiers associés. Leurs copies de *Le Grand Meaulnes* étaient encore là, au rayon trois, comme s'ils pouvaient revenir les chercher.
Jean posa une main sur son épaule.
— Qu'est-ce qu'on fait maintenant, patronne ?
— On rouvre.
— Les livres, ils ont besoin de respirer, dit Lise en ouvrant les volets. Et les gens aussi.
Ils passèrent l'après-midi à dépoussiérer, à trier, à jeter ce que les mois d'humidité avaient rongé. Sous le comptoir, Élise trouva la cache secrète qu'elle avait fait aménager en 1941 — une double paroi de soixante centimètres, invisible à l'œil nu. À l'intérieur, douze volumes. Des exemplaires du réseau, choisis pour leur poids et leur épaisseur. Les messages qu'ils avaient portés étaient périmés, inutiles, mais les livres, eux, demeuraient. Un *Contre Sainte-Beuve*, un *Voyage au bout de la nuit*, une édition rare d'Aragon.
Lise aligna les volumes sur la table centrale, les ouvrant chacun à la dernière page, là où les petites encoches racontaient tant de choses.
— Ils ont fait leur guerre, dit-elle. On ne les brûle pas.
— On les garde, renchérit Jean. Comme témoins.
Élise prit une boîte de cire à cacheter dans le tiroir, alluma une bougie et scella les douze volumes à la cire rouge, sans mot, sans phrase. Puis elle les rangea sur la deuxième étagère en partant du haut, entre les œuvres complètes de Balzac et un atlas périmé de l'Europe.
Dehors, les gens dansaient. Un accordéon tentait de couvrir les chants patriotiques. Quelqu'un criait le nom de de Gaulle. Élise poussa la porte de la librairie, fit sonner la petite cloche, et regarda la rue baignée d'une lumière de septembre trop douce pour ce qu'elle avait coûté.
Elle prit un registre vide sur le comptoir et écrivit à la première page, d'une encre éclaircie par les larmes :
*Livres sauvés : douze. Croire qu'ils sauveront encore quelqu'un, un jour.*
Lise vint se planter à côté d'elle et contempla la page.
— C'est un bon début, dit-elle.
— C'est une fin, répondit Élise. Maintenant il faut recommencer.
Elle ferma le registre, le rangea sous le comptoir et sortit rejoindre les vivants.
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