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La Longue Nuit

Lire le chapitre 1: Departures

La rampe de Cherbourg scintillait sous la pluie fine, une averse tiède d’avril qui collait les cheveux aux tempes et faisait luire les pavés comme de l’encre fraîche. Élodie Marchand serra la bandoulière de son sac de cuir éraflé contre sa poitrine et leva les yeux vers la coque immense du Titanic, noire et blanche, plus haute que le clocher de l’église de son village. Elle avait vu des illustrations dans les journaux illustrés, des gravures vantant le luxe et la vitesse. Rien ne l’avait préparée à cette masse, à cette idée d’acier flottant qui la dévorait du regard depuis le quai.

Autour d’elle, le tumulte des adieux. Des hommes en chapeau melon agitaient des mouchoirs, des femmes pleuraient doucement contre des épaules de tweed, un porteur criait des numéros de bagages dans un anglais rocailleux mêlé d’accent irlandais. Élodie ne pleurait pas. Elle avait épuisé ses larmes la semaine passée, dans la chambre aux volets clos de la pension de Mme Chevalier, quand la lettre du recteur était arrivée—pas une lettre, un congédiement propre, net, sans appel. *« Nous ne pouvons garder une institutrice dont la réputation… »* Elle n’avait pas lu la suite. Elle avait brûlé la lettre sur la flamme de la bougie, puis elle avait écrit à la Société d’enseignement français de New York, acceptant le poste de professeur de langue pour jeunes filles de bonne famille. Une fuite, oui. Mais une fuite avec un but.

Le petit canot à vapeur la déposa contre le flanc du géant, et elle monta l’échelle de coupée avec la foule des passagers de deuxième classe—des gens propres, discrets, des commerçants prospères, des gouvernantes, des pasteurs, deux religieuses en habit gris qui trébuchèrent sur le seuil. Élodie les aida à se relever, un geste machinal. Elle avait passé cinq ans à redresser des enfants tombés dans la cour de récréation. Les habitudes ne se perdaient pas en une traversée.

L’intérieur était plus beau que tout ce qu’elle avait imaginé. Des boiseries d’acajou clair, des tapis épais, des lampes électriques qui diffusaient une lumière dorée, douce, irréelle. Un steward en uniforme bleu marine lui indiqua sa cabine—un petit compartiment propre, avec une couchette étroite, un lavabo de porcelaine blanche, et un hublot qui donnait sur la mer grise du port, où les lumières de Cherbourg s’éloignaient déjà. Elle posa son sac, sortit son livre—un volume de poésie de Verlaine, la tranche usée—le caressa du pouce, puis le remit dans le sac. Pas encore. Elle voulait voir les coursives, s’imprégner de ce lieu provisoire, de cette parenthèse entre sa vie d’avant et sa vie d’après.

Elle sortit dans le couloir. Les panneaux de chêne étaient percés de petites lampes en laiton, et l’air sentait le vernis neuf, l’eau de Cologne d’un monsieur qui passait avec sa femme, la poudre de riz d’une jeune fille. Élodie marcha sans hâte, la tête pleine de sensations contradictoires. La grandeur l’écrasait un peu, la propreté la rassurait, l’inconnu la stimulait. Elle tourna à un carrefour de couloirs et pénétra dans une salle de promenade vitrée, avec des fauteuils de rotin et des palmiers en pot, où des passagers regardaient la côte française s’effacer lentement.

C’est là, au détour d’une rangée de fauteuils, qu’elle le heurta.

Un choc sourd, un dossier de cuir qui lui rentra dans le coude, un mot étouffé—anglais, guttural—et le livre qu’elle tenait contre sa hanche tomba, les pages s’ouvrant comme un oiseau blessé sur le tapis de laine. Elle se baissa d’un même mouvement que lui, leurs mains s’effleurèrent sur le papier, et elle releva les yeux.

Il était grand, les cheveux châtains un peu longs sur le col, des traits anguleux que la fatigue creusait—des cernes marqués sous des yeux gris-bleu qui la regardaient avec une surprise embarrassée. Il tenait une liasse de plans techniques roulés sous le bras gauche, et son veston de tweed était froissé au coude, comme s’il avait dormi dedans—ou comme s’il n’avait pas dormi du tout.

« Pardonnez-moi, je ne regardais pas où j’allais, souffla-t-elle en français, avant de se reprendre avec un accent appliqué : Forgive me, I was not looking. »

Il se releva, lui tendit son livre. Son regard glissa sur le titre—*Poèmes saturniens*—et une lueur brève, presque amusée, traversa ses yeux las. Il dit, avec un accent anglais prononcé mais une syntaxe correcte :

« Vous avez eu la politesse de vous excuser en ma langue. Je devrais faire l’effort en la vôtre. Je vous prie de m’excuser, mademoiselle. »

Il parlait lentement, pesant chaque mot. Élodie prit le livre, leur frôlement de doigts cette fois délibéré, à peine plus long qu’il ne fallait. Elle sentit la chaleur de sa peau contre le papier froid de la couverture.

« Vous êtes français, vous ? » demanda-t-elle, puis elle se mordit la lèvre. Stupide. Il venait de prononcer trois phrases avec un accent qui chantait les brumes d’Angleterre. « Excusez-moi. Vous êtes anglais. Je suppose. »

La fatigue craqua presque—un sourire, un vrai, qui adoucit ses mâchoires crispées et lui donna dix ans de moins. « Anglais, oui. Thomas Ashworth. Mais appelez-moi Tom, tout le monde m’appelle Tom. Je suis ingénieur. Je vais à New York pour des affaires de chaudières—non, ce n’est pas aussi ennuyeux que ça en a l’air, mais presque. Et vous ? »

Sa voix avait ce ton de conversation légère qui ne demanda pas vraiment de réponse, mais Élodie répondit quand même, parce que c’était plus simple que de s’enfoncer dans ses pensées. « Élodie Marchand. Je… j’enseigne le français. Je vais prendre un poste à New York, dans une école pour jeunes filles. »

*Je fuis un scandale. Un homme marié qui m’avait promis les étoiles et m’a laissée seule avec la honte.* Elle n’ajouta pas cela. Elle n’ajouta rien. Elle sourit poliment et attendit que la conversation tombe.

Elle tomba, mais pas dans le silence. Derrière lui, sur un fauteuil de rotin près du palmier, une petite fille d’environ cinq ans se tortillait sur un coussin trop grand pour elle, une poupée de chiffon serrée contre sa poitrine. La fillette avait des boucles rousses qui s’échappaient de son capuchon, des taches de rousseur en collier sur le nez, et des yeux verts, immenses, qui regardaient Élodie avec une intensité grave. Elle ne souriait pas. Elle avait l’air d’un petit sphinx en robe de laine marine.

Tom suivit son regard et son expression se resserra d’un cran. « Ma nièce, Rose. Ma… ma fille adoptive, je devrais dire. Elle voyage avec moi. Sa mère—c’était la femme de mon frère. Mon frère est mort l’hiver dernier, à Bristol. Elle me l’a confiée. » Il se racla la gorge. « Son père, mon frère, m’a demandé de l’emmener à New York. On lui a trouvé une place chez une tante éloignée, là-bas. »

C’était plus qu’une confidence, c’était une confession—le genre que l’on dépose aux pieds d’une inconnue entre deux continents, parce qu’on sait qu’on ne la reverra jamais. Élodie en avait fait l’expérience dans les trains, dans les salles d’attente, dans les cuisines de pension pendant les veillées d’hiver. Les gens parlaient aux étrangers comme on écrit sur du papier de verre : ça gratte, mais ça nettoie.

« Je suis désolée pour votre frère, dit-elle doucement. Et pour la petite. C’est un grand voyage pour une enfant. »

Rose se leva alors, traversa les quelques mètres qui la séparaient d’Élodie, et leva son visage vers elle. « Tu sais parler aux petits ? » demanda-t-elle en anglais, avec une assurance désarmante.

Élodie s’accroupit devant elle, à hauteur de son regard. « Oui, je leur parle depuis des années. Et eux, ils m’ont appris à écouter. »

Rose inclina la tête, jaugeant la réponse comme un expert. Puis elle tourna les talons, retourna s’asseoir sur son coussin, et reprit sa poupée, apparemment satisfaite.

Tom laissa échapper un souffle qui ressemblait à un rire, mais pas un rire. « Elle choisit ses interlocuteurs avec un soin que je ne lui connaissais pas. Vous êtes une intruse de qualité. » Il regarda l’heure à sa montre de gousset, un geste nerveux, machinal. « Je dois la conduire à la salle à manger pour le dîner des enfants—ils ont ce privilège maintenant. » Un temps. « Peut-être nous croiserons-nous de nouveau, mademoiselle Marchand. Le navire est grand, mais les vies à bord sont petites. »

Il s’inclina avec une raideur toute anglaise, prit Rose par la main, laquelle se laissa faire sans protester, et s’éloigna dans la coursive, le rouleau de plans sous le bras. Élodie les regarda partir. Rose, à un moment, se retourna et lui fit un petit signe de trois doigts—un geste d’enfant qui n’a pas encore appris les politesses. Élodie lui rendit le signe, puis elle resta seule dans la salle de promenade, le livre de Verlaine serré contre sa poitrine, les lumières du port disparaissant une à une dans le crépuscule qui tombait.

Elle se sentait légère et lourde à la fois. Légère, parce qu’elle avait parlé à un étranger sans mentir sur la profondeur de ses blessures. Lourde, parce que ce Thomas Ashworth—Tom—avait des yeux que la peine habitait encore, et elle savait reconnaître une maison brûlée sous des cendres propres.

Derrière la vitre, la mer devenait noire, immense. Le Titanic vibrait doucement sous ses pieds, un organisme vivant qui avançait vers un avenir qu’elle ne pouvait pas encore voir.

Elle retourna à sa cabine, mais ne ferma pas la porte du hublot. Elle laissa l’air froid entrer, le sel adouci par la vitesse du navire, et elle pensa à la petite fille rousse et à l’ingénieur fatigué, à ce frère mort qui avait confié son enfant à un homme qui tenait des plans de chaudières comme d’autres tiennent un rosaire. Dans quinze jours, elle serait à New York, dans une école proprette, devant des jeunes filles qui écriraient des essais sur la Révolution française. Tout ceci ne serait qu’un souvenir.

Alors elle ouvrit le livre de Verlaine et lut les premiers vers de *Soleils couchants*, mais son regard glissa sur les mots sans les attraper. Son esprit était resté dans la salle de promenade, entre un palmier en pot et un fauteuil de rotin, à regarder deux yeux gris-bleu la regarder s’en aller.

Elle ferma le livre. Dormir. Demain serait un autre jour, à bord du plus beau navire jamais construit.

Au-dessus de sa tête, le Titanic siffla une longue note grave, comme une bénédiction ou un avertissement, et la mer glacée s’ouvrit sous sa quille.