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La Longue Nuit

Lire le chapitre 2: Shipboard Alliances

Le crépuscule étirait une traînée d’ambre sur l’Atlantique, la mer si calme qu’elle semblait enduite d’huile. Élodie Marchand s’accouda au bastingage du pont des secondes classes, le menton posé sur ses mains croisées, et regarda la proue fendre l’horizon avec une régularité hypnotique. La fraîcheur du soir la purgeait de la claustrophobie du jour — ce flot de passagers, ces couloirs encombrés de malles et de visages anonymes, cette cage dorée flottante qui ne cessait de vibrer sous ses pieds.

Elle cherchait le silence, mais le silence n’existait pas ici. Le souffle sourd des machines montait à travers les ponts, et chaque fenêtre du grand salon laissait échapper un murmure de conversations, un cliquetis de vaisselle, un rire trop haut perché.

Elle poussa la porte de la bibliothèque des secondes classes comme on entre dans une chapelle. Les rayonnages de chêne sombre absorbaient la lumière des lampes à abat-jour vert, et quelques lecteurs solitaires penchaient leur tête sur des in-folio. Élodie s’approcha d’une table près de la fenêtre et laissa ses doigts courir sur le dos des reliures cuir.

— Vous lisez aussi pour vous évader ? demanda une voix derrière elle.

Elle se retourna. Thomas Ashworth se tenait sur le seuil, une pile de documents techniques sous le bras, la cravate légèrement desserrée. Il avait ce regard d’examen poli qu’elle avait croisé le matin même dans le couloir des cabines, au moment où elle avait failli le renverser dans sa hâte à retrouver son écharpe oubliée.

— Monsieur Ashworth, dit-elle en inclinant légèrement la tête.

— Mademoiselle Marchand. Vous me reconnaissez.

— L’homme aux plans, dit-elle avec un sourire en coin. Difficile d’oublier un homme qui marche en regardant ses pieds.

Il rit, une brève détonation, presque gênée.

— Je suis en effet connu pour ma mauvaise habitude de lire en marchant. C’est un miracle que je n’aie jamais fini à la mer.

— Il n’est pas trop tard, remarqua-t-elle. Nous avons encore trois jours de traversée.

Il déposa sa pile de papiers sur la longue table et montra un siège du menton.

— Puis-je ?

— La bibliothèque est un lieu public, monsieur. Vous êtes aussi en droit d’y être que moi.

Ils s’assirent de part et d’autre de la table, une distance polie de deux chaises les séparant. Tom déplia un plan du système de chauffe, mais ses yeux allaient régulièrement vers elle, et Élodie feignait de ne pas le voir.

— Comment se porte votre petite nièce ? demanda-t-elle après un moment.

Tom soupira. Ses épaules s’affaissèrent comme sous une charge invisible.

— Rose est... volontaire. Elle a tant de questions. Je ne suis pas doué pour les réponses.

— Quel âge ?

— Six ans. Son père est mort l’hiver dernier. Ma mère a gardé Rose pendant un an pendant que je travaillais en Écosse. Maintenant, elle m’est confiée, et je dois la mener à New York auprès d’une tante éloignée. Mais entre ici et là-bas, je suis son seul guide.

— Six ans, répéta Élodie. Un âge où l’on comprend plus qu’on ne dit.

Tom la regarda avec une attention nouvelle, comme si ces quelques mots lui avaient révélé une dimension cachée de la jeune femme.

— Vous avez été institutrice ?

— Je le suis encore, dit-elle avec une pointe de fierté. Je pars enseigner dans une école à New York. Un nouveau poste. Une nouvelle vie.

Elle avait pesé ces derniers mots — une nouvelle vie — et ils lui étaient apparus plus lourds que prévu, comme si elle traînait derrière elle un arrimage qu’elle ne pouvait pas couper du regard.

— Une garde d’enfant ne doit pas être dans vos attributions, dit Tom, tirant une montre de gousset de sa poche. J’ai une réunion avec les ingénieurs du service vapeur dans vingt minutes. Rose dort dans sa cabine, elle a un livre et promis de ne pas bouger. Mais...

Sa voix trahit une inquiétude trop grande pour des paroles si anodines.

Élodie ferma le roman qu’elle avait à peine ouvert et se leva.

— Montrez-moi où elle est. Je resterai avec elle jusqu’à votre retour.

Tom hésita, puis la remercia d’un signe de tête, terminant presque en courant un geste de politesse qu’il avait oublié.

Dans la cabine, Rose n’était plus dans son lit. Le livre d’images gisait ouvert sur la couverture défaite, et la minuscule valise de la fillette avait été vidée sur le plancher. La porte de communication avec la cabine voisine était entrouverte.

— Rose ? appela Élodie, le cœur serré.

Silence. Le clair-obscur de la cabine semblait absorber sa voix.

Élodie fouilla le couloir A, courut jusqu’à la bifurcation des escaliers, demanda aux passagers croisés s’ils avaient vu une petite fille aux tresses blondes, un ruban bleu dans les cheveux. On haussait les épaules. Non. Navré. L’océan tout entier semblait s’être refermé sur l’enfant.

Elle gravit l’escalier des secondes vers le pont des embarcations, la panique lui mordant les mollets. Elle tourna au niveau du gymnasium, chercha parmi la foule du pont promenade, et c’est là qu’elle aperçut une minuscule silhouette perchée sur le plat-bord du bastingage, mains agrippées au filin de sécurité, contemplant l’eau sombre qui défilait loin en dessous.

— Rose, fit Élodie, la voix étranglée entre tendresse et colère.

La fillette se retourna, pas le moins du monde effrayée. Ses grands yeux noisette brillaient d’une curiosité insatiable.

— Je voulais voir l’eau toute seule, expliqua-t-elle avec une logique d’adulte. Oncle Tom me dit toujours de rien toucher.

Élodie s’accroupit à sa hauteur, tendit une main tremblante vers la petite épaule. Rose était si fragile dans sa robe marine, les genoux écorchés, le ruban bleu de travers.

— Viens avec moi, dit Élodie en l’aidant à descendre. Nous allons compter les étoiles depuis le pont arrière, mais seulement si tu me promets de rester à côté de moi.

— C’est un marché, répondit la petite avec sérieux.

Elles firent deux pas, puis un remous de conversations venues d’un groupe d’officiers arrêtés près du grand escalier attira l’oreille d’Élodie. L’un d’eux tenait une feuille beige qu’il montrait à son collègue ; elle y vit un mot en capitales froides : ICE WARNING.

Elle se figea, son pouls cognant à la gorge.

— Mademoiselle Marchand ? appela la voix de Tom, surgissant juste derrière elle, le visage lavé de soulagement à la vue de Rose, puis assombri par l’expression d’Élodie. Que se passe-t-il ?

— Regardez, dit-elle en désignant discrètement le groupe d’officiers. Ils parlent d’icebergs.

Tom suivit son regard. Il serra mâchoire, son plan d’ingénieur passer dans ses yeux.

— C’est le quatrième avertissement aujourd’hui. Les courants du Labrador charrient des champs de glace cette année. Les capitaines doivent dérouter légèrement au sud...

Un steward s’approcha, langage rapide et désinvolte :

— Routine, m’sieur. Des messages radio. Le capitaine sait ce qu’il fait. On les voit presque chaque traversée à cette saison.

Il s’éloigna, absorbé par ses tâches.

Élodie sentit le poids du regard de Tom peser sur elle. Rose lui tenait la main, et ses petits doigts dessinaient des cercles nerveux sur sa paume.

— Nous devrions veiller l’un sur l’autre, dit-elle lentement, à voix basse. Vous connaissez la mécanique du navire. Moi, je connais les enfants. Si quelque chose arrive, nous serons mieux deux que seuls.

Tom parut peser ces mots comme on pèse du plomb. Il jeta un coup d’œil vers les officiers, puis vers les fenêtres illuminées de la bibliothèque d’où n’atteignait aucun écho d’inquiétude.

— D’accord, dit-il enfin. Nous chercherons ensemble. De jour comme de nuit, en shift.

— Oncle Tom ? interrompit Rose.

Il se baissa vers elle, son visage s’adoucit d’un cran.

— Oui, ma chérie ?

— Pourquoi la mer elle est si sombre ? Elle veut pas nous montrer ce qu’elle cache ?