La Longue Nuit
Lire le chapitre 35: Aftermath
La cellule sentait le moisi et le cuivre. Tom avait déjà perdu la notion du temps quand la serrure cliqueta. Le gardien, un homme à moustache grise nommé Hennessy, poussa une chaise vers les barreaux et s’assit lourdement.
« Vous avez un visiteur, monsieur Ashcombe. »
Tom se redressa sur le banc de bois. Sa mâchoire le lançait encore là où le poing de Gilbert l’avait frappé. Il cracha dans son mouchoir, vérifia que la dent tenait.
« Qui ?
— Une femme. Votre avocat, dit-elle. »
Le mensonge était si grossier que Tom faillit rire. Il se leva, s’approcha des barreaux. Hennessy ne bougeait pas, et Tom comprit que les aveux anticipés du gardien serviraient de monnaie d'échange. Il se contenta de hocher la tête.
On le mena dans une salle étroite, séparée par une grille. De l'autre côté se tenait une femme en manteau de laine noire, les mains gantées. Il ne l'avait jamais vue. Elle était grande, osseuse, avec des yeux si pâles qu'ils semblaient irréels sous la lampe à pétrole.
« Vous êtes Tom Ashcombe ? »
Il ne confirma ni n'infirma.
« Vous ne me connaissez pas. Marie m'envoie. Je m'appelle Elise.
— Marie ? L'infirmière ? »
Elise hocha la tête. Pas de sourire. Rien d'autre qu'une économie de gestes qui sentait le calcul.
« Nous savons où sont les enfants, dit-elle. Rose les a menés dans les bois derrière la propriété. Ils ont froid, ils ont faim, mais ils vivent. Pour l'instant. Whitfield a lancé trois hommes à leur poursuite, avec l'autorisation du shérif local. »
Tom serra les barreaux. Le métal était froid, mouillé.
« Dites à Élodie de les rejoindre.
— Élodie ne fuit pas. C'est pour ça que je suis ici. Vous allez négocier, monsieur Ashcombe. Parce que vous avez quelque chose que Whitfield veut. »
Il resta muet. Elle poursuivit.
« Marie a fouillé votre cabine avant le gala. Elle a trouvé les papiers. Vous savez de quoi je parle. Le commanditaire. L'homme de Londres qui finance l'opération Delacroix. »
Tom sentit son ventre se serrer.
« Marie travaille pour Whitfield ? »
Elise souffla, comme si la question l'ennuyait.
« Marie travaille pour elle-même. Comme nous tous. Elle m'a vendu votre position en échange de cinq cents dollars. Ne lui en voulez pas trop — c'est la seule infirmière du Connecticut qui sait garder un secret. Le vôtre n'est plus un secret. »
Murmure de l'horloge. Le temps ralentit.
« Le commanditaire est un homme nommé Holloway, dit Tom lentement. Daniel Holloway. Je le sais à cause du pendentif de Caldwell. 1883. Ce nom est gravé au dos d'un portrait qui appartenait au père de Whitfield.
— Vous croyez que Holloway est le père ? »
Tom marqua un temps.
« Je crois que Holloway est la clé. Le nom correspond à une inscription sur une coque de navire coulée à Cardiff en 1883. Un Lloyd's d'assurance. L'affaire a fait douze morts. Le capitaine a disparu. L'enquête n'a rien trouvé. »
Elise sortit une enveloppe de son manteau. Elle la glissa sous la grille, la fit glisser vers lui avec deux doigts.
« La liste des réclamations de cette affaire. Elle vient d'un confident du tribunal. Regardez la ligne numéro sept. »
Tom prit l'enveloppe. Ses doigts tremblaient, de froid ou de fatigue. Il l'ouvrit. Le papier était fin, quadrillé, une écriture serrée d'officier de justice. Il balaya les colonnes, trouva le numéro sept.
*Demande compensatoire. Nom du bénéficiaire : W.H. Whitfield Senior. Montant : 12 500 livres. Ordonnance : lettres de sûreté — dette non recouvrable par la cour.*
Tom releva les yeux.
« Une dette fantôme. Ce n'est pas une métaphore. Le père de Whitfield a encaissé 12 500 livres sur un naufrage qu'il a probablement organisé, et la compagnie d'assurance n'a jamais pu recouvrer. C'est pour ça que Whitfield contrôle les enfants. Ils sont sa garantie. Sa seule garantie.
— Il est pourtant riche, dit Tom.
— Il paraît riche », corrigea Elise. Elle croisa les mains sur ses genoux. « La maison du Connecticut est hypothéquée trois fois. Les frais de justice contre Louis Delacroix — le père officiel, celui qui a enfanté les enfants — ont épuisé ses réserves. La dette fantôme de son père est si lourde qu'il ne peut pas vendre son nom sans tout perdre. »
Tom pliaa la lettre. Le papier fit un bruit sec dans le silence de la pièce.
« Vous êtes en train de me dire que Whitfield est plus fragile que je le pensais.
— Whitfield est dos au mur. Les hommes dos au mur tirent. Vous l'avez vu ce soir. »
Il y eut un silence. Le poids de la nuit et de la boue se frayait un chemin jusqu'à lui.
« Je veux voir Élodie », dit Tom.
Elise se leva. Sa robe noire était impeccable, sans un pli.
« Élodie est en sûreté. Elle est chez moi, à Brooklyn. Vous ne la verrez pas avant d'être sorti d'ici.
— Les conditions. »
Elise le regarda longuement.
« Le juge d'instruction accepte de libérer si vous livrez le livre de comptes. Le registre que gardait votre frère Alfred, contenant la liste des commanditaires de Delacroix. Whitfield en fait une condition pour retirer sa plainte pour intrusion.
— Je ne l'ai pas. Alfred l'a détruit. »
Elise ne cilla pas.
« Alors vous trouverez une copie. Ou vous resterez ici jusqu'à la fin du procès, dans six mois. Les enfants ne tiendront pas six mois. »
Elle se tourna vers la porte. Tom la rappela.
« Attendez. »
Elle s'arrêta, sans se retourner.
« Dites à Élodie... Dites-lui que je n'ai pas signé. Quoi qu'on lui dise. Dites-lui seulement ça. »
Elise ouvrit la porte. La lumière de la couloir coupa dans la pièce, encadrant sa silhouette.
« Elle sait déjà ce que vous n'avez pas fait, monsieur Ashcombe. Le problème, c'est ce que vous allez faire maintenant. »
La porte claqua.
---
Dans le petit salon d'Elise, au troisième étage d'une maison de briques de Brooklyn, Élodie ne dormait pas. Elle était assise près de la fenêtre, une tasse de thé froide entre les mains, les rideaux de velours poussiéreux relevés sur les lumières jaunes de la rue. Son corps portait encore la terre de la course dans les bois, les égratignures des ronces sur ses mains.
Elise posa son manteau et s'approcha sans bruit. Elle tira une chaise, s'assit face à elle.
« Il est vivant, dit-elle. Calme. Il va négocier. »
Élodie ferma les yeux. Le souffle qu'elle retenait sortit avec une lenteur douloureuse.
« Les enfants ?
— Toujours dans les bois. Whitfield a ralenti les recherches cette nuit — la pluie a tout couvert. Rose est intelligente. Elle a survécu à un naufrage. Elle survivra à une forêt du Connecticut. »
Élodie tourna la tasse autour de ses paumes.
« Rose est une enfant de neuf ans, Elise. Ne me vendez pas de réconfort. »
Elise resta silencieuse un moment, puis se leva. Elle alla vers un secrétaire en acajou, ouvrit un tiroir verrouillé par un petit mécanisme de cuivre, en sortit une enveloppe brune scellée de cire rouge.
Elle revint s'asseoir, posa l'enveloppe sur ses genoux.
« Vous m'avez demandé pourquoi je vous ai hébergée. Vous, cette femme que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais rencontrée avant ce soir. La réponse est simple. Parce que vous cherchez ces enfants. »
Élodie haussa les sourcils.
« Une femme de chambre à Philadelphie m'a parlé de vous. Whitfield leur paie des salaires de misère, mais il ne contrôle pas leurs loyautés. Elle m'a dit qu'une institutrice française avait tenté de faire sortir Rose et Louis de la maison. Elle m'a dit que vous aviez renoncé à votre réputation, à votre sécurité, à votre passé, pour eux. »
Elise défit la ficelle de l'enveloppe. Lentement. Avec un soin qui trahissait la valeur de son contenu.
« Et je me suis dit que vous méritiez de savoir la vérité. »
Elle sortit du papier bleu passé, froissé aux pliures, couvert d'une écriture serrée et large. Un même seigneurial qui rappela à Élodie celle de son grand-père, morte en 1898.
« Qu'est-ce que c'est ?
— Un acte de naissance. Daté du 12 mars 1903, Bureau de l'état civil de Southwark, Londres. »
Élodie le prit. Le papier tremblait dans ses mains. Les mots anglais dansaient dans la lumière du gaz.
« Louis Delacroix. Fils de Daniel Holloway et de Madeleine Delacroix. Déclarée par la mère. Père non présent. »
Elle releva les yeux. L'obscurité du salon semblait respirer.
« Louis n'est pas le fils du mari de Madeleine ? »
Elise la regarda. Dans la lueur de la lampe, ses yeux pâles ressemblaient à de l'argent.
« Louis n'est pas du tout un Delacroix. Sa vraie mère était Madeleine Delacroix, veuve du barrister Louis Delacroix — un homme qui avait adopté les enfants après leur naissance pour leur donner leur nom. Il ne savait pas. Personne ne savait.
— Mais alors qui est le père ? »
Élodie regarda le papier. Le nom dansait. Holloway. Daniel Holloway. Le nom du commanditaire. Le nom de 1883. Le nom qui revenait sans cesse, comme une respiration trop profonde.
Elle se tut un long moment, puis demanda d'une voix blanche :
« Daniel Holloway — il est vivant ?
— Il est mort. En 1905. »
Élodie s'appuya contre le dossier de la chaise. Le papier bleu dans ses mains semblait plus lourd que tout ce qu'elle avait jamais porté.
« Mort avant la naissance ? »
Elise ferma les yeux.
« Non. Il a vécu assez longtemps pour reconnaître Louis et Rose. Dans son testament, il a désigné un gardien. Une personne qu'il nomme explicitement. »
Élodie releva la tête. Elise la regardait avec une intensité nouvelle.
« Quel gardien ?
— Vous, Élodie. »
Le silence tomba. La rue, dehors, paraissait entièrement morte.
« Vous vous demandiez pourquoi je vous ai aidée. Pas seulement parce que vous êtes juste, ou que vous êtes courageuse. Parce que vous êtes la tutrice légale de Rose et Louis Delacroix depuis l'instant où Daniel Holloway a signé son testament, quatre jours avant de mourir. La lettre est arrivée chez moi il y a deux semaines. Il savait que vous viendriez. Il ne savait pas comment. Mais il savait que vous viendriez. »
Élodie ne répondit rien. Elle ne pleura pas. Elle ne bougea pas. Elle regarda la feuille bleue entre ses mains, et dans ses yeux se dessina lentement, comme une carte qui se déplie, un avenir qu'elle n'avait jamais osé chercher.
Dehors, le jour commençait à se lever, gris et blanc, sur les toits de Brooklyn.
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