La Longue Nuit
Lire le chapitre 34: The Lie Exposed
Les coups contre la porte du manoir Whitfield ne furent pas des coups polis. Ils étaient martelés, impérieux, la marque d’une autorité qui n’acceptait pas le moindre délai. Dans l’écurie, la poussière encore en suspension dansait dans la faible lumière des lanternes. Le revolver de Whitfield était toujours pointé sur Tom, mais son regard avait glissé vers le bruit, un rictus de triomphe aux lèvres.
— Enfin, dit-il, en abaissant l’arme. Je les avais prévenus.
Tom fit un pas vers la porte, mais Whitfield l’arrêta d’un geste.
— Restez là. Vous êtes déjà entré par effraction. Inutile d’ajouter l’assaut contre un officier de la loi.
Élodie voulut parler, mais sa gorge se serra. Elle entendit des pas sur le gravier, puis des voix. Plusieurs. Des hommes. L’un d’eux parlait fort, avec un accent traînant qu’elle n’avait pas entendu depuis des semaines. Un frisson lui remonta l’échine.
La porte de l’écurie s’ouvrit en grand. Deux hommes entrèrent, en pardessus sombres, un insigne de police municipale sur leur veston. Derrière eux, un troisième personnage, plus petit, la mine triomphante, le visage rouge, en costume de ville.
M. Gilbert Marchand.
Son mari.
Élodie recula d’un pas, heurtant une pile de sacs de grain. Elle le reconnut immédiatement, malgré les deux mois écoulés, malgré l’océan, malgré le chapeau neuf qu’il portait comme un trophée. Sa colère était palpable, une chaleur qui semblait précédé son corps.
— La voilà ! lança-t-il, en la montrant du doigt. Je vous avais dit qu’elle serait là. Mon épouse. Élodie Marchand, née Chevalier. La voleuse.
Tom se tourna vers elle, la confusion brusquement peinte sur son visage. Whitfield s’avança, remettant son revolver dans sa poche, comme un homme qui vient de gagner une partie qu’il savait déjà remporter.
— Expliquez-vous, monsieur. Cette femme s’est présentée chez moi comme une gouvernante recommandée. Si elle est votre épouse, elle a commis un délit de fuite et un faux.
— Un délit de fuite ? répéta Gilbert. Elle est bien plus que cela. Elle a été renvoyée de son école pour avoir volé des fonds. Soixante francs, peut-être. Un montant dérisoire pour une réputation si vile.
Le policier sortit un calepin. Élodie voulut nier. Elle ouvrit la bouche. Les mots vinrent, mais elle les ravala. Elle connaissait le scénario. Gilbert l’avait répété des années durant. Elle avait beau expliquer que c’était la fille du directeur qui avait commis le vol, qu’elle avait des preuves, qu’elle avait des témoins, personne ne la croyait. Elle était l’institutrice brillante, trop fière, trop indépendante. Une cible facile.
— Elle a aussi falsifié des documents pour se faire embaucher ici, ajouta Gilbert, en sortant une lettre de sa poche. J’ai des correspondances. Elle a pris le nom de sa sœur décédée. Le nom de sa propre sœur, messieurs. Quel genre de personne fait cela ?
Les yeux de Whitfield brillèrent. Il savait. Il avait toujours su. C’était lui qui avait orchestré cette confrontation, probablement. Il avait envoyé un télégramme à Gilbert, à Londres, ou à Paris. Il avait monté ce piège avec une précision chirurgicale. Il savait que Tom et Élodie viendraient pour les enfants. Il avait juste attendu que la police arrive.
L’un des policiers s’approcha d’Élodie.
— Madame, nous devons vous demander de nous accompagner.
— Je n’ai rien volé, dit-elle, la voix chevrotant malgré elle. C’est un mensonge. Il m’a piégée, il y a des années. C’est lui qui a pris l’argent.
Gilbert éclata d’un rire court et désagréable.
— Elle invente des histoires. Elle l’a toujours fait. Ses élèves la plaignaient. Ses collègues la craignaient. C’est une menteuse pathologique.
Élodie regarda Tom. Il semblait pétrifié, le visage pâle, comme s’il découvrait une facette d’elle qu’il n’avait jamais imaginée. Et c’était le cas. Elle ne lui avait jamais raconté. Elle n’en avait jamais parlé. Qui croirait une femme qui fuit son mari et qui prétend être poursuivie pour une faute qu’elle n’a pas commise ? Dans la lumière crue de l’écurie, toutes ses preuves se dissolvaient. Elle n’était plus la protectrice des enfants, la complice de Tom. Elle était une voleuse, une faussaire, une épouse en fuite.
Whitfield s’adressa aux policiers :
— Elle s’est introduite dans ma propriété sous une fausse identité. L’homme qui l’accompagne est aussi en infraction. Ils ont tenté d’enlever mes enfants.
— Vos enfants ? cria Élodie. Rose n’est pas votre fille ! Louis n’est pas votre fils !
Le visage de Whitfield se figea.
— Vous osez ? Devant la police ?
Le policier sortit des menottes. Il s’approcha de Tom d’abord.
— Vous êtes sous arrestation pour intrusion et tentative d’enlèvement.
Tom leva les mains, hésitant, jetant un regard à Whitfield.
— Ce n’est pas ce que vous croyez. Il y a une femme, Winifred, qui a emmené les enfants de ma sœur.
La main du policier fut ferme. Les menottes claquèrent, métalliques, impossibles à ignorer.
— On verra ça au poste, monsieur.
Tom se tourna vers Élodie, les yeux bouillants de fureur impuissante.
— Ne les quitte pas des yeux. Rappelle-toi, le locket. C’est une preuve.
Élodie voulut répondre, mais Whitfield lui lança un regard qui la réduisit au silence. Il venait de comprendre. Le locket. Rose l’avait. Il se dirigea vers lui, les dents serrées.
Le second policier s’approcha d’Élodie, le calepin prêt.
— Madame, vous devez venir avec nous aussi.
Elle voulut fuir. Elle aurait pu courir vers la porte de l’écurie, disparaître dans l’obscurité de la nuit, rejoindre les enfants. Mais où ? Les enfants avaient disparu seuls dans la nuit, sans défense, sans l’objet qui les protégeait. Et elle ? Elle n’avait plus d’identité valable. Plus de mari protecteur. Plus de rôle à jouer dans ce monde.
Gilbert la saisit par le bras, une poigne dure et triomphante.
— Tu reviens avec moi, Élodie. Tu m’as fait assez honte.
Le policier donna un coup sec sur les menottes de Tom, qui vacilla.
— Allez, on y va.
Tom résista pour la dernière fois, un sursaut qui fit grincer ses dents.
— Élodie ! Ne laisse pas Whitfield gagner. Les enfants te connaissent. Ils te font confiance.
Whitfield sourit, froid, rationnel.
— Ils ont appris à ne faire confiance à personne, monsieur. C’est la première leçon de survie.
Il se tourna vers les policiers.
— Emmenez-les. Et si vous voyez une fillette de douze ans avec un garçon plus jeune, arrêtez-les aussi. Ce sont mes enfants. Ils ont fugué.
Élodie fut poussée vers la porte. Elle tituba, heurtant le chambranle. L’air nocturne était glacé. Les lumières du manoir dansaient derrière les vitres, indifférentes à son désastre.
Elle jeta un dernier regard vers l’écurie. Dans l’ombre, quelque chose bougeait. Une silhouette petite, tirant une main plus petite encore. Rose sortait, le locket serré contre sa poitrine. Elle veillait sur son frère.
Puis la portière d’une voiture de police s’ouvrit. Élodie y fut poussée, sans ménagement, à côté de Tom, les mains liées. Les phares balayèrent la ligne d’arbres et, derrière, une forme féminine disparut dans les bois.
Élodie ne vit plus rien. La nuit avait gagné.
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