La Longue Nuit
Lire le chapitre 39: The Last Search
La pluie tambourinait contre les vitres du salon de Marie, un rythme obstiné qui semblait épouser les battements de cœur d’Élodie. Elle avait préparé du thé qu’elle n’avait pas bu, et les tasses refroidissaient entre ses doigts. Tom était assis en face d’elle, le visage creusé par une semaine de fièvre et de mensonges retenus. Il avait demandé à lui parler seule, et Marie avait emmené les enfants à la cuisine sous prétexte de leur apprendre à faire des crêpes.
— Il y a quelque chose que je dois te dire, Élodie. Quelque chose que j’aurais dû te dire dès le premier soir, sur le bateau.
Elle posa sa tasse, le corps soudain parcouru d’un frisson glacé qui n’avait rien à voir avec la température de la pièce.
— De quoi parles-tu ?
Tom se leva, fit les cent pas, ses mains agrippées à ses cheveux comme s’il voulait s’arracher les souvenirs du crâne. Il s’arrêta, lui tourna le dos, et sa voix lui parvint assourdie, étranglée.
— Mon frère. Daniel. Il n’est pas mort.
Le silence dura trois secondes. Cinq. Élodie sentit le sol se dérober, puis se recomposer. Elle se leva à son tour.
— Tu… tu mens. Tu m’as montré la lettre. Tu m’as raconté le télégramme de White Star. La cabine vide, la liste des disparus.
— J’ai fabriqué tout ça. Le télégramme, la lettre, les papiers d’homologation. J’avais besoin que tout le monde le croie mort pour pouvoir utiliser son identité légale, sa fortune gelée, pour rembourser les dettes qu’il avait laissées derrière lui – les dettes du Lloyd fantôme. J’ai fait circuler le nom de Daniel Holloway comme un homme disparu, et j’ai pris sa place. Son nom, ses revenus, son héritage. J’ai continué son œuvre philanthropique sous son identité, parce que la sienne était propre, tandis que la mienne, Stephen Whitfield, était déshonorée.
Il se retourna enfin. Ses yeux étaient rouges, comme s’il n’avait pas dormi depuis des jours. Il s’approcha d’elle, les mains tendues, et elle recula d’un pas.
— Dis-moi que tu comprends. Dis-moi que tu vois pourquoi j’ai fait ça.
— Ce que je vois, c’est que tu m’as menti. Tu m’as fait croire que tu cherchais ton neveu et ta nièce pour honorer un mort. Tu m’as entraînée dans ta croisade en te servant de ma confiance, de mon besoin de protéger Louis et Rose… Et pendant tout ce temps, tu te cachais toi-même derrière un mensonge encore plus grand que le mien.
Tom s’agenouilla devant elle, une posture si inattendue qu’elle resta figée, comme si on l’avait frappée.
— Ce n’est pas une excuse, mais il est vivant. Daniel est vivant. Il ne s’est pas noyé ; il a survécu au naufrage, blessé, et il a été recueilli par un navire irlandais qui a fait route vers Cork. Mais il s’est réveillé à l’hôpital sans mémoire complète. Il ne savait plus qui il était vraiment. C’est moi qui l’ai retrouvé, il y a trois ans, et je lui ai dit que j’étais son frère adoptif, venu l’aider à reconstruire sa vie. J’ai utilisé son nom pour obtenir des financements, parce que le sien était intact, et le mien, ruiné par les spéculations de Whitfield – du vrai Whitfield, mon propre frère, soudé à ma paternité biologique.
Élodie écarquilla les yeux.
— Attends. Gilbert Whitfield n’est pas ton frère ?
— Il est mon cousin germain. Nous avons pris le nom de Whitfield tous les deux, mais il s’est emparé de l’héritage complet, tandis que je n’ai eu que des dettes. Quand il a entendu parler de ma quête pour les enfants Holloway, il a compris que j’utilisais le nom de Daniel pour leur venir en aide. C’est pour cela qu’il a monté son plan : m’impliquer, me discréditer, obtenir la garde des enfants et s’approprier les fonds de la fiducie Holloway qu’il croyait toujours alimentée par le fantôme de Daniel.
Élodie ferma les yeux, puis les rouvrit. Elle voyait maintenant les pièces du puzzle s’imbriquer avec une netteté douloureuse.
— Tu as utilisé la légende de la mort de ton frère pour te donner une raison morale de poursuivre Whitfield, et tu m’as utilisée pour légitimer ta cause. Si j’avais su, je n’aurais peut-être pas accepté. Mais tu as fait ce qu’il fallait pour les enfants.
Tom se releva, hésitant.
— Je te demande pardon. Si tu veux que je parte, je partirai.
Elle regarda longuement son visage, ses cernes, sa main droite qui tremblait encore. Elle sentit la colère monter, puis refluer. Ce qu’il avait fait était inexcusable, mais elle venait elle-même de traverser des mois de fausses identités et de mensonges protecteurs. Elle ne pouvait pas se permettre de jeter la première pierre. Le temps pressait.
— Pas maintenant. Écoute-moi : Elise a disparu. Elle fouillait une trace de compte bancaire qui pourrait innocenter Marie et moi. Elle est partie il y a trois jours, et aucun mot. Si Whitfield a fait le lien entre elle et l’avocat corrompu, il l’a peut-être fait suivre. Je refuse de la perdre.
Tom semblait retrouver une détermination nouvelle.
— Alors nous la cherchons. Ensemble.
Ils se rendirent au port de Brooklyn dans une calèche louée sous un faux nom. La pluie avait cessé, laissant une odeur de sel et de goudron. Tom avait réussi à obtenir une adresse : un entrepôt désaffecté sur les quais de Red Hook, appartenant à une société écran liée à Gilbert Whitfield. La porte en fer était entrouverte. À l’intérieur, des caisses à moitié vides, des étagères poussiéreuses, et une lumière jaunâtre venant d’un bureau vitré au fond.
Tom fit signe à Élodie de rester en retrait. Ils longèrent le mur, leurs pas étouffés par l’humidité des planches. Des voix leur parvinrent, une voix masculine, sèche :
— Tu crois que personne ne remarquerait qu’une femme de chambre connaît l’existence de comptes numérotés ? Tu as signé ta propre condamnation en venant t’informer ici.
À travers la vitre sale, Élodie vit Elise, les mains liées à une chaise, le front en sueur, mais le regard intact. Face à elle, un homme maigre en costume, qu’elle reconnut après quelques secondes : le témoin soudoyé qui avait signé la fausse adoption. Whitfield avait dû l’envoyer pour nettoyer les dernières traces.
Tom chuchota :
— L’issue. Si nous entrons par l’arrière…
— Non. Il y a une fenêtre sur le côté, face à la rivière. Elise a dû l’utiliser pour entrer. Elle s’ouvre sur une coursive étroite.
Élodie s’accroupit, ramassa un tisonnier rouillé. Ils contournèrent l’entrepôt par la jetée, la marée clapotant contre les pilotis. La fenêtre était entrouverte, comme si quelqu’un l’avait forcée récemment. Elle l’ouvrit lentement, entra, Tom derrière elle.
Le silence les enveloppait. Le costume parlait, menaçant. Élodie vit une clé à molette sur une caisse, près d’elle. Elle la saisit, la fit tourner dans sa main, sentit son poids. Tom leva la main pour lui signifier d’attendre.
Soudain, la porte vitrée s’ouvrit. Le costume sortit, un téléphone dans la main, en train de composer un numéro. Il ne les vit qu’une fraction de seconde trop tard. Tom se jeta sur lui, lui tordant le poignet. Le téléphone tomba, se brisa. L’homme jura, tenta de se dégager, mais Élodie lui asséna un coup de clé à molette sur l’épaule. Il s’effondra.
Elise les regarda, les yeux écarquillés, puis un sourire silencieux.
— Vous êtes arrivés à temps. Le compte est dans sa poche intérieure. Avec le nom du vrai propriétaire : Gilbert Whitfield. Il a siphonné les fonds de la fiducie des enfants Holloway.
Tom délia les mains d’Elise. Elle se leva, vacilla, puis s’agrippa à son bras.
— Marie, les enfants ?
— En sécurité. Nous devons partir avant que Whitfield n’envoie des renforts.
Ils franchirent la fenêtre, traversèrent la jetée dans la nuit naissante. La silhouette de l’homme s’agitait faiblement derrière la vitre brisée. Élodie tenait le carnet qu’Elise avait arraché, les chiffres du compte inscrits à l’encre.
Mais alors qu’ils atteignaient la rue, une voiture noire s’arrêta à leur hauteur. La portière s’ouvrit. Une femme en émergea, les cheveux châtains ramenés en chignon sévère. Elle semblait familière.
— Clémence, souffla Élodie.
La femme hocha la tête, le visage fermé.
— Je sais. Whitfield a fait intercepter votre message à Marie. Les enfants ont été repris il y a une heure, juste après votre départ. Il les tient quelque part. Mais pour l’instant, montez. Nous avons une heure, peut-être deux, avant qu’il ne déplace les preuves.
Elise cria, se dégagea, tenta de retourner vers l’entrepôt, mais Tom la retint.
— Non. Nous allons les retrouver. Tous ensemble.
Élodie monta dans la voiture, le cœur serré, le froid du carnet contre sa poitrine. Elle savait que cette nuit ne serait pas la dernière, mais la plus décisive. Et une chose était sûre : plus rien ne serait jamais pareil entre elle et Tom. Mais ce n’était pas le moment d’y penser. Le moment était à la course, à la traque, à ce compte bancaire qui tenait en équilibre leurs vies entières.
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