La Longue Nuit
Lire le chapitre 5: A Locket's Secret
Le soir tombait sur l’Atlantique, et la salle à manger de seconde classe bruissait de conversations polies. Élodie serrait le médaillon dans sa paume, la fissure de son verre lui mordant la peau comme un rappel. Autour d’elle, des visages inconnus — une vieille dame tricotant, deux commerçants discutant tarifs, une famille anglaise avec trois enfants blonds — aucun ne portait la trace de la gouvernante Marie.
Elle s’approcha d’un groupe de femmes occupées à broder près des hublots. S’excusa, sortit le médaillon de sa poche. « Pardonnez-moi, je cherche une femme, une gouvernante nommée Marie. Elle voyageait avec un petit garçon, Louis. Quelqu’un l’aurait-il vue ? »
Les aiguilles suspendirent leur danse. La plus âgée, une veuve au visage plissé, haussa les sourcils. « Marie ? Nous avons croisé une Française avec un enfant, hier près des escaliers. Brune, sévère, vêtue de gris ? »
Le cœur d’Élodie bondit. « Oui ! Oui, c’est elle. »
« Elle paraissait chercher quelqu’un, mais elle est repartie vers l’avant du pont. Nous ne l’avons plus revue depuis. »
Élodie les remercia, rangea le médaillon. Vers l’avant. Elle se dirigea vers la proue, longeant des coursives où l’air devenait plus vif, où le roulis du navire se faisait plus présent. Elle dépassa des stewards chargés de linge, un officier consultait sa montre. Personne ne répondait à la description de Marie.
Une porte s’ouvrit sur le pont extérieur. Le vent la gifla, emportant son châle. La mer, immense et d’un gris d’ardoise, étirait son ciel de crête en crête. Élodie frissonna. Cette couleur argentée qu’elle avait remarquée le matin même — elle n’avait pas la teinte rassurante des eaux paisibles. Elle serra le médaillon contre sa poitrine.
« Vous cherchez quelqu’un, mademoiselle ? »
Elle sursauta. Un steward, grand et maigre, la dévisageait avec une curiosité prudente.
« Une gouvernante. Marie. Avec un petit garçon blond, Louis. »
Il secoua la tête. « Beaucoup d’enfants à bord, mademoiselle. Beaucoup de gouvernantes. Deux mille âmes — impossible de toutes les connaître. »
« Elle portait du gris, un chignon sévère… »
« Pardonnez-moi, je ne puis vous aider. » Il s’inclina et disparut, absorbé par la coque.
Élodie resta seule face à l’horizon, le vent fouettant ses jupes. Le petit Louis — son sourire édenté, ses mains sales, le médaillon fendu qu’il lui avait confié comme un trésor sacré. Et cette photo, ce minuscule portrait de femme aux cheveux d’or. Qui était-elle ? La mère ? Une tante ? Et pourquoi Marie cherchait-elle fiévreusement quelque chose à l’aube, comme si sa vie en dépendait ?
Elle retira le médaillon de sa poche. Le verre fêlé captait la lumière grise du soir. D’un geste hésitant, elle fit jouer le fermoir. Le minuscule boîtier s’ouvrit, révélant la photo de la jeune femme — cheveux clairs, sourire Aussi doux que triste — et une mèche de cheveux, emprisonnée sous un petit carreau de verre séparé. Élodie la toucha du bout du doigt. Soie pure. Dorée comme les blés.
Mais quelque chose la gênait. Elle retourna le médaillon, examina le bord intérieur. Là, gravées à la pointe fine, des initiales minuscules : *M. D.*
M.D. Marie… ? Non. Martin ? Delacroix ? Moreau ? Elle ne savait rien de l’enfant, rien de sa famille, rien de cette femme au regard voilé. Des initiales seules. Un prénom et un nom réduits à deux lettres — quelle pauvreté de signes pour résumer une vie.
Le froid gagnait ses doigts. Elle referma le médaillon, le glissa dans sa poche, sous son lacet. Une promesse. Elle avait promis à Louis de le garder en sûreté.
Une voix familière, près de son épaule : « On m’a dit que vous hantiez le pont avant. »
Elle se retourna. Tom Ashworth se tenait là, col relevé, cheveux ébouriffés par le vent. Rose n’était pas avec lui.
« Où est Rose ? »
« Sa cabine. Elle dort avec une femme de chambre de la famille Whitmore. » Il fit une pause. « J’ai demandé autour de moi pour Marie. Personne ne se souvient d’elle. »
Élodie le regarda, l’espoir faiblissant. « Moi non plus. Le steward m’a conseillé de chercher sur la liste des passagers. »
« Mais c’est une très bonne idée. » Ses yeux, bleu-gris comme la mer, se plissaient. « Le purser a un registre complet. Ce n’est pas impossible de consulter — avec le bon argument. » Il sourit d’un air complice, ce sourire léger qui contrastait tant avec le poids qu’il portait. « Un ingénieur peut avoir un mot à dire sur les règlements de sécurité. Et si je disais que j’identifie un passager suspect ? »
Élodie sentit un rire lui monter aux lèvres. « Vous mentiriez, monsieur Ashworth. »
« Je manquerais de franchise, mademoiselle Marchand. Ce qui est tout à fait différent. » Il désigna la porte de la coursive. « Si vous voulez bien. Le bureau du purser est de ce côté. »
Elle hésita. Une minute. Deux. Le médaillon pesait dans sa poche, lourd de secrets. Puis elle hocha la tête.
« Très bien. Mais je tiens à conduire moi-même la recherche. »
« Comme il vous plaira. »
Il marcha à ses côtés dans la coursive éclairée d’électriques. Les ampoules bourdonnaient faiblement. Soudain, un clignotement — l’une d’elles vacilla une fraction de seconde, puis reprit sa lumière. Tom s’arrêta, releva la tête.
« Vous avez vu ? »
« Oui. Une ampoule fatiguée. »
« Non. » Il fronça les sourcils, l’ingénieur remontant à la surface. « Le système électrique du *Titanic* est excellent. Pièces détachées, installations neuves. Une chute de tension comme celle-là… » Il se tut, contenta de ne pas terminer sa phrase.
« Quoi ? »
« Rien. Une fluctuation mineure. » Mais son regard resta fixé quelques secondes encore sur le plafond, comme s’il cherchait à lire les câbles à travers le bois.
Ils atteignirent le bureau du purser. La porte était close. Tom ajusta sa veste et frappa. Un homme en uniforme — aux tempes grisonnantes — ouvrit.
« Monsieur Ashworth, ingénieur en chef adjoint. Je cherche à consulter le registre des passagers de seconde classe. Une question de… vérification de sécurité. »
Le purser le dévisagea un instant, puis acquiesça. « Suivez-moi. »
Dans le petit bureau, des rayonnages couverts de volumes reliés. Le registre était ouvert sur un pupitre, colonnes serrées de noms, de numéros de cabines. Élodie s’en approcha, le doigt suivant les lignes.
« Cherchez la lettre M, » murmura Tom. « Les gouvernantes sont souvent logées près de leurs charges. »
Elle parcourut. Des Maureen, des Miller, des Moss. Rien. Puis, tout en bas d’une page, une écriture plus nette : *Marie Dupont, gouvernante, cabine C-86 — avec Louis Lefèvre, cabine C-88.*
Louis Lefèvre. Le nom complet de l’enfant.
« C-86, » dit-elle à voix haute. « C’est au pont C, vers l’arrière. »
Le purser leva la tête. « Vous cherchez les occupants du C-86 ? Madame Dupont — elle a changé de cabine ce matin. »
Élodie se raidit. « Changé ? Où ? »
Le purser consulta un autre registre, le doigt glissant lentement. « Elle a demandé une cabine seule, plus à l’écart. Cabine C-72. » Il fronça les sourcils. « Une décision bizarre à quarante-huit heures du port. »
Élodie échangea un regard avec Tom. Pourquoi Marie déménageait-elle au milieu du voyage ? Que cachait-elle dans son nouvel espace ?
« Merci, » dit Tom au purser. Ils sortirent dans la coursive.
Élodie se tourna vers lui, le médaillon pressé contre sa poitrine. « Pourquoi une gouvernante change-t-elle de cabine sans prévenir, en pleine traversée ? »
Tom croisa les bras, le regard grave. « Pour deux raisons, mademoiselle Marchand. Soit elle veut être plus près de quelqu’un… soit elle veut être plus loin de quelqu’un. »
La seconde option flottait dans l’air, froide comme l’eau invisible au-delà des cloisons d’acier. Élodie glissa la main dans sa poche, sentit le verre fêlé du médaillon, l’image de cette femme aux cheveux d’or dont elle ne savait rien. Et soudain, la certitude s’imposa : Marie ne cherchait rien de perdu. Elle cherchait à fuir — et Louis, cet enfant à la main confiante, était peut-être au cœur de sa fuite.