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La Longue Nuit

Lire le chapitre 4: Engine Orders

Le charbon crissait sous la pelle comme un chant funèbre. Tom Ashworth s’essuya le front d’un revers de main, mais la sueur mêlée à la poussière noire lui laissa des stries sur les tempes. Autour de lui, la salle des chaudières grondait d’une chaleur infernale — une fournaise de fer et de vapeur qui semblait vivre d’un souffle propre à elle. Il avait demandé à descendre, contre l’avis du second ingénieur, pour vérifier l’état des soupapes de surpression. Une simple inspection de routine, avait-il dit. Mais il connaissait ce frémissement dans les plaques, cette manière qu’avait le navire de vibrer sous l’effort comme une bête qu’on pousse trop loin.

Un soutier passa près de lui, la peau luisante, le regard fuyant. L’homme s’arrêta pourtant un instant, essoufflé, et jeta un œil aux cadrans manométriques.

— Mister Ashworth, fit-il à voix basse. On nous a donné l’ordre de pousser les feux. Vingt-quatre nœuds, peut-être plus, si les machines le supportent.

Tom se redressa, les mains noires de cambouis.

— Le capitaine a signé cet ordre ?

— Le capitaine Smith lui-même, oui. La compagnie veut du spectacle. Battre le record du Sister, à ce qu’on dit.

Le soutier cracha par terre, un jet sombre qui se perdit dans le bruit des turbines.

— Y a des glaces là-devant, m’sieur. Tout le monde le sait. Mais personne ne veut être celui qui ralentit la fête.

Tom voulut répondre, mais le mot lui resta en travers. Il songea à Rose, à sa petite main qui s’accrochait si fort à la sienne quand elle regardait la mer. Il songea à la cabine de son frère William, à ses lettres jamais envoyées, à la dette qu’il avait découvert après sa mort — une dette immense, contractée pour sauver quelqu’un qu’il n’avait jamais retrouvé. Et il se demanda si le navire, lui aussi, poursuivait quelque chose qu’il ne pourrait jamais rattraper.

Il remonta à la surface, l’air froid le frappa comme une gifle. Le crépuscule teintait l’horizon d’un orange pâle, presque maladif. Il se lava rapidement, changea de veste, puis se dirigea vers le salon de deuxième classe. Il n’avait pas prévu d’y aller. Mais ses pas le menèrent là, comme si son corps savait mieux que sa raison ce qu’il cherchait.

Elle était là. Bien sûr qu’elle était là.

Élodie Marchand était installée près de la fenêtre, un livre ouvert sur ses genoux qu’elle ne lisait pas. Elle regardait la mer elle aussi, cette immensité qui leur promettait à tous un lendemain qu’ils ne pouvaient pas voir. Une mèche de cheveux bruns s’échappait de son chignon et tombait sur sa tempe ; elle ne la repoussa pas. Elle semblait ailleurs, dans un pays que Tom ne connaissait pas et qu’il n’oserait jamais cartographier.

Il s’approcha, les mains dans les poches, et s’arrêta à une distance respectueuse. Elle leva la tête — et son visage s’éclaira, d’une lueur timide qui lui serra le cœur.

— Monsieur Ashworth, dit-elle. Vous cherchez Rose ?

— Je la cherche toujours. Mais pas seulement.

Elle arqua un sourcil.

— Vous parlez par énigmes, ce soir.

— Je reparle anglais maladroitement, plutôt. Voulez-vous prendre un thé avec moi avant le dîner ?

Elle hésita une seconde à peine, puis ferma son livre. Ce geste, simple, lui parut un accord tacite. Ils s’installèrent dans un coin du salon, loin des autres passagers. Le service à thé arriva avec une lenteur cérémonieuse.

— Vous avez quelque chose à me dire, hasarda Élodie. Je le vois à votre manière de vous tenir.

Tom souffla. Il n’avait pas raconté à beaucoup de gens — presque à personne. La honte, la douleur, la peur, tout cela formait une pelote trop serrée pour être défaite en une seule conversation. Mais il avait vu, dans cette bibliothèque, dans cette cale bruyante, quelque chose d’autre. Un poids que l’on porte seul devient plus lourd à chaque marche franchie.

— Mon frère William, commença-t-il. Quand il est mort, j’ai découvert qu’il devait de l’argent. Beaucoup d’argent. Il l’avait emprunté pour financer la recherche de Sarah — la mère de Rose, qui a disparu un soir d’hiver, il y a deux ans. Personne ne l’a jamais retrouvée. Ni lui, ni les détectives qu’il avait engagés. Il est mort d’une pneumonie contractée en fouillant les quais de Liverpool dans le froid et la pluie, à la recherche de celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer.

Élodie ne détourna pas les yeux. Elle écoutait, le menton posé sur sa main, le thé oublié.

— Et cette dette ? demanda-t-elle doucement.

— La sœur de notre mère, une certaine Margaret Whitmore, vit à New York. Elle est riche. Veuve, seule, sans enfants. Elle a accepté de prendre Rose à sa charge, à condition que l’argent soit remboursé sur les revenus de la famille. Je dois lui livrer Rose pour honorer la parole de William.

— Vous n’êtes pas le tuteur de Rose ? demanda-t-elle, surprise.

— Je suis son oncle. Mais dans les faits, je suis devenu son père par défaut. Cela fait trois ans que je l’élève entre deux chantiers navals. Trois ans que je ne sais pas si je ferai jamais mieux que William.

Le silence s’installa, non pas gêné mais habité. Élodie remua son thé, puis le reposa.

— Je comprends mieux, dit-elle enfin. Vous aussi, vous fuyez quelque chose. Comme moi. Nous sommes deux âmes en fuite sur un navire qui file vers un monde nouveau.

— Que fuyez-vous, Élodie ? Osez-vous me le dire ? Vous m’avez promis d’être franche à bord de ce bateau.

Elle tressaillit, caressa le col de sa robe, un geste nerveux qui en disait long.

— Un scandale. Une accusation que je n’ai pas voulue, que je n’ai jamais provoquée, mais qui m’a suivie comme une ombre jusqu’à Lyon. Un homme de pouvoir, une lettre que je n’aurais jamais dû écrire. On m’a retiré mon poste, on m’a montré la porte. Ma famille a fait comme si je n’existais plus. Alors oui, j’ai pris un billet pour l’Amérique pour recommencer une vie dont personne ne connaît le visage ni le nom.

Elle releva les yeux et le regarda, sans honte ni défi, simplement avec vérité.

— La distance ne répare pas tout, monsieur Ashworth. Mais elle donne au moins une trêve.

Tom sentit une familiarité étrange, comme s’il se regardait dans une glace sombre. Il se pencha un peu vers elle.

— Vous m’avez parlé de Louis, ce matin. Et de sa mère.

— Oui, dit-elle, le visage s’éclairant d’une gravité nouvelle. Un petit garçon de six ans, peut-être sept. Il la cherche depuis deux jours. Il m’a confié ce médaillon — elle sortit l’objet de sa poche, une chaîne brisée, un médaillon de laiton terni — en me demandant de le garder jusqu’à son retour. Mais Marie, sa gouvernante, semble avoir disparu pendant qu’elle cherchait quelqu’un. Et moi, je n’ai que des questions sans réponses.

Elle souleva le médaillon, hésitante, puis le pressa entre ses doigts. Il s’ouvrit avec un petit clic sec. Tom vit son visage se transformer — les yeux s’écarquillèrent légèrement, les lèvres s’entrouvrirent. Elle retourna l’objet, observa l’intérieur.

— Il contient une photographie, murmura-t-elle. Une femme. Et une mèche de cheveux blonds, fins comme ceux d’un enfant. Tom… ce médaillon appartient peut-être à la mère de Louis. À une femme qui ne l’a jamais quitté, même quand elle semblait loin.

Tom regarda la photo. Une femme au visage doux, triste, les yeux tournés vers un point hors cadre. La même qui avait peut-être inspiré les recherches de William. Une coïncidence froide lui descendit le long de l’échine.

— Si c’est sa mère, dit-il, elle ne doit pas être loin. Ou alors, elle est déjà revenue, et le lien avec Marie est plus compliqué qu’il n’y paraît.

Élodie referma le médaillon d’un geste précautionneux, comme si elle contenait une vie entre ses paumes.

— Il faut que je le cherche. Que je trouve Marie, que je trouve cette femme. Louis ne mérite pas de perdre une autre personne qui compte pour lui.

— Nous le chercherons ensemble, dit Tom, sans hésiter. Mais pas tout de suite. Le dîner va être servi. Retrouvons-nous après, sur le pont promenade, à neuf heures. Nous consulterons la liste des passagers auprès du commissaire de bord. Marie a forcément embarqué sous un nom — si elle a embarqué.

Élodie hocha la tête, et quelque chose passa entre eux — un accord, une promesse encore fragile.

— Neuf heures, dit-elle. Je serai là.

Elle se leva, glissa le médaillon dans sa poche, et se dirigea vers la porte du salon. Elle s’arrêta au seuil, se tourna à demi.

— Monsieur Ashworth ?

— Oui ?

— La mer, ce soir, a une couleur étrange. Presque argentée. Dans mon village, on disait que c’était présage de pluie. Ou de malheur. Je n’ai jamais su laquelle des deux.

Elle disparut dans le couloir, le laissant planté devant sa tasse de thé refroidi. Le navire vibra soudain, une secousse brève sous ses pieds — et les lumières oscillèrent un dixième de seconde. Tom se leva lentement, parcourut la salle à manger d’un regard machinal, puis regagna sa cabine avec une seule pensée en tête : cette mer n’était pas seulement argentée. Elle était froide comme une lame.

Et le navire filait toujours plus vite.