La Longue Nuit
Lire le chapitre 7: The Iceberg Threat
Ils sortirent sur le pont promenade par la porte latérale, là où les passagers de seconde classe se rassemblaient rarement à cette heure. Le froid les saisit aussitôt, un vent tranchant qui semblait venir directement des confins de l'Atlantique. Élodie resserra son châle autour de ses épaules, ses doigts déjà engourdis tandis qu'elle suivait Tom à pas rapides.
— Je préfère qu’on parle ici, dit-il à voix basse, en jetant un regard par-dessus son épaule. Les murs ont des oreilles, à bord.
Elle hocha la tête. Depuis son échange avec le steward plus tôt, elle sentait un poids grandir dans sa poitrine, une certitude désagréable que chaque heure qui passait éloignait Louis de sa mère.
Ils marchèrent en silence pendant quelques minutes, le long de la rambarde que la nuit rendait indistincte. Au loin, la mer luisait d'un éclat singulier, comme si quelque chose sous la surface s'apprêtait à émerger.
— Tom, dit-elle enfin. J'ai revu Louis, au dîner. Il avait l'air... j'avais promis de l'aider. Et je ne sais pas comment tenir cette promesse.
Il ne répondit pas tout de suite. Il s'arrêta, posa ses coudes sur le bastingage, et son regard se perdit sur l'horizon noir. La lumière des cabines dessinait des rectangles jaunes sur l'eau, brisés par le mouvement des vagues.
— Vous pourriez vous contenter de remettre la médaille à la direction du bord, dit-il lentement. Mais nous savons tous les deux que ce serait finir l'histoire avant qu'elle commence.
Un frisson traversa Élodie. Elle pensa aux mots de Rose — *la perte est toujours le début d'une histoire*. L'enfant avait dit cela avec une telle simplicité, une telle certitude.
— Je veux trouver Marie ce soir, dit-elle. La confronter. Lui demander où est la mère de Louis.
— Elle sera sur ses gardes, répondit Tom en se tournant vers elle. Vous l'avez déjà cherchée, le steward vous a repoussée. Elle sait que quelqu'un s'intéresse à elle.
— C'est pour cela qu'il faut agir maintenant. Avant qu'elle ne puisse disparaître à nouveau.
Tom resta silencieux, ses doigts tambourinant sur le métal. Il semblait peser quelque chose, mais Élodie n'arrivait pas à savoir quoi. Puis il leva un bras, pointant l'horizon.
— Regardez.
Elle suivit son geste. Là, dans la pénombre où le ciel rencontrait l'eau, une forme se détachait. Un bloc blanchâtre, irrégulier, qui semblait flotter comme un fantôme. Élodie cligna des yeux, incertaine de ce qu'elle voyait.
— Un iceberg, murmura-t-elle.
— Oui. Petit, à cette distance. Mais il y en aura d'autres.
Comme s'il répondait à ses paroles, un marin passa à côté d'eux à pas lents, son souffle formant des nuages de vapeur. Tom l'interpella à voix basse.
— Vous avez vu la glace, là-bas ?
L'homme s'arrêta, plissa les yeux dans la direction indiquée.
— On nous a signalé quelques growlers plus tôt. Rien d'inquiétant, monsieur. Le capitaine a déjà ajusté la route.
Il repartit sans leur laisser le temps de poser une autre question. Tom la regarda, un pli d'incrédulité entre les sourcils.
— Ils disent toujours ça. "Rien d'inquiétant." Dans mon métier, quand on dit cela, c'est que l'inquiétude commence.
Élodie pensa aux télégrammes que les officiers lisaient sur le pont du bateau, à l'air préoccupé qu'elle avait surpris sur leur visage alors que Rose jouait près du bastingage.
— J'ai vu de mes yeux une des dépêches, dit-elle. Elle avertissait de glaces épaisses, de champs entiers. Les officiers n'ont pas semblé les prendre au sérieux.
— Ils sont confiants, répondit Tom. La saison, la route, le temps. Tout le monde croit que ce bateau est invincible.
Il baissa la voix, un ton plus sombre s'installant entre eux.
— Je connais les machines de ce navire. J'ai écouté les vibrations depuis le premier jour. Il y a quelque chose qui n'est pas entièrement sain, en dessous. Rien que je puisse prouver sans ouvrir les salles, mais...
Il secoua la tête, laissant la phrase en suspens. Élodie sentit le froid pénétrer plus profondément dans ses os. Elle ne comprenait pas la mécanique, mais elle avait ressenti la même chose, un frémissement sourd, presque imperceptible.
— Vous prenez cela au sérieux ? demanda-t-elle.
— Je prends tout au sérieux quand la vie des autres est en jeu.
Il la regarda longuement, et elle soutint son regard. Dans la pénombre, ses traits paraissaient plus graves, mais il y avait quelque chose dans ses yeux qui ne variait pas — une attention constante, presque protectrice. Elle détourna la première.
— Le petit Louis m'a confié le médaillon de sa mère. Je ne peux pas le garder éternellement. Il me rappelle ce que j'ai perdu, oui... mais surtout, elle, quelque part sur ce bateau, elle l'attend peut-être.
Elle sortit le médaillon de sa poche, le tint dans sa paume ouverte. Le métal froid semblait peser plus lourd que ses quelques grammes. Tom s'en approcha.
— Montrez-le-moi.
Il fit glisser le couvercle du pouce. Une petite photo, usée aux bords, si sombre que les traits étaient à peine visibles. Une mèche de cheveux soigneusement tressée à côté.
— On dirait une relique, murmura-t-il. Quelqu'un qui a voulu garder une trace de ce qu'elle aimait.
— Vous croyez que la mère est morte ?
Tom referma doucement le médaillon, le lui rendit.
— Je crois que Marie Dupont s'est enfuie avec cet enfant pour une raison précise, et qu'elle n'entend pas être retrouvée. Si la mère est vivante, elle doit être une menace pour elle. Ou l'inverse.
— Et si la mère était simplement... perdue, elle aussi ? Peut-être qu'elle a été séparée d'eux à un moment, et que Marie essaie de...
— De quoi ? demanda Tom, la voix sans dureté mais ferme. De traverser l'océan avec un enfant qui n'est pas le sien, en changeant de cabine sans prévenir la direction ?
Élodie ne put répondre. Au loin, la forme blanche de l'iceberg semblait s'être rapprochée, tangible au milieu des eaux sombres. Un second la suivait, plus petite, comme un jeune qui marche derrière sa mère.
— Nous devons trouver Marie ce soir, dit-elle, d'une voix qu'elle voulait ferme. Avant que cette nuit ne change tout.
Tom croisa les bras, le vent lui plaquant le manteau contre le corps.
— Même si vous prenez le risque qu'elle vous accuse de harcèlement ? Qu'elle fasse venir le commandant, qu'elle provoque un scandale ?
— Un scandale me poursuit déjà, dit Élodie avec un sourire amer. J'ai appris à danser avec.
Il resta silencieux un long moment. Quand il parla, sa voix avait quelque chose de résolu, un ton qu'elle ne lui connaissait pas encore.
— Je viendrai avec vous.
— Tom, vous avez Rose. Vous ne pouvez pas vous mettre en danger pour cette affaire. Votre carrière, votre avenir, tout est en jeu.
Il haussa les épaules.
— Mon avenir vaut peu de chose si je ne peux pas me regarder dans un miroir. La dette de mon frère... elle se paie avec de l'argent. Celle-ci se paierait avec autre chose.
Il se détourna, regarda l'iceberg une dernière fois.
— Je me suis fait une promesse, il y a des années, quand j'étais engineer apprenti sur un navire de fret. Ne jamais laisser un enfant derrière si j'ai le pouvoir de le ramener. Rose est en sécurité, elle dort avec sa gouvernante. Ce petit Louis n'a personne. Sauf vous.
Il lui tendit la main, presque cérémonieux.
— Ce soir, à neuf heures, devant la porte de la bibliothèque de deuxième classe. Nous irons ensemble. Vous parlerez. Je vous soutiendrai.
— Vous êtes prêt à croire en quelque chose qui semble impossible ? demanda-t-elle, ses doigts hésitant à toucher les siens.
— J'ai vu plus de choses impossibles se produire dans une salle des machines que dans toute une vie d'église.
Elle sourit malgré le froid, malgré l'inquiétude qui lui serrait le cœur. Sa main rejoignit la sienne. Une seconde, il la serra, puis relâcha avant qu'elle ne s'attarde dans ce contact.
Ils firent demi-tour, revenant vers la porte du pont promenade.
Derrière eux, quelque chose craqua dans la nuit. Un son profond, presque inaudible. Ni l'un ni l'autre ne le mentionnait, mais Élodie sentit le pont frémir sous ses semelles, juste assez pour que sa peau se hérisse.
Elle se retourna, mais l'horizon était vide. L'iceberg avait disparu dans la brume qui montait de la mer.
Comme si elle n'avait jamais existé.
— Dépêchons-nous, murmura-t-elle. J'ai besoin d'être à l'intérieur.