Lumen Reads

La Longue Tromperie

Lire le chapitre 1: The Malfunction

L’ampoule grésilla encore une fois, cracha une lueur blanche, puis mourut. Kaelen Voss poussa un soupir qui se condensa dans l’air froid du couloir 7-Gamma. Il était quatre heures du matin, heure du navire, et comme toujours, les pannes choisissaient les heures où le reste de l’équipage dormait ou prétendait dormir.

Il sortit son tournevis à induction de la poche de sa combinaison maculée de graisse, fit sauter le cache du boîtier électrique. Derrière, un enchevêtrement de câbles tressés, certains vieux de plusieurs siècles, d’autres remplacés par des pièces de fortune soudées à la va-vite. La génération précédente de techniciens n’avait pas fait les choses proprement. La sienne non plus, d’ailleurs. On bricolait, on colmatait, on espérait que ça tiendrait jusqu’à la prochaine maintenance. Et la suivante. Jusqu’à l’arrivée.

— Allez, murmura-t-il. Juste un filament, une connexion. Un truc simple.

Il suivit le câble du doigt, contourna une jonction oxydée, trouva enfin le coupable : une soudure fragile, presque pulvérulente, qui avait fini par céder sous les vibrations constantes de la coque. Il sortit son fer à souder, mais au moment où la panne touchait le métal, une vibration plus régulière, plus sourde, parcourut le couloir. Pas celle des réacteurs. Celle d’un moteur de secours, ou d’un système qu’on ne sollicitait presque jamais.

Ce n’est pas normal.

Il releva la tête, tendit l’oreille. Le bourdonnement s’arrêta aussi vite qu’il avait commencé. Le silence revint, dense, comme après un hoquet.

Puis le boîtier électrique devant lui émit un clic sonore, et une lumière ambre s’alluma au fond de la cavité, là où il n’y aurait jamais dû en avoir. Une lumière de diagnostic. Un écran, plié dans l’ombre, protégé par une plaque de blindage qu’aucun schéma de maintenance de Deck 7 n’avait jamais mentionnée.

Kaelen se figea. Son cœur battit une fois, deux fois, plus vite.

Il jeta un regard derrière lui. Le couloir était vide, éclairé par les bandes lumineuses qui faiblissaient par intermittence. Pas de drone de sécurité en vue. Pas de ronde de nuit. Personne.

L’écran était petit, à cristaux liquides, un modèle tellement ancien qu’il craquelait sur les bords. Mais il fonctionnait, et il affichait des données. Kaelen connaissait les écrans de bord du *Lumen* — il avait passé des heures à les lire, à les calibrer, à jurer contre eux. Celui-ci n’était pas un standard. C’était un terminal de navigation séquestré, relié à un réseau parallèle.

Les chiffres défilaient. Des coordonnées. Des vecteurs. Des données de télémétrie. Et en haut de l’écran, un champ constant, qui ne changeait jamais, quel que soit le scroll des lignes :

**STATUT : ARRIVÉ.**

Kaelen cilla. Il se frotta les yeux, crut à une hallucination due à la fatigue. Il relut.

**ARRIVÉ.**

Pas « EN ROUTE ». Pas « TRAJECTOIRE OPTIMISÉE ». Pas les codes de croisière qu’on affichait sur les panneaux publics des Atriums. « ARRIVÉ ».

— C’est un bug, murmura-t-il pour lui-même. Une satanée mise à jour de merde qui a mal été câblée.

Il tendit la main vers l’écran pour vérifier les paramètres, mais ses doigts s’arrêtèrent à un centimètre de la surface. Sous la plaque de blindage, il vit autre chose. Une gravure minuscule, presque effacée par le temps et la corrosion. Un symbole qu’il connaissait.

Le cœur de pierre. Le même que celui suspendu à un cordon de cuir autour de son cou. Celui que Serein, sa sœur, avait sculpté de ses propres mains dans le basalte d’un puits de refroidissement, des années avant de disparaître.

Il approcha son visage, retint son souffle. Sur la plaque, à côté du symbole, une inscription gravée à la pointe sèche, en lettres irrégulières :

*ILS MENTENT. REGARDE LE VRAI CIEL.*

La main de Kaelen trembla. C’était l’écriture de Serein. Il l’aurait reconnue entre mille. Cette façon de tracer ses « l » trop hauts, ses « s » cassés. Elle avait fait exactement la même chose sur le mur du dortoir quand elle avait dix ans, avant qu’on ne la punisse pour graffitis.

— Serein, souffla-t-il. Qu’est-ce que tu as fait ? Qu’est-ce que tu as trouvé ?

L’écran émit un bip strident. Un voyant rouge clignota en bas à droite : **TENTATIVE D’ACCÈS NON AUTORISÉ**.

Kaelen recula d’un pas. Trop tard. Il avait déjà touché le boîtier, déplacé une carte, modifié un contact. Le réseau parallèle avait enregistré sa présence.

Il entendit le ronronnement caractéristique avant même de le voir : un drone de sécurité, qui descendait du plafond à l’extrémité du couloir, enveloppé dans sa carapace noire mat, l’unique œil optique braqué sur lui.

— Identification : requise. Veuillez rester immobile.

La voix était plate, sans émotion. Le drone s’approcha, flottant à un mètre du sol, et Kaelen sentit le poids de la surveillance électronique s’abattre sur lui. Il n’avait pas le temps de fuir. Pas le temps de dissimuler sa présence. Il était pris, le corps encore tendu vers l’écran aux données impossibles.

— Résistance : non recommandée. Veuillez présenter votre identification biométrique.

Kaelen leva les mains lentement, les paumes ouvertes. Il cherchait ses mots, un mensonge crédible, un prétexte à se trouver à quatre heures du matin devant un terminal caché. Mais son cerveau refusait de fonctionner. Il ne voyait que les mots gravés par sa sœur disparue, et le champ de statut qui affirmait l’impossible.

Le drone déploya son bras de scanner, la pointe lumineuse à quelques centimètres de sa tempe. Kaelen ferma les yeux.

Et la pierre chauffa.

Ce n’était pas une chaleur douce, confortable. C’était une morsure brûlante, soudaine, pareille à un fer rouge appliqué sur sa poitrine. Kaelen ouvrit la bouche, mais aucun cri ne sortit. Le Heartstone, la pierre sculptée que Serein lui avait donnée la veille de sa disparition, pulsait contre sa peau sous sa combinaison. Une pulsation régulière, comme un battement de cœur décuplé.

Le drone hoqueta. Son œil optique clignota frénétiquement, passant du rouge au vert au blanc. Le bras de scan se rétracta, se déploya, se rétracta encore.

— Défaut système. Défaut système. Recalibrage des capteurs…

La voix trembla, se déforma, devint presque humaine l’espace d’une seconde.

— … ne le laisse pas…

Puis un silence. Le drone vacilla, s’inclina sur le côté, et s’écrasa au sol avec un bruit mat. Un crépitement d’étincelles s’éteignit dans sa carapace fissurée.

Kaelen resta immobile, le souffle court. Le Heartstone était redevenu froid, comme si rien ne s’était passé. Mais la marque de la brûlure, en forme de pierre irrégulière, s’étalait sur sa peau sous le tissu de sa combinaison. Il passa une main tremblante dessus.

Le drone fumait, inerte. Les systèmes de sécurité du *Lumen* allaient envoyer une équipe. Ils allaient remarquer l’anomalie, remonter la piste jusqu’à lui.

Et pourtant, Kaelen ne pouvait pas détacher son regard de l’écran ambre, toujours allumé dans le boîtier ouvert. **ARRIVÉ.**

Sa sœur avait vu la même chose. Et elle avait écrit, quelque part sur ce navire, qu’ils mentaient.

Il se pencha, arracha la plaque de blindage du boîtier. Derrière, la gravure était plus large qu’il n’avait cru : une série de coordonnées manuscrites, d’une écriture hâtive, suivies d’un nom de lieu qu’il ne connaissait pas.

*TAL VESTA.*

Il n’avait jamais entendu ce nom. Rien ne le référençait dans les cartes des Atriums, les données de navigation, les archives de bord. Mais Serein l’avait écrit comme une affirmation, comme une promesse.

Kaelen glissa la plaque sous sa combinaison, contre le Heartstone qui restait froid et muet. Il devait partir. Maintenant. Avant que les drones ne reviennent, avant que quelqu’un ne remarque le silence radio du premier.

Il se releva, mais son regard tomba une dernière fois sur l’écran. Le champ de statut avait changé. Maintenant, une seconde ligne était apparue, plus petite, en caractères presque illisibles :

**TA ANNÉE DE VIE : 412. DISTANCE PARCOURUE : 0.**

Zéro. Le *Lumen* n’avait pas parcouru de distance. Pas depuis longtemps.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? murmura Kaelen.

Le vaisseau était supposé être en route depuis des siècles, filant vers une étoile lointaine à travers le vide intersidéral. Les moteurs ronronnaient, les réacteurs brûlaient, les calendriers affichaient les jours de voyage. Mais ce terminal, ce système séquestré, affirmait l’inverse.

Quelque part au-dessus de ses cheveux, dans les ponts éclairés des hautes castes, les gens dormaient ou se prélassaient, convaincus qu’ils traversaient l’espace à une fraction de la vitesse de la lumière. Et Kaelen, en bas, dans les entrailles du navire, venait de découvrir la vérité.

Le visage de Serein lui apparut, clair comme un hologramme. Elle lui avait dit, le soir de sa disparition : « Je vais regarder par la fenêtre. Pour de vrai. »

Il avait ri, pensant qu’elle plaisantait. Le *Lumen* n’avait pas de fenêtres. Juste des écrans de simulation.

Sauf si si.

Kaelen s’engagea dans le couloir sombre, une seule pensée martelée dans sa tête. Il devait trouver la fenêtre. Il devait découvrir ce qui se trouvait de l’autre côté du mensonge. Et il devait comprendre pourquoi sa sœur avait payé cette vérité de sa disparition.

Le Heartstone, contre sa poitrine, émit une pulsation à peine perceptible, comme s’il approuvait.