La Longue Tromperie
Lire le chapitre 26: The Revolt of the Upper Decks
La salle des machines puait l’huile brûlée et la sueur. Kaelen s’appuya contre une console, la main pressée sur son flanc, là où la fièvre cognait comme un second cœur. Autour de lui, les rebelles célébraient. Ils avaient pris l’ingénierie entière sans un seul coup de feu — juste des codes volés, des verrous retournés, et la complicité silencieuse de Jena, chef des techniciens supérieurs.
« Les moteurs sont à nous, dit-elle en essuyant ses doigts graisseux sur son pantalon. Les sas, les systèmes de survie, tout. Bel ne peut plus rien déclencher d’ici. »
Izri se tenait à côté de Kaelen, sa silhouette fine découpée sur les voyants ambre des réacteurs. Elle ne souriait pas. Elle regardait Jena avec une intensité qui fit remuer quelque chose dans le ventre de Kaelen.
« Trop facile, murmura Izri. Elle était trop proche de Bel pour que ce soit si simple. »
Kaelen voulut répondre, mais un spasme de toux lui déchira la poitrine. Le goût du fer lui emplit la bouche. Il le cracha discrètement dans un mouchoir déjà taché.
« Jena, dit-il en se redressant. On a besoin d’un point de situation complet. Les systèmes de descente, les navettes, le bouclier atmosphérique… »
Jena hocha la tête, mais ses yeux ne quittaient pas l’écran central. Elle tapota quelques commandes. La carte du vaisseau s’afficha, avec en rouge les zones encore sous contrôle des loyalistes — un mince ruban autour du compartiment du commandant, déjà neutralisé.
« Tout est prêt pour l’atterrissage, Kaelen. Les navettes sont chargées, les trajectoires calculées. Novo Haven attend. »
Un murmure parcourut la salle. Certains rebelles échangèrent des regards — ceux qui, depuis le début, parlaient de la seconde colonie, de ce monde plus lointain mais promis plus fertile, plus libre.
« Personne ne descendra, dit Jena d’une voix soudain plus dure. Nous ne poserons pas ce vaisseau sur cette planète. »
Le silence tomba comme une lame.
Kaelen cligna des yeux. « Tu viens de dire que tout était prêt. »
« Parce qu’il fallait que vous me fassiez confiance, répondit Jena. Et que je prenne le contrôle de la propulsion en douceur. Maintenant, regarde. »
Elle tapa un code que Kaelen ne connaissait pas — un code qui n’appartenait pas à la maintenance, ni à l’ingénierie. Un code de la caste dirigeante. L’écran se scinda : à gauche, une image satellite de la colonie de Novo Haven, ses dômes éclairés comme des perles sur une terre bleue ; à droite, les coordonnées d’un autre monde, plus loin, marqué d’un point vert.
« La deuxième colonie. Celle que les registres appellent “réserve”. Elle est à dix-huit mois de vol. »
« Dix-huit mois », répéta Izri, incrédule. « On n’a même pas les vivres. La moitié du vaisseau est encore en quarantaine cryo. »
Jena sourit. Un sourire qui n’avait rien de chaleureux. « Les registres sont faux. Les vivres sont là, dans les soutes profondes, sous scellés depuis des générations. Bel les connaissait. Moi aussi. »
Elle fit un pas vers Kaelen, et quelque chose dans sa posture changea. Elle n’était plus la technicienne pragmatique qui avait aidé à ouvrir les portes du pont. Elle était autre chose. Plus vieille. Plus dure.
« Tu crois que je me suis ralliée par idéal, Kaelen ? Non. Bel m’a approchée il y a trois mois. Il m’a dit que si je l’aidais à garder le vaisseau en vol, il me donnerait un siège au conseil de la nouvelle colonie, sur ce monde. Il m’a montré les simulations. Les ressources. La liberté réelle. »
« Bel est mort ou en fuite, dit Kaelen. Il a abandonné le vaisseau. »
« Bel n’est pas mort », dit Jena. Elle sortit un communicateur de sa poche et l’activa. Sur l’écran, une image granuleuse : une femme et un enfant, assis dans une pièce close, mains ligotées. Le visage de Cassian, l’ingénieur en chef rebelle, apparut à côté de Kaelen — blême, les yeux écarquillés.
« Ma femme. Mon fils. » Sa voix se brisa.
« Bel les a fait prendre avant de quitter le vaisseau, dit Jena. Ils sont dans une capsule de sauvetage à la dérive, sous contrôle automatique. Ils ne reviendront que si je donne le signal. Et je le donnerai quand nous serons à mi-chemin de la seconde colonie. »
Un grondement parcourut la salle. Des mains se posèrent sur des armes. Izri fit un pas devant Kaelen, le corps tendu.
« Tu ne peux pas forcer tout le monde à dix-huit mois de vol contre leur gré, dit-elle. Certains veulent descendre. La moitié de l’équipage a de la famille en surface. Lyra attend. »
« Lyra est sur une planète morte, répondit Jena. Ou presque. Les rapports de Bel disent que Novo Haven a des problèmes d’eau. De radiation. Ils survivent, c’est tout. Ils ne prospèrent pas. » Elle indiqua le point vert. « Là-bas, les sols sont riches. L’atmosphère est stable. C’est la vraie destination. Celle pour laquelle le vaisseau a été construit. »
Kaelen sentit le sol se dérober sous lui. Pas à cause de la fièvre. À cause de la logique glacée des mots de Jena.
« Et les gens qui veulent descendre ? demanda-t-il. On les laisse où ? »
Jena ne détourna pas le regard. « Ils n’ont qu’à prendre les navettes. Mais nous verrouillons les systèmes de guidage. S’ils essayent d’atterrir, le canon anti-navire de Novo Haven s’en chargera. Nous ne leur laissons pas le choix. »
Cassian s’élança vers Jena. Deux rebelles le retinrent. Il jura, se débattit, puis s’effondra à genoux.
« Vous ne ferez pas ça, dit-il. Pas avec ma famille. »
« Je ne fais pas ça contre toi, Cassian. Je fais ça pour nous tous. » Jena se tourna vers Kaelen, et pour la première fois, quelque chose comme de la pitié passa dans ses yeux. « Tu as cru que tu luttait pour la vérité, Kaelen. Mais la vérité, c’est que ce vaisseau est la seule maison que nous ayons. Bel ne voulait pas la quitter. Moi non plus. Je veux juste la mener quelque part où elle peut recommencer. »
Kaelen voulut répondre, mais un nouveau spasme le plia en deux. Du sang éclaboussa ses doigts. Quand il releva la tête, la salle s’était divisée en deux camps : ceux qui se rangeaient près de Jena, et ceux qui se pressaient vers la sortie, vers les navettes, vers la surface.
Izri lui saisit le bras. « Kaelen. On a encore une fenêtre. La salle des machines est verrouillable. Je peux enclencher les sécurités d’urgence, bloquer tout le monde quinze minutes. »
« Et ensuite ? »
« Ensuite tu utilises la Heartstone. Elle est la clé de tout, non ? Elle peut ouvrir le cœur du vaisseau. Elle peut ouvrir la vérité. »
Kaelen regarda les deux camps, le visage de Cassian en larmes, le sourire froid de Jena. La fièvre lui brûlait les veines, mais son esprit, pour la première fois, était limpide.
« Fais-le, dit-il. Verrouille tout. Et prépare-moi une route vers le noyau central. »
Izri hocha la tête et s’éloigna. Kaelen se redressa, ignora la douleur, et fixa Jena dans les yeux.
« Tu as raison sur une chose, dit-il. La vérité est plus grande que ce que tu crois. Et je vais te la montrer. »
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