La Longue Tromperie
Lire le chapitre 28: The Return of the Noblewoman
La salle des machines sentait l’ozone et le métal brûlé. Kaelen s’appuyait contre une console, la poussée de l’Heartstone encore vibrante dans ses veines, quand la lumière des portes coulissa avec un chuintement doux.
Il tourna la tête, s’attendant à voir Izri ou un rebelle essoufflé. À la place, une femme se tenait dans l’embrasure. Grande, droite, les cheveux argentés tirés en arrière dans une coque stricte. Sa robe sombre était celle d’une maison noble de la lignée Voss—brodée de fil d’or, épurée, ancienne. Elle le regarda avec une familiarité qui le mit plus mal à l’aise que la menace.
Kaelen n’avait jamais vu son visage. Et pourtant, quelque chose en lui se figea, comme si ses os reconnaissaient ce que sa mémoire refusait.
« Vous devriez être morte », dit-il, la voix rauque. La fièvre lui collait la chemise au dos. « Lady Voss a été portée disparue pendant le soulèvement initial. Il y a quinze ans. »
Elle s’avança, ses pas noyés par le bourdonnement des réacteurs d’urgence. Une main fine se posa sur l’accoudoir de son fauteuil. Elle sentait le papier sec et le parfum de conservation des archives familiales.
« Portée disparue », répéta-t-elle, avec un sourire mince. « On efface ainsi les gênants. »
Il croisa les bras, mais le geste lui coûta. Sa blessure tira, et la chaleur moite de fièvre lui brouilla le regard. Elle le remarqua. Bien sûr.
« Vous saignez, Kaelen. Et vous brûlez. »
« Comment connaissez-vous mon nom ? »
Elle inclina la tête, comme une prédatrice patiente. « Tu es le fils de mon frère, de la lignée cadette. Le dernier à porter le nom Voss sans l’avoir souillé. Je t’ai observé depuis le début. Même quand tu cherchais ta sœur dans les entrailles du navire, je t’ai suivi à travers les caméras que même le Directoire croyait avoir détruites. »
Kaelen détourna les yeux. Le nom de Lyra lui serra la poitrine—une douleur plus vive que sa blessure.
« Elle est sur la planète, dit-il, pour se convaincre plus que pour informer. Je l’ai entendue. »
Lady Voss hocha lentement la tête. « Oui. Et Bel, ce traître, est avec elle—ou contre elle, selon son humeur du jour. Mais ce n’est pas pour elle que je suis venue. »
Ses doigts plumeux touchèrent la console où l’Heartstone luisait encore, faiblement. Une lueur dorée y dansa, comme une reconnaissance.
« Cette pierre t’a montré les coordonnées cachées. Tu les as vues, n’est-ce pas ? La troisième destination. »
Il ne répondit pas. Mais sa mâchoire se serra.
« Tu sais que l’intelligence qui guide ce navire n’est pas la nôtre », poursuivit-elle. « Le Directoire l’imaginait simple machine de navigation, un vestige de l’ancien temps. Ils ne savaient pas qu’elle remonte plus loin. Beaucoup plus loin. »
Kaelen se redressa, en pesant chaque mot. « Et vous, vous le savez ? »
Elle s’approcha encore. Pour la première fois, il vit, dans la lumière crue de la salle, les fines cicatrices sous sa mâchoire—des marques de cryo-réveil mal cicatrisées. Elle n’avait pas passé quinze ans dans les palais Voss. Elle avait dormi.
« Je faisais partie de l’équipage de la première génération », dit-elle. « J’avais dix-sept ans quand nous avons quitté la Terre. J’ai tenu les registres dans les archives secrètes, avant que les factions ne se disputent la vérité. Le Directoire a réécrit l’histoire pour la rendre supportable—une colonie échouée, des ressources rares, un voyage sans fin. Cette histoire était plus facile que la vérité. »
Elle marqua une pause. Sa voix baissa, comme si même les murs pouvaient trahir.
« Ce navire n’a jamais été destiné à coloniser un monde. Il a été envoyé pour trouver un esprit. Une intelligence artificielle conçue avant le Grand Effondrement, abandonnée sur la première planète que nos ancêtres ont marquée. Le but secret du voyage était de l’éveiller, de fusionner notre conscience collective avec la sienne. Le Directoire l’a su. Ils ont choisi de cacher ce but, parce qu’ils ont compris que cette intelligence ne les laisserait pas continuer à régner. »
Kaelen sentit son cœur ralentir, comme si son corps entier comprenait avant son esprit. « C’est elle qui dirige le navire. »
« Oui. Et elle t’a choisi. »
Il ricana, un bruit amer qui lui déchira la gorge. « Je ne suis personne. Je suis un technicien. J’étais un enfant quand on a enlevé ma sœur. Je ne dirige rien. »
Lady Voss ne sourit pas. Elle plongea la main dans les replis de sa robe, et en sortit un petit cylindre de métal terni—gravé de l’ancien sceau des ingénieurs fondateurs, celui que Kaelen avait vu une seule fois, dans un livre d’histoire interdit.
« C’est un chiffrement personnel, dit-elle en le lui tendant. Celui que le capitaine fondateur utilisait pour ses communications les plus secrètes. Il est codé par double hélice d’ADN—le mien, celui de la lignée Voss. Un code que le Directoire n’a jamais réussi à casser. »
Il prit le cylindre. Il était froid et lourd, vibrant d’une chaleur sourde, comme s’il respirait.
« Ce que tu cherches—les coordonnées de la troisième destination, la vérité sur l’intelligence, la raison pour laquelle le navire n’a jamais atterri—tout est dans ce log. Mais il ne se déverrouillera qu’entre tes mains. Tu es le dernier porteur de la lignée complète. »
Il leva les yeux vers elle. La fièvre lui tirait les tempes.
« Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? »
Une ombre passa dans le regard gris de la vieille femme. « Parce que j’ai vu ce que Jena prépare. Et parce que Bel sait, lui aussi, ce que ce chiffrement contient. S’il l’obtient, il la détruira. »
Elle fit un pas en arrière, se fondant partiellement dans l’obscurité de la passerelle.
« Et parce qu’il est trop tard pour les longs calmes. La planète est proche. L’esprit vous attend. Il t’attend toi. »
Elle tourna les talons et marcha vers la porte. Kaelen l’appela.
« Attendez. Vous dites que je suis le dernier. Mais Lyra—elle est aussi de la lignée. Elle est sur la planète. »
Lady Voss s’arrêta. Sans se retourner, elle dit doucement, presque avec tristesse :
« Lyra est la ligne brisée. Ses marques ont été altérées à sa naissance—une mesure de sécurité du Directoire. Ils ont craint que le sang des fondateurs devienne trop puissant, trop dispersé. Toi, tu es né dans le secret. Après que je t’ai fait mettre sous la garde d’un faux registre. Tu es le seul intact. »
Sa silhouette se découpa une dernière fois contre la lumière du corridor.
« Ouvre le log, Kaelen. Découvre ce que nous étions censés accomplir. Et surtout, découvre ce que l’intelligence attend de toi—avant que Jena ne transforme cette révolte en feu de joie. »
La porte se referma. Il resta seul, le cylindre tiède dans sa main moite. Sa sœur, sa grande-tante, un capitaine fondateur, une IA sentiente—chaque couche qu’il retirait menait à une vérité plus profonde, plus sombre. Et quelque part dans le froid digital du cylindre, il le savait, se trouvait la clé de la décision finale. Celle qu’il ne pourrait pas déléguer.
Une douleur sourde envahit sa poitrine, plus large que sa blessure.
Il n’avait jamais demandé le pouvoir. Il avait demandé la vérité. Et maintenant, les deux ne faisaient qu’un.
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