La Maison des Chiffres
Lire le chapitre 20: The Hunt Begins
Le grincement de la porte de Room 40 n’avait jamais sonné aussi doux aux oreilles d’Evelyn. Deux semaines d’exil forcé, à broder des mensonges pour sa mère, à compter les heures dans la pension de Mrs. Albright—et voilà qu’elle franchissait de nouveau le seuil du saint des saints, le cœur battant sous son corsage strict.
Ashworth l’attendait près de la grande table de chêne, une carte maritime déployée devant lui. Son épaule bandée raidissait ses mouvements, mais son regard avait retrouvé cette acuité d’acier qu’elle connaissait bien. Il leva les yeux à son entrée, et quelque chose passa dans ses prunelles—soulagement, peut-être, ou simple vigilance.
« Miss Hartley. Ravie de vous revoir en ces murs. »
« Tout le plaisir est partagé, monsieur. » Elle posa son sac sur la chaise, retira ses gants. « Whitfield a avalé l’histoire ? »
« Le rapport de la commission disciplinaire vous blanchit officiellement. Un malentendu, une série de coïncidences regrettables. » Ashworth esquissa un sourire sans humour. « Il a même proposé de vous réaffecter à la section allemande. Nous sommes enfin seuls. »
Evelyn s’approcha de la carte. Cinq points y étaient marqués à l’encre rouge—les noms de code du réseau de Lady Fenmore. Elle sortit de la poche intérieure de sa veste le papier froissé, le déplia avec précaution. Les noms y figuraient, tracés de la main même de la traîtresse.
« Mahler. Beethoven. Schubert. Brahms. Wagner. » Elle parcourut la liste du doigt. « Cinq compositeurs. Une symphonie entière de trahison. »
« Et un chef d’orchestre. » Ashworth tapota la carte. « Nous savons que Lady Fenmore était la Courrier. Mais les dépêches qu’elle transmettait provenaient d’ailleurs. D’un commandant qu’elle ne nomme jamais, mais que nos informateurs à Rotterdam désignent simplement comme “V”. »
« V pour… ? »
« Victoria. Valois. Vortex. Nous ne savons pas. Les Allemands sont discrets, même entre eux. » Il se pencha, son épaule protesterait plus tard. « Ce V coordonne les opérations de renseignement au cœur de Londres. Mahler n’est probablement qu’un relais. Le cerveau, c’est V. »
Evelyn fixa le papier. Cinq noms. L’un d’eux, Gustav Mahler, aurait pu être son fiancé. Elle avait fouillé les registres des hôpitaux militaires, interrogé les aumôniers, écrit à chaque ambassade neutre. Rien. Thomas était vivant quelque part—elle le sentait, comme on sent la pluie venir—et Mahler le tenait.
« Il faut frapper. » Sa voix était plus ferme qu’elle ne s’y attendait. « Chacun de ces relais connaît l’endroit où l’on retient les prisonniers spéciaux. Thomas est quelque part dans ce réseau. »
Ashworth ne répondit pas tout de suite. Il replia la carte, la rangea dans un tiroir qu’il verrouilla. Puis il se tourna vers elle, et son visage avait cette expression qu’elle commençait à connaître—celle qu’il arborait quand il s’apprêtait à prononcer une vérité désagréable.
« Le réseau Fenmore était plus étendu que nous ne l’avions cru. La charwoman a été vue à Southampton, hier, embarquant sur un cargo à destination de Rouen. Elle n’était pas seule. » Il marqua une pause. « Elle accompagnait un homme qui correspond à la description de Ludwig Brandt, le frère d’Hugo. »
Evelyn sentit le sol se dérober sous ses pieds. Hugo Brandt. L’homme du pub. Celui qui avait parlé avec trop de familiarité des positions alliées, celui dont la présence avait suffi à la suspendre. Son frère.
« Ils fuient à Rouen, pas à Rotterdam. » Elle réfléchit à voix haute. « Pourquoi Rouen ? Les lignes de ravitaillement passent par Le Havre, pas par Rouen. À moins que… »
« À moins que Rouen soit leur quartier général de repli. » Ashworth compléta sa pensée. « La liste de navires neutres que vous avez trouvée dans le médaillon—étaient-ils à destination de Rouen ? »
Evelyn ferma les yeux, convoquant les noms. Des cargos suédois, norvégiens. Des ports d’attache inscrits en lettres minuscules sur le parchemin. Elle les avait mémorisés, gravés dans sa mémoire comme une prière.
« Le *Freja*, battant pavillon norvégien. Le *Stjernen*. Le *Valkyria*—suédois. » Elle rouvrit les yeux. « Tous enregistrés pour des cargaisons de minerai de fer. Mais le minerai ne quitte pas Rouen. »
« Non. » Ashworth s’adossa à la table, une grimace fugace déformant ses traits. « Le minerai est le prétexte. Le fret, c’est autre chose. Des armes, probablement. Des agents. »
« Et des prisonniers. » Le mot resta suspendu comme un glaive. « Thomas aurait pu être transféré. Avant que Lady Fenmore ne s’échappe, elle savait que nous avions découvert le médaillon. Elle aurait ordonné son déplacement. »
Ashworth ne la contredit pas. C’était trop plausible, trop parfaitement logique. La traîtresse ne laisserait pas derrière elle un atout aussi précieux qu’un officier supérieur qui connaissait les codes de communication alliés.
« Je vais demander à nos agents à Rouen de surveiller les docks. » Ashworth parlait vite à présent, le plan se formant sous ses mots. « Si le *Freja* ou l’un des autres navires apparaît, nous saurons que le réseau V est toujours actif. Et nous le suivrons jusqu’à sa source. »
« Et Mahler ? »
« La boutique de thé de Mayfair est sous surveillance discrète depuis trois jours. Aucun mouvement suspect. Mais les arrières-boutiques, en ce quartier… » Il haussa l’épaule valide. « Il existe des passages entre les caves. Des tunnels datant de l’époque élisabéthaine. Un homme qui connaît Londres peut s’y déplacer sans être vu. »
Evelyn regarda ses mains. Elles étaient fines, pâles, celles d’une femme qui passe ses journées à déchiffrer les pensées des autres à travers leurs messages. Des mains qui n’avaient jamais tenu une arme. Et pourtant, elle savait ce qu’elle devait faire.
« Je veux le voir. »
« Le voir ? »
« Mahler. » Elle releva la tête. « Le réseau passe par lui. Lady Fenmore est partie, la charwoman aussi. Il ne reste que lui pour savoir où Thomas est retenu. Je peux l’approcher. Les femmes passent inaperçues dans une boutique de thé. »
Ashworth la dévisagea longtemps. Quelque chose vacillait dans son regard—un conflit intérieur qu’elle ne lui connaissait pas. Puis il détourna les yeux, et lorsqu’il reparla, sa voix avait changé. Plus basse. Plus intime.
« Vous savez ce que cela signifie, Evelyn. » Il utilisait rarement son prénom. « Si vous entrez dans cette boutique, vous entrez dans la gueule du loup. Pas de protection, pas de renfort. Si V apprend que vous êtes là, si Mahler vous reconnaît… »
« Thomas est là-bas. » Sa voix se brisa presque, mais elle la tint ferme. « Quelque part dans cette toile. Et je suis la seule qui puisse le déchiffrer. »
Ashworth hocha la tête, lentement, comme un homme qui consent à une chose qu’il redoute. Il tendit la main vers elle, hésita, puis la retira.
« Je vais organiser votre couverture. Vous serez une veuve de guerre, à la recherche de bijoux pour une collection. La boutique de Mahler en vend, c’est sa vitrine légale. » Il marqua une pause. « Vous aurez besoin d’une histoire solide. De détails. De mensonges convaincants. »
« J’ai menti toute ma vie, capitaine. » Un sourire triste aux lèvres. « À mes parents, à mes professeurs, à moi-même. Le mensonge m’est devenu une seconde nature. »
Elle se leva, ajusta ses gants. Avant de quitter la pièce, elle se retourna.
« Une dernière chose. Le médaillon. Les noms des navires. » Ses yeux plongèrent dans ceux d’Ashworth. « Ils forment une anagramme. Je l’ai remarqué hier soir, en les recopiant. *Freja*, *Stjernen*, *Valkyria*… Prenez les premières lettres, inversez l’ordre. »
Elle traça les lettres dans l’air. F. S. V. I. A. L.
« Falsv i. » Ashworth fronça les sourcils. « Cela ne veut rien dire. »
« Pas encore. Mais réorganisez-les différemment. » Elle épela lentement. « S. V. I. A. L. F. »
Une expression de reconnaissance traversa le visage d’Ashworth, aussitôt remplacée par une inquiétude plus profonde.
« *Svialf*—le vieux norrois pour “soi-même”. » Il se redressa, le sang quittant ses joues. « L’allemand a emprunté ce mot. *Sich selb*… Sein. »
« *Sein selbst*. » Evelyn acheva sa pensée. « “Lui-même.” » Elle soutint son regard. « La liste des navires ne désigne pas seulement des cargaisons, Ashworth. Elle désigne le commandant. V est une seule et même personne. V est notre chef, tapi à l’intérieur de ce réseau. Que nous cherchions. »
Un silence lourd tomba entre eux. Dehors, les cloches de Westminster sonnèrent l’heure. Evelyn serra le médaillon contre sa poitrine.
« Trouvez-moi Mahler, Ashworth. Et nous trouverons V. Et avec V… nous trouverons Thomas. »
Elle sortit sans attendre sa réponse, et la porte de Room 40 se referma derrière elle avec un bruit de condamnation.
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