La Maison des Chiffres
Lire le chapitre 19: The Brooch's Legacy
La pluie avait cessé, mais les gouttes continuaient de s’égoutter du toit de la chapelle, chacune frappant le pavé avec une régularité obstinée. Evelyn se tenait dans l’embrasure de la porte sud, le broche de perles ouvert dans sa paume. Ses doigts tremblaient encore, non de froid, mais de ce qu’elle venait de découvrir.
Ashworth était adossé au mur, son épaule bandée à la hâte, le sang ayant traversé la gaze. Son visage était pâle, mais ses yeux restaient vifs, posés sur le mince papier qu’Evelyn tenait entre ses doigts.
« Les noms de navires », murmura-t-elle. « Thomas les avait cachés ici. Dans le médaillon de sa montre. »
Elle n’avait pas encore osé demander pourquoi il avait choisi de les dissimuler dans un objet qu’il savait devoir lui revenir, s’il venait à disparaître.
Ashworth poussa un soupir. « Vous comprenez ce que cela signifie ? »
« Il travaillait contre elle. Contre Lady Fenmore. » Sa voix se brisa presque. « Thomas n’était pas au service du Courrier. Il s’est infiltré dans son réseau. »
La pluie ruisselait le long de ses cheveux, mais elle n’y prêtait pas attention. Elle fixait la liste des noms — le *Wilhelm*, le *Herta*, le *Nordsee*, le *Berliner Kapitän*, sept bâtiments aux noms neutres, battant pavillons suédois, norvégiens ou hollandais, mais qui, selon toute vraisemblance, approvisionnaient les forces allemandes le long de la côte belge.
« Il aurait pu la fuir, se cacher, se mettre à l’abri. Au lieu de cela, il est resté et il a continué à travailler. » Evelyn leva les yeux vers Ashworth. « Vous ne l’avez jamais cru, n’est-ce pas ? Vous l’avez condamné sur le rapport d’un témoin mort. »
Ashworth ne broncha pas. Il soutint son regard un long moment, puis détourna les yeux. « La mort du témoin ne rendait pas son rapport faux. »
« Mais elle aurait dû au moins rendre le vôtre prudent. » Elle replia le papier avec soin, le tenant comme un objet sacré. « Combien d’autres avez-vous condamnés sur des preuves si fragiles ? »
Un silence s’étira entre eux. Loin, derrière les toits de Londres, un moteur toussa puis se tut.
« Thomas a été capturé », reprit-elle, changeant de ton. « Ce n’est pas de la déduction. C’est la seule raison pour laquelle il aurait cessé de me donner des nouvelles. Il a été pris avant d’avoir pu m’envoyer un dernier mot. Lady Fenmore sait qu’il existe — c’est elle qui a fait placer cette liste dans le médaillon, soit pour l’authentifier, soit pour brouiller les pistes. »
« Ou pour vous tendre un piège », dit Ashworth.
« Peut-être. » Elle accepta la possibilité d’une voix calme. « Mais ce que contient cette liste est réel. Ces navires existent. Leur mouvement peut être vérifié. C’est la première preuve matérielle que nous avons que le réseau du Courrier ne repose pas que sur des courriers humains. »
Elle glissa le papier dans son corsage, contre sa peau, comme elle l’avait fait pour le médaillon. Ashworth fit un pas vers elle, puis s’arrêta.
« Evelyn, je dois vous dire quelque chose. »
Elle attendit.
« Whitfield a été placé sous surveillance discrète ce soir. » Il baissa la voix, bien que la chapelle fût vide. « Bureau, domicile, visites, correspondance. S’il est le Courrier, nous le saurons dans les prochaines soixante-douze heures. S’il n’est que le bouc émissaire, nous perdons du temps. »
« Vous avez décidé de le croire, alors ? »
« J’ai décidé de vérifier. » Il passa sa main sur son visage, la douleur traversant ses traits. « Votre rencontre avec Brandt vous a coûté votre poste. Le fait de vous avoir envoyée à la chapelle m’a coûté une balle dans l’épaule. Je ne peux plus me permettre de douter de vous — pas avec ces preuves. »
Evelyn fit un pas vers lui. « Et votre service vous permet-il soudain de faire confiance à une linguiste renvoyée ? »
« Non. » Un léger sourire apparut sur ses lèvres. « Mais je préfère encore travailler avec vous qu’avec la moitié de mes collègues. »
Elle ne savait si c’était une plaisanterie. Elle choisit de le prendre comme tel.
« Il y a autre chose », dit-elle en sortant le broche de sa poche. Elle avait retiré la perle principale après sa confrontation avec la charwoman, révélant le mécanisme de ressort que Lady Fenmore avait utilisé pour dissimuler le microphone. Dans le creux, sous le velours, elle avait trouvé un second compartiment, plus petit, que même l’intelligence Lady Fenmore n’aurait pas soupçonné.
Ashworth plissa les yeux. « Qu’est-ce que c’est ? »
« Une autre liste. » Elle sortit un minuscule rouleau de papier, pas plus large que son ongle. « Mais pas des navires. Des noms. Cinq noms. »
« Des noms de quoi ? »
« Je ne les connais pas tous. » Elle déroula le papier avec précaution. « Mais l’un d’eux, je le reconnais. Il appartenait au service de chiffres allemand avant la guerre. Il a disparu en 1912. On l’a cru mort. »
« Disparu ? »
« Ou exilé volontairement. » Elle leva les yeux vers lui. « Il s’appelle Gustav Mahler. L’orfèvre viennois dont vous m’avez parlé après la découverte du micro. Celui dont l’associé tient une boutique de thé à Mayfair. »
Ashworth resta immobile. « Le bijoutier ? Ce n’est pas possible. Mahler a fui l’Autriche dans les années 1890. Il est mort à New York, presque ruiné, à la fin de la décennie suivante. »
« C’est ce qu’on racontait. » Evelyn replia soigneusement le rouleau. « Mais le monde des chiffres est petit, et la rumeur y circule vite. Avant de rejoindre Room 40, j’ai traduit des dépêches pour l’attaché militaire autrichien. Un de ses homologues à Vienne m’a un jour parlé d’un compositeur raté que l’on avait surnommé “le maître des clés” — parce qu’il composait des cryptogrammes comme d’autres composaient des symphonies. »
« Et vous pensez que c’est ce Mahler-là ? »
« Je pense que le nom choisi n’est pas une coïncidence. » Elle leva le papier à hauteur d’œil. « Quelle meilleure couverture pour un maître du chiffre qu’une mort officielle et une boutique de thé ? Il y a peu de regard plus anodin qu’un vendeur de Darjeeling et de Lapsang. »
Elle rangea le rouleau dans le fin compartiment du broche, puis referma la perle d’un geste sec. Les deux listes étaient maintenant protégées dans les deux objets que Lady Fenmore avait tenté de lui voler — le médaillon de Thomas et le broche qu’elle-même avait offert.
« Si Mahler est vivant et qu’il travaille pour le Courrier, cela change tout », continua-t-elle. « Le code que nous avons cassé, le chiffre qu’ils utilisaient, a été conçu par un cerveau que nous pensions mort depuis des années. Il a pu en créer d’autres. Il en créera d’autres. Et il saura qu’un de ses codes a été percé. »
« Ce qui veut dire qu’il changera de méthode. »
« Ce qui veut dire que nous ne pouvons plus compter sur nos anciens résultats. » Elle soupira. « Thomas a réussi à extraire les noms des navires avant de disparaître. Il a dû faire face à Mahler. Et si Mahler est aussi brillant qu’on le dit… »
Elle s’interrompit. Ashworth finit sa phrase. « Thomas est en vie. Parce que Mahler l’a probablement gardé prisonnier pour le faire parler. »
Evelyn ferma les yeux. Elle avait besoin de cette idée comme d’une corde au milieu de la mer. Thomas était vivant. Captif, peut-être blessé, peut-être interrogé chaque jour par des mains sans pitié. Mais vivant, tant que son savoir avait de la valeur.
« Il ne parlera pas », dit-elle doucement. « Thomas était trop loyal pour cela. »
« Ils trouveront d’autres moyens de le faire parler. »
Elle rouvrit les yeux. « C’est pour cela que nous devons agir vite. La liste des navires indique un trajet de ravitaillement précis. Si nous le surveillons, nous suivrons le fil jusqu’au commandement allemand local. Et si Mahler est là, derrière le réseau, Thomas est avec lui. »
Ashworth s’approcha du support de cierges, dessina les contours d’une carte dans la poussière avec le bout de sa chaussure. « Il faudra que vous soyez réintégrée. Officiellement. Je ne peux pas continuer à couvrir vos actions seules. »
« Réintégrée ? Monsieur, on m’a renvoyée pour fréquentation d’un agent allemand. Le directeur ne me laissera pas revenir sur un simple… »
« Le directeur sera informé que vous avez servi sous mes ordres dans une opération d’infiltration. Que votre rencontre avec Brandt était un piège que nous avions monté ensemble. » Il prononça ces mots comme s’il scellait un serment. « Si l’on vous a crue complice, on vous croira héroïne. Votre retour donnera une couverture parfaite pour poursuivre le travail. »
Evelyn resta silencieuse un long moment. Les branches du tilleul remuaient derrière la vitre colorée. Elle pensait à Women’s Voluntary Service, à ses parents, à ce qu’elle devait leur dire. À la peur, aussi, de revenir dans un bâtiment où l’on avait souhaité sa perte.
« J’aurai besoin de votre aide, dit-elle enfin. De votre entière confiance. »
« Vous l’avez eue, depuis le premier jour. » Il semblait presque contrarié de le dire. « Même quand je n’aurais pas dû. »
Un sourire flotta sur ses lèvres. Elle rangea le broche dans son sac, puis le médaillon de Thomas, contre son cœur. Deux listes. Deux secrets. Un fil qui menait peut-être jusqu’à lui.
La pluie s’était arrêtée pour de bon. Les premières lueurs de l’aube ourlaient l’horizon gris. Derrière l’épaule bandée d’Ashworth, l’église s’éveillait lentement aux bruits de la ville — un laitier, des cloches lointaines, des pas sur le pavé mouillé.
« Nous devrions partir avant que les fidèles n’arrivent », dit-elle.
Il acquiesça et lui ouvrit la porte. Elle passa devant lui, s’arrêta une seconde sur le seuil et jeta un regard à l’intérieur de la chapelle — à l’endroit où Lady Fenmore s’était tenue, souriante, sûre d’elle.
« Je la retrouverai », murmura-t-elle.
Ashworth s’immobilisa.
« Et je retrouverai Thomas. » Elle tourna les talons.
Derrière elle, il referma la porte de l’église. Et tous deux s’enfoncèrent dans les rues désertes de Londres, portant la liste de cinq noms comme on porte une évidence brûlante que le monde n’est pas ce qu’il paraît.
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