La Maison des Chiffres
Lire le chapitre 22: The Sister's Sacrifice
Le télégramme arriva par la poste du matin, glissé sous la porte du petit appartement de Margaret comme une lettre d’amour honteuse. Evelyn le ramassa avant que sa sœur ne sorte de sa chambre. Le papier était épais, officiel, tamponné du sceau du War Office. Elle le lut une fois. Deux fois. Puis elle s’assit lentement à la table de la cuisine, le regard fixé sur les mots qui dansaient devant ses yeux.
*Autorisation spéciale — Margaret Hartley, infirmière volontaire, affectation : hôpital de campagne, Rouen. Départ : quarante-huit heures.*
Rouen. Le nom lui brûla la gorge. La charwoman. Ludwig Brandt. Les prisonniers transférés. Et sa sœur, cette idiote courageuse, qui s’était glissée dans les mailles du filet avec un faux prétexte médical alors que la vraie mission n’avait rien à voir avec des pansements et de la morphine.
La porte de la chambre s’ouvrit. Margaret apparut en peignoir, les cheveux encore emmêlés de sommeil, et s’arrêta net en voyant le papier dans les mains d’Evelyn.
« Tu n’aurais pas dû fouiller mon courrier, dit-elle d’une voix trop calme.
— Tu n’aurais pas dû me mentir. »
Margaret s’approcha, prit la lettre des doigts d’Evelyn, la replia soigneusement. Elle ne semblait ni honteuse ni effrayée. Elle semblait déterminée, et c’était pire.
« Je ne t’ai pas menti. J’ai dit que j’avais trouvé une trace de Thomas à Rouen. C’est vrai. Mais je ne peux pas y aller en touriste, Evelyn. J’ai besoin d’une couverture.
— Une couverture ? Tu vas te faire passer pour une infirmière dans un hôpital militaire près du front allemand, et tu appelles ça une couverture ? Tu ne tiens pas debout devant une simple coupure sans t’évanouir, Margaret. »
Un éclat de rire sans joie. « Les gens s’évanouissent moins quand ils savent que c’est une question de vie ou de mort. »
Evelyn se leva, fit les cent pas dans l’étroite cuisine. Son esprit tournait déjà, cherchant les angles, les issues, les mensonges possibles. Mais chaque trajectoire menait à la même conclusion : sa sœur était engagée dans une mission dont elle ne sortirait probablement pas vivante.
« Qui t’a recrutée ? » demanda-t-elle enfin.
Margaret hésita. C’était rare. Elle avait toujours été la plus franche des deux, celle qui disait les choses sans fard, sans calcul. Son silence fut plus éloquent que n’importe quel aveu.
« Tu ne peux pas me le dire. Bien. Alors laisse-moi deviner. C’est Whitfield. Il t’a approchée après mon arrestation, n’est-ce pas ? Il a vu une opportunité. Une femme désespérée, liée à une codebreakers discréditée, qui avait accès à des amitiés dans les milieux militaires. Parfait pour un pigeon voyageur. »
Margaret ne nia pas. Elle ne confirma pas non plus. Mais ses yeux, ces yeux qu’Evelyn connaissait depuis l’enfance, parlèrent pour elle.
« Tu sais ce qu’il fait, Whitfield ? Il brûle les gens. Il les utilise et il les jette. S’il t’a donné cette mission, c’est qu’il a déjà prévu ton sacrifice.
— Alors je serai un sacrifice utile. »
La phrase tomba comme une pierre dans l’eau tranquille. Evelyn s’arrêta, les mains appuyées sur le rebord de la fenêtre, regardant la rue grise de Londres où les gens vaquaient à leurs affaires sans savoir que des femmes comme elles portaient le poids de la guerre dans leurs corsets et leurs sacs à main.
« Qu’est-ce que tu dois livrer ? »
Margaret secoua la tête. « Tu sais que je ne peux pas te le dire.
— Tu ne peux pas, ou tu ne veux pas ? »
Un silence. Puis Margaret s’assit, croisa les mains sur la table, et dit d’une voix si basse qu’Evelyn dut se pencher pour l’entendre :
« Il y a un agent, à Rouen. Il travaille sous couverture dans la hiérarchie allemande depuis deux ans. On lui a fait parvenir une information critique — un nom, un lieu, une heure précise. Il doit la recevoir avant le 14, sinon il exécutera un plan qui fera échouer toute la ligne de défense alliée au nord. » Elle releva les yeux. « Et il ne fera confiance qu’à un messager qui connaît le mot de passe. Un mot de passe que je porte dans ma tête. »
Evelyn la regarda fixement. Le danger n’était pas seulement physique. C’était la charge mentale, le fardeau d’un secret enfoui dans le crâne, la possibilité constante que la peur ou la torture le fasse échapper dans un cri.
« Et Thomas ? demanda-t-elle. Tu as dit que tu avais trouvé une trace de lui à Rouen.
— J’ai dit ce que je devais dire pour que tu me laisses partir.
— Tu as menti.
— Je t’ai protégée. »
La colère monta, chaude et amère comme du café brûlé. Evelyn se retourna, les poings serrés. Elle voulut crier, frapper, secouer sa sœur jusqu’à ce que la raison revienne. Mais elle savait que la raison n’avait rien à voir là-dedans. Margaret avait choisi cette voie parce qu’elle était la seule possible. Parce que Whitfield lui avait promis quelque chose en échange — une clémence pour Evelyn, peut-être, un sauf-conduit pour ses recherches sur Thomas.
« Qu’est-ce qu’il t’a offert, Whitfield ? »
Le silence fut la réponse. Evelyn ferma les yeux.
« Il t’a offert de m’aider. De me laisser continuer à chercher Thomas. C’est ça ? Il a fait de toi son appât, et tu as mordu à l’hameçon parce que tu m’aimes. »
Margaret ne répondit pas, mais son menton trembla. Une fissure dans la façade. Evelyn s’approcha lentement, s’accroupit devant elle, prit ses mains froides dans les siennes.
« Écoute-moi, Margaret. Écoute-moi bien. Si tu fais ça, Whitfield n’a aucune intention de tenir sa promesse. Il te laissera tomber à Rouen, ou il te fera ramener en chaînes si ça l’arrange. Tu n’es pas une alliée pour lui. Tu es une dette vivante qu’il pourra rappeler quand il en aura besoin. »
Les yeux de Margaret se brouillèrent. « Je n’ai pas pu te protéger, Evelyn. Quand ils t’ont arrêtée, quand ils ont parlé de t’exécuter comme une traîtresse… je n’ai rien pu faire. Rien. Je ne supporterai pas de revivre ça. »
Evelyn serra ses doigts. « Alors on le fait ensemble. »
Margaret releva la tête. « Quoi ?
— On le fait ensemble. Tu vas à Rouen. Mais pas seule. Je t’accompagne. »
La stupeur se peignit sur le visage de Margaret. « Tu es réintégrée à Room 40, Evelyn. Ashworth a tissé un mensonge élaboré pour sauver ta peau. Si tu disparais maintenant, tout s’effondrera — ton enquête sur Mahler, sur Thomas, sur V. Tu ne peux pas laisser tomber tout ça. »
Evelyn se releva, les bras croisés. Elle sentit le poids du médaillon de Thomas contre sa poitrine, le froid du métal sous sa chemise. Elle pensa à Ashworth, à ses yeux qui voyaient trop, à ses doigts qui avaient frôlé les siens sous un ciel d’orage.
« Je vais demander une permission. Officielle. Prétexte : visiter une sœur malade en convalescence près de Dieppe. Ashworth pourra le couvrir auprès de la hiérarchie. »
Margaret secoua la tête. « C’est de la folie. Tu risques tout — nous risquons toutes les deux.
— Nous sommes déjà toutes les deux en danger. Autant choisir les armes. »
Elle sortit de l’appartement sans se retourner, la lettre de Margaret serrée dans son poing. Dans sa tête, elle réorganisait déjà les plans, les couvertures, les mensonges. Elle irait à Rouen. Elle trouverait Thomas. Et elle découvrirait ce que Whitfield préparait vraiment, car une chose était certaine : aucun officier du War Office ne dépêchait une sœur de codebreaker vers la ligne de front sans arrière-pensée.
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