La Maison des Chiffres
Lire le chapitre 23: The Enemy Within
La pluie battait les fenêtres du bureau de Whitfield lorsque Evelyn poussa la porte. Ashworth était déjà là, debout devant la carte murale, les mains croisées dans le dos. Whitfield, assis derrière son bureau, les observait comme un joueur d'échecs évalue ses pièces.
« Fermez la porte », dit Whitfield.
Evelyn obéit. L'air était chargé d'ozone et de tabac froid. Ashworth ne la regarda pas, ce qui était en soi un message : quelque chose avait changé.
« Nous avons retrouvé le cadavre de Ludwig Brandt », annonça Whitfield sans préambule. « Dans la Seine, près de Rouen. La gorge tranchée. »
Evelyn sentit le froid lui glisser dans le dos. « Et la charwoman ?
— Disparue. Comme Lady Fenmore. Le réseau n'était donc pas une femme seule — c'était une hydre. »
Ashworth se retourna enfin. Ses yeux sombres étaient durs, mais Evelyn y décela une inquiétude qu'il masquait mal.
« Nous avons intercepté une dépêche ce matin, dit-il. Décodée avec les ciphers que vous avez rapportés. Elle mentionne un comité. Cinq noms, tous postés au sein des services de renseignement britanniques. »
Evelyn s'approcha de la carte. « Cinq ?
— Pas un traître. Cinq. » Whitfield poussa un dossier vers elle. « Officiellement, ce sont des agents exemplaires. Deux travaillent au sein de l'Amirauté, un au Foreign Office, un aux transmissions. »
« Et le cinquième ? » demanda Evelyn, bien qu'elle connaisse déjà la réponse au creux de son estomac.
Ashworth soutint son regard. « Le cinquième est désigné par un nom de code : Drossel. Le dossier le localise à Rouen, précisément là où votre sœur s'apprête à se rendre. »
Evelyn ouvrit le dossier. Les pages étaient chiffrées, annotées au crayon, avec des corrections d'une main qui n'était pas celle de Whitfield. Ashworth avait déjà travaillé dessus. Elle reconnut ses notes marginales, d'une précision clinique.
« Qu'ont-ils volé ? » demanda-t-elle.
« Des positions de convois, des transpositions de corps expéditionnaires, des codes internes de communication. » Whitfield se leva et vint se placer près d'elle. « Leur opération est méthodique : ils ne frappent pas pour saboter, mais pour cartographier. Quelqu'un construit une image complète de notre dispositif naval. »
Evelyn parcourut les pages. Une liste de noms, une structure de communication — tout cela lui rappelait quelque chose. Elle retourna à la première page, relut le préambule.
« Ashworth, dit-elle lentement. Cette structure ressemble à celle que Thomas avait dessinée pour le décryptage des codes germano-turcs en quinze. Le schéma hiérarchique, les nœuds de transmission… »
Le silence qui suivit fut épais.
« Voulez-vous dire que Thomas a créé ce réseau ? » demanda Whitfield, la voix soudain tranchante.
« Je dis que Thomas a conçu une méthode, » corrigea Evelyn. « Quelqu'un l'a reprise et détournée. Les Allemands ont appris de nos erreurs — et peut-être de nos succès. »
Elle déplia la dernière page du dossier. Au verso, une main anonyme avait griffonné une liste de noms de navires, avec des heures de départ et des routes maritimes. Evelyn les connaissait. Elle les avait vues dans le médaillon de Thomas, dans le compartiment secret du brooch.
« Ce n'est pas une opération de renseignement. » Sa voix se fit plus basse, plus incertaine. « C'est une infrastructure de contrebande. Les bateaux neutres de Thomas — les noms que j'ai déchiffrés — ils ne transportaient pas seulement des fournitures. Ils transportaient des agents. Et ils transportent toujours. »
Elle releva les yeux vers Ashworth. Il la regardait avec une intensité qui la fissurait. « Thomas n'a pas été retourné, murmura-t-elle. Il a été utilisé. Ils ont pris ses codes, sa structure, sa méthode — et ils l'ont enterré vivant pour qu'elle continue sans lui. »
« Cela n'explique pas pourquoi son nom apparaît dans les dépêches allemandes », objecta Whitfield.
« Parce qu'ils veulent que nous le croyions retourné ! » Evelyn frappa la table du plat de la main. « Songbird nous a manipulés. Lady Fenmore, Mahler, et maintenant ce "V" — ils veulent que nous suspections Thomas pour que nous le cherchions moins. Tant que nous le croyons complice, nous ne le cherchons pas comme prisonnier. »
Ashworth croisa les bras. « C'est une théorie brillante. Et dangereusement commode. »
« Ce n'est pas une théorie. » Evelyn sortit de sa poche un fragment de papier plié, froissé par les heures passées dans sa jupe. « Margaret me l'a envoyé avant de prendre le train. Elle a trouvé une correspondance entre deux infirmières allemandes à Rouen. L'une mentionne un prisonnier anglais qu'elles appellent "der Fuchs" — le Renard. Interrogé quotidiennement. Torturé, peut-être. Et devinez quoi ? Ce prisonnier, selon la description — taille, cicatrice, langue maternelle — ressemble à Thomas. »
Whitfield prit le papier, le lut, le passa à Ashworth. Ashworth ne le regarda pas ; il regarda Evelyn.
« Vous partez toujours pour Rouen, dit-il. Ce n'est pas un hasard. »
« C'est ma mission. Ma sœur y est déjà. Et Thomas y est peut-être prisonnier. »
« C'est un panneau. » Ashworth laissa tomber le papier sur le bureau. « Vous marchez droit dans une souricière. Ces dépêches, cette infirmière bavarde, la coïncidence de Rouen — c'est trop propre. Quelqu'un veut que vous y alliez. »
« Alors ils m'auront », répondit Evelyn. Sa voix était lasse, mais ferme. « Mais j'aurai peut-être le temps de découvrir ce qu'ils cachent avant qu'ils ne referment la porte. »
Le silence s'étira. Whitfield les observait comme un arbitre. Ashworth fit les cent pas, les mains dans les poches.
« Que voulez-vous que je fasse, Evelyn ? demanda-t-il enfin. Que je vous laisse vous jeter dans la gueule du loup ?
— Je veux que vous fassiez diversion.
— Pardon ?
— Le dossier parle d'un convoi de ravitaillement vers la Somme. Les Allemands l'attendent — le réseau est au courant de son itinéraire. Utilisez-le. Envoyez de faux ordres, modifiez la route, injectez un convoi factice. Ils déploieront leurs agents pour intercepter des informations forgées, et pendant qu'ils seront occupés à traquer des fantômes, Rouen sera moins surveillé. »
Whitfield sourit lentement, un rictus de vieux renard. « Vous nous demandez de jouer votre couverture.
— Je vous demande de me fournir une fenêtre. Ce que vous en ferez ensuite est votre affaire. »
Ashworth s'immobilisa. Il la regarda longuement, comme s'il cherchait une fissure, un mensonge. Evelyn soutint son regard sans ciller. Dans sa poitrine, son cœur cognait contre les mots indicibles : elle savait qu'elle marchait vers un piège. Mais ce piège contenait peut-être Thomas, et c'était une vérité plus forte que la prudence.
« J'ai une objection, dit Ashworth. Whitfield, laissez-nous seuls. »
Whitfield se leva, ramassa ses dossiers et sortit sans un mot. La porte se referma avec un cliquetis sec. Evelyn et Ashworth restèrent seuls dans la lumière mourante de l'après-midi londonien.
« Dites-moi une chose, murmura-t-il. Si c'était moi — si c'était moi qui étais prisonnier à Rouen, me feriez-vous la même demande ? Je veux dire : m'aimez-vous encore assez pour me sauver ? Ou suis-je devenu un moyen — un rempart entre vous et vous-même ? »
Evelyn sentit les mots la transpercer. Elle pensa à la nuit précédente, à sa main sur son épaule, à la fragilité de leur amour interdit — une liaison née de la guerre et de la méfiance, qui n'avait peut-être jamais eu de nom.
« Ashworth, dit-elle doucement. Je remarche sur mes propres traces. Chaque pas me ramène vers les mêmes questions : qui est Thomas maintenant ? Qui suis-je devenue ? Et qu'avons-nous sacrifié tous les deux sur l'autel de cette guerre ? »
Il resta muet un long moment. Puis il sortit une cigarette de sa poche de poitrine, l'alluma, et inhala profondément. La fumée monta en volutes bleues vers le plafond humide.
« Le convoi factice sera prêt demain. La marche vers la Somme partira de Douvres, sous le nom d'opération "Couronne". » Il la regarda par-dessus la flamme. « Et vous aurez votre fenêtre, Evelyn. Une seule. Je vous en prie — ne la gaspillez pas. »
Elle hocha la tête et se dirigea vers la porte. À mi-chemin, elle s'arrêta.
« Merci », dit-elle sans se retourner. « Pour tout. »
« Evelyn », appela-t-il.
Elle se retourna. Il avait éteint sa cigarette dans le cendrier de Whitfield, ce qui était presque une profanation.
« Vous pensez que le traître est à Rouen. Vous pensez que c'est l'homme qui torturait Thomas. Mais que ferez-vous si ce n'est pas un inconnu ? Si c'est quelqu'un que vous connaissez — quelqu'un qui vous a appris les codes que vous utilisez maintenant ? »
Evelyn sentit un vide s'ouvrir en elle.
« Qui ? » demanda-t-elle, la voix soudain étranglée.
Ashworth tenait le dossier ouvert à la page du cinquième nom. Il le tourna vers elle.
Le nom inscrit était : *E. Whitfield*. Devait-elle dire "Edward Whitfield" ?
Non, le dossier désignait le maître espion "V" comme le cinquième homme. Et il y avait écrit : *V. Pseudonyme. Identité probable : Ashworth, ancien officier de liaison, affectation Rouen 1915.*
Le sol se déroba sous Evelyn. Mais Ashworth remit le dossier dans sa poche et secoua la tête lentement.
« Non, dit-il. Le dossier est faux. Quelqu'un veut vous faire croire que je suis le cinquième homme. » Il sortit une seconde pièce de papier, pliée, portant le sceau de l'Amirauté française. « Ma véritable affectation : contre-espionnage, Rouen, 1915-1916. J'y ai perdu mon frère — interrogé, torturé, exécuté par le réseau que Lady Fenmore dirigeait. Je le savais avant de vous rencontrer, Evelyn. C'est pour cela que j'ai demandé cette mission. Votre Thomas et mon frère ont partagé la même cellule pendant trois semaines. Thomas a essayé de le sauver. Il n'a pas pu. Il ne me l'a jamais dit, parce qu'il ne le savait même pas — mais je le sais. Je le sais depuis le début. »
Evelyn ne pouvait plus respirer. « Vous saviez qu'il était prisonnier ? Vous le saviez depuis le début et vous me laissiez chercher ?
— Je savais qu'il était peut-être vivant. Je ne savais pas où. Maintenant vous allez à Rouen — et vous ne partirez pas seule. Je serai dans le convoi factice. Et si V est là, V me trouvera avant que vous n'ayez trouvé Thomas. » Il s'approcha d'elle, si près qu'elle sentait la chaleur de sa peau. « Je ne vous laisserai pas faire cette route seule, Evelyn. Pas cette fois. »
Elle le regarda, le cœur en feu. Et pour la première fois, elle ne savait plus si l'homme devant elle était son ennemi, son protecteur, ou une troisième chose qu'elle n'osait pas nommer.
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