La Maison des Chiffres
Lire le chapitre 33: A Matter of Life
La lumière blanche de la salle d'opération lui brûlait les yeux, mais Evelyn ne pouvait pas détourner le regard. Les infirmières roulaient Ashworth sur un brancard ensanglanté, ses mains pâles crispées sur sa poitrine comme s'il tentait de retenir quelque chose que même lui ne savait pas nommer.
« Mademoiselle Hartley, vous devez attendre dehors. » La voix de la sœur-chef était ferme, presque maternelle. « Le chirurgien est déjà prévenu. »
Evelyn secoua la tête. Ses mains étaient tachées de rouge — le sang d'Ashworth, celui qu'elle avait tenté d'endiguer avec son manteau dans le tunnel, l'eau glacée jusqu'aux genoux, la lanterne vacillante. Elle n'avait rien pu faire. Rien, sauf courir quand il lui avait crié de partir, la photo serrée contre son cœur comme une ancre coulant au fond de la Tamise.
« Je ne pars pas. »
La sœur la poussa doucement vers un banc de bois dans le couloir. La porte de la salle d'opération se referma avec un bruit sourd. Evelyn s'assit, puis se releva aussitôt. Ses jambes refusaient de se tenir tranquilles.
Elle fouilla dans sa poche humide et en sortit la photographie. Le portrait de groupe de l'exercice « larmes de la colombe », les visages souriants des cryptographes alignés devant l'Amirauté. Elle avait passé des heures à la regarder sans jamais soupçonner que la solution de citron et de vinaigre couchait sur le carton une colonie entière de renseignements invisibles. Sir William avait raison — elle portait le message sur elle depuis des semaines.
Entre ses doigts tremblants, la photo semblait peser plus lourd que du plomb.
Il était vingt-trois heures passées quand une infirmière sortit, le tablier maculé. Evelyn se précipita.
« L'officier Ashworth ? »
« Il est entre les mains du docteur Warburton. Deux balles. Une dans l'épaule, une près du foie. » La femme baissa la voix. « Il a perdu beaucoup de sang. Le docteur dit que c'est une question d'heures, pas de jours. »
Evelyn ferma les yeux. Un instant, elle revit Sir William presser le canon contre la tempe d'Ashworth, ses yeux gris soutenant les siens sans un murmure, comme s'il acceptait déjà ce qui allait suivre. Et elle, figée, la photo dans la main, incapable de choisir entre le sauver et obéir.
Il avait tiré quand même. Deux fois. Et elle avait enfin compris — trop tard — que le choix n'avait jamais existé.
---
La chambre d'Ashworth était plongée dans une pénombre grise quand on la laissa entrer, quelques heures plus tard. Le blessé était étendu sous une couverture de laine, le visage plus blanc que l'oreiller. Mais ses yeux étaient ouverts.
« Vous êtes encore là », dit-il d'une voix rauque.
Evelyn approcha, les mains nouées devant elle. « Je devais vérifier que vous ne partiez pas avant moi. »
Un sourire fatigué plissa le coin de sa bouche. « L'intention y était. Warburton a recousu. Il m'a juré que je verrais encore le lever du soleil. »
« Il vous a menti. » Evelyn s'assit sur la chaise près du lit sans y être invitée. « Il a aussi juré que je n'aurais aucune cicatrice de l'explosion de l'an dernier. Regardez-moi. »
Ashworth exhala un souffle qui ressemblait presque à un rire. « Vous êtes parfaite. »
Le silence qui suivit fut plus lourd que les mots. Evelyn détourna les yeux, la chaleur montant à ses joues malgré le froid de la pièce. Elle se concentra sur ses doigts, sur la photographie qu'elle avait déposée sur la table de nuit.
« Sir William cherchait le message », dit-elle enfin. « Les coordonnées de l'attaque. Mais il y a autre chose, là-dedans. Je l'ai senti quand je l'ai tenue dans le tunnel. »
Ashworth tourna la tête avec difficulté. « Quoi donc ? »
Evelyn prit la photo et l'exposa à la faible lampe à huile. Rien n'apparut d'abord. Mais elle avait déjà testé la chaleur douce plus tôt — un fer à repasser prêté par une cuisinière compatissante — et le jus de citron avait cédé, laissant monter une écriture serrée et régulière qu'elle connaissait mieux que sa propre signature.
« C'est une dérivation du code naval », dit-elle en montrant du doigt les lignes qui se dessinaient à peine. « Ce que Sir William m'a fait chanter pour obtenir, c'est seulement la moitié. La position du convoi de onze navires, le 14 juin. Mais le message complet contient aussi un ordre de diversion pour les sous-marins — un leurre pour égarer nos forces vers la mer du Nord. »
Ashworth la regarda fixement. « Vous dites qu'il ne savait pas tout ? »
« Il savait ce qu'on lui avait donné de savoir. » Evelyn laissa retomber la photo. « Le véritable orchestrateur — Finkenstahl — lui a confié un rôle, pas le plan entier. Sir William était un pion, aussi. Un pion qui se croyait roi. »
Elle hésita, puis sortit de sa poche un second document, une lettre repliée et scellée de cire rouge qu'elle avait trouvée glissée dans le même ravin où elle cachait la photo, quelques heures plus tôt, en vidant ses poches au poste de secours.
« Et il y a ceci. »
Ashworth tendit la main. Evelyn lui donna la lettre. Il la déplia lentement, parcourut les lignes, et son visage se ferma.
« Une grâce complète pour Thomas Ashby. Signée de la main du secrétaire d'État à la Guerre, antidatée de trois mois. Avec mention explicite de contrainte et de manipulation par des agents ennemis. » Il leva les yeux. « Sir William l'a préparée. Il prévoyait de l'utiliser pour retourner Thomas contre nous. Ou pour le remercier de sa trahison. »
Evelyn sentit sa gorge se serrer. Thomas. Thomas, dont le nom l'avait amenée dans cette guerre. Thomas, qui gisait dans un hôpital de Douvres, consentant à une opération dangereuse pour prouver ce qu'il n'aurait jamais dû avoir à prouver.
« Cette lettre le disculpe », dit-elle. « Complètement. S'il survit à l'opération… »
« S'il survit, il sera libre. » Ashworth replia soigneusement le document. « Et vous, Evelyn ? Qu'est-ce que vous ferez, quand tout sera fini ? »
La question la prit au dépourvu. Elle regarda ses mains, la photo, les murs blancs de l'hôpital. Au loin, la ville de Londres grondait de cette rumeur sourde qu'elle connaissait par cœur — les ambulances, les tramways, le martèlement de la guerre qui ne s'arrêtait jamais vraiment.
« La mission d'abord, dit-elle. Le convoi naviguera dans trois jours. Je dois porter le message complet à l'Amirauté, alerter le capitaine du port, contrecarrer la diversion. »
« Et ensuite ? »
Elle releva les yeux. Ashworth la regardait avec une intensité qui n'avait rien à voir avec sa fièvre. Il avait posé sa main, bandée, sur la couverture, et Evelyn vit qu'il tremblait.
« Ensuite, je reviendrai ici », dit-elle doucement. « Tant que vous serez dans ce lit, j'y serai. »
Ashworth ferma les yeux. Un long frisson le parcourut. Evelyn ne savait pas si c'était la douleur ou autre chose. Elle posa sa main sur la sienne, légère, comme on touche un verre fragile.
« Ne mourez pas, murmura-t-elle. Je n'ai pas fini de vous disputer. »
Il ouvrit les yeux, et cette fois son sourire était plus net.
« Jamais je ne vous donnerais ce plaisir, mademoiselle Hartley. »
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À trois heures du matin, Evelyn se leva. Elle avait passé des heures à déchiffrer chaque ligne du message, à reconstituer la carte mentale du dialogue entre les sous-marins et leur orchestreur. Dans la pénombre de la chambre, sa plume avait tracé les coordonnées exactes, la route du convoi, la position des trois U-boote qui attendaient en embuscade au sud de Goodwin Sands.
Elle regarda Ashworth dormir, la respiration régulière puis saccadée, la fièvre qui montait et retombait. Le docteur Warburton avait dit que ce serait une nuit critique. Evelyn avait promis de rester. Elle avait promis, aussi, de porter le message à l'Amirauté avant l'aube.
Elle déposa une note sur la table de nuit, à côté de la photo :
*Je reviens. Gardez cette lettre pour Thomas. Et pour vous. — E.H.*
Puis, sans un bruit, elle s'enfuit dans la nuit londonienne. Le papier était dans sa poche, le tracé dans sa tête. Derrière elle, l'hôpital restait silencieux, un vaisseau de lumière vacillant dans la brume. Et quelque part, dans son cœur, la lettre de démission qu'elle avait écrite il y a des semaines semblait plus légère que jamais — comme si la guerre, enfin, lui montrait ce qu'elle voulait vraiment sauver.
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