La Maison des Chiffres
Lire le chapitre 32: The Final Mole
La panique monta dans les couloirs lambrissés de l’Amirauté lorsque le cri strident d’une sirène déchira la quiétude feutrée. Evelyn courait derrière Ashworth, ses talons claquant sur le marbre, le souffle court. Le bureau de Sir William Halstead était vide, la chaise encore tiède, une tasse de thé à moitié bue sur le sous-main. Le vieil homme avait senti le piège se refermer.
« Les tunnels, souffla Ashworth, la main pressée contre son flanc. Les anciens tunnels de service. Il y a un accès derrière sa bibliothèque. »
Evelyn n’hésita pas. Elle poussa la bibliothèque, révélant une ouverture sombre et humide. Une odeur de terre et de rouille s’en échappa. Sans échanger un mot, ils s’y engouffrèrent.
Les tunnels s'étendaient sous la Tamise, un dédale oublié de l'époque victorienne, où l'ombre avalait les torches. Leurs pas faisaient écho dans l'obscurité. Evelyn distingua une silhouette qui disparaissait au détour d'un conduit latéral.
« Sir William ! » cria-t-elle.
La réponse fut un rire sec, métallique, qui rebondit sur les voûtes. « Miss Hartley. Vous êtes plus obstinée que je ne l'imaginais. Tout comme votre fiancé. »
Ashworth la tira en avant, le visage pâle mais les yeux ardents. Sa blessure le faisait souffrir, mais il ne ralentit pas. Ils suivirent la voix dans les ténèbres, passant devant des conduites suintantes et des portes condamnées.
Le tunnel s'élargit soudain en une chambre voûtée, un ancien réservoir d'eau. Au centre, une lampe tempête éclairait Sir William Halstead. Il se tenait droit, aucunement courbé, tenant dans une main un dossier épais.
« Vous comprenez, dit-il, en se tournant lentement vers eux. Toute cette danse, tous ces morts… ce n'était jamais pour vous, Miss Hartley. C'était pour elle. »
Evelyn cligna des yeux. « De qui parlez-vous ? »
Sir William sourit, et ce sourire était plus terrifiant que toute la noirceur environnante. Il sortit une photographie de sa poche et la jeta à leurs pieds. Elle atterrit dans une flaque. Evelyn la ramassa. C'était une photo d'elle, au Balmoral, l'été précédent. Elle tenait un télégramme officiel, souriant, sans se douter.
« Vous êtes porteuse, Miss Hartley. Vous ne le saviez pas. Au dos de cette photographie, immanquablement, figure un message écrit en encre invisible. Votre supérieur, votre cher Edward, l'a glissé dans votre cadre ce jour-là. Le seul exemplaire de "larmes de la colombe" qui n'ait jamais été intercepté. Nous savions que le moment venu, vous le liriez. »
Le sang d'Evelyn se glaça. La larme invisible sur la photo. L'exercice interne. Elle avait cru à une simple procuration pour leurs messages codés, jamais à un contenant physique. Elle baissa les yeux sur le cliché, scrutant le visage souriant d'une femme qui ne savait rien.
Ashworth fit un pas en avant, le visage tendu. « Vous n'irez nulle part. Halstead, vous êtes fini. Trois hommes vous attendent en haut. »
Un pistolet apparut dans la main de Sir William, comme par magie. Il le pointa d'abord sur Evelyn, puis sur Ashworth. « Vous croyez que trois hommes suffisent ? Mes contacts à Berlin ont déjà préparé ma sortie. Mais d'abord… » Il s'avança vers eux, le canon menaçant. « Rendez-moi la dite larme, Miss Hartley. Vous l'avez sur vous, n'est-ce pas ? »
Evelyn recula, serrant la photographie contre sa poitrine. « Je ne sais rien de ce message. »
« Vous mentez mal, ma chère. Je vous ai observée au Centre. Vous l'avez subtilisée après la réunion, vous l'avez glissée dans votre carnet. Donnez-la-moi. »
Son regard était celui d'un prédateur. Ashworth bougea, rapide malgré sa blessure, se plaçant entre eux. Il sortit son revolver, le visage inondé d'une sueur froide. « Posez votre arme, Halstead. C'est terminé. »
La détonation fut assourdissante dans le réservoir vide. Le revolver d'Ashworth vola de sa main, la balle de Sir William lui ayant arraché le poignet, puis la seconde détonation le frappa en pleine poitrine.
Evelyn cria. Ashworth s'effondra lourdement, le sang s'étalant sur les dalles humides. Il leva un regard troublé vers elle, ses lèvres muettes formant un seul mot : « Courez. »
Sir William ôta la glace du pistolet et avança vers Evelyn avec un calme écœurant. Il se pencha, saisit le col de sa blouse, et lui parla à l'oreille, son souffle putride sur sa joue. « Votre fiancé vivra, Miss Hartley. Mais vous, vous resterez ici. Il faut que ce sacrifice serve. »
Le canon froid se posa sur sa tempe. Evelyn serra ses mains sur la photographie, sentit les bords corroder sa paume. Et puis, le message s'imprima sous ses doigts, les mots d'encre insensibles à la lumière mais brûlants sur sa peau : *Les onze navires. Le convoi de Minuit. Douvres, 14 juin.*
Elle savait. Elle connaissait désormais la cible.
Mais à l'instant où elle releva les yeux pour riposter, la détonation claqua de nouveau. Non pas vers elle. Vers Ashworth, qui, dans un râle suppliant, avait tenté de ramper vers son revolver tombé. La balle l'atteignit à l'épaule, et le corps du jeune officier se figea, inanimé, dans une mare écarlate.
Sir William s'agenouilla près d'Evelyn, et son visage était celui d'un démon satisfait. « Vous le faites toujours. Vous choisissez de les sauver, et vous perdez tout. Maintenant, dites-moi le message, ou votre capitaine respirera pour la dernière fois. »
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