La Maison des Chiffres
Lire le chapitre 4: The Cold Officer
Le matin suivant, Evelyn arriva à Room 40 avant même que les lampes à gaz ne soient éteintes dans les couloirs. Elle avait mal dormi, la lettre de Thomas encore brûlante sous son corset, cachée dans la doublure de sa jupe comme un secret trop lourd à porter. Sa main effleura son corsage à l'endroit où la broche reposait d'habitude, et elle dut se rappeler qu'elle l'avait recousue elle-même, à la lueur d'une bougie, avec un fil qu'elle avait emprunté à la couturière de l'immeuble.
Elle s'installa à son bureau, déplia le registre des transmissions de la veille, et commença à transcrire les séries de chiffres que l'on avait déposées pendant la nuit. Son crayon glissait sur le papier quand elle entendit des pas derrière elle. Elle ne se retourna pas — elle avait appris, en trois jours, à reconnaître le rythme des bottes de chaque officier. Celui-ci était plus lent, plus mesuré. Ashworth.
— Mademoiselle Hartley.
Elle posa son crayon et se tourna. Le commandant se tenait dans l'embrasure de la porte, son visage taillé à la serpe éclairé de trois quarts par la lumière grise de l'aube. Il tenait un dossier sous le bras, et sa main gauche jouait distraitement avec un objet qu'elle ne voyait pas.
— Commandant.
— J'ai examiné votre transcription d'hier. Celle du message du 17 octobre.
Evelyn sentit son estomac se serrer. Le 17 octobre. Le message qu'elle avait transcris, puis relu trois fois, avant de le ranger dans le classeur des messages traités sans importance. Rien à voir avec le 19 septembre. Rien à voir avec Vogelgesang.
— Une erreur dans la séquence de chiffres, dit Ashworth en s'approchant. Vous avez inversé le 7 et le 9 dans la troisième ligne. Le service de décryptage a passé quarante minutes à chercher une correspondance qui n'existait pas.
— Je suis désolée, Commandant. J'ai dû être distraite par le bruit de la rue.
— Le bruit de la rue ne doit pas exister pour vous, mademoiselle Hartley. Ici, il n'y a que les chiffres. Rien d'autre.
Il posa le dossier sur son bureau. Sa main s'attarda une seconde sur le carton, et c'est à ce moment qu'Evelyn vit la montre. Un boîtier en argent, massif, avec un couvercle gravé. Il la tenait dans sa paume comme on tient une chose que l'on a l'habitude d'ouvrir et de refermer, nerveusement, sans même y penser.
— À partir d'aujourd'hui, vous travaillerez sur le trafic ferroviaire entre Anvers et Bruxelles. Des horaires, des quantités, des noms de gares. C'est moins exaltant que les messages de la flotte, mais c'est nécessaire, et c'est à votre portée.
— Je comprends.
— Je ne crois pas que vous compreniez, mademoiselle Hartley. Je vous ai fait confiance en vous admettant ici, contre l'avis de plusieurs de mes collègues. Vous avez un don pour les langues, c'est certain. Mais un don ne suffit pas. Il faut de la discipline. De la rigueur. Et surtout — il ouvrit la montre d'un geste sec, regarda le cadran, puis la referma — surtout, il ne faut pas laisser ses pensées vagabonder là où elles n'ont pas leur place.
Il la fixa un long moment, comme s'il attendait qu'elle avoue quelque chose. Evelyn soutint son regard sans broncher. Elle avait appris, avec son père, qu'un menteur baisse les yeux, mais qu'une femme accusée à tort peut garder la tête haute sans que cela prouve son innocence.
— Je ferai de mon mieux, Commandant.
— Je l'espère. Parce que la prochaine erreur, mademoiselle Hartley, ne sera pas corrigée par un simple changement de tâche. Ce sera une porte vers la rue. Et je n'aurai aucun scrupule à la pousser.
Il tourna les talons et quitta la pièce. Evelyn resta immobile quelques secondes, le souffle court. Puis elle se pencha sur le dossier qu'il avait laissé. Le trafic ferroviaire entre Anvers et Bruxelles. Des horaires, des quantités. Inutile. Elle avait été reléguée, écartée des canaux qui l'intéressaient.
Mais quelque chose la taraudait. La montre. L'ouverture brusque du couvercle. Elle avait vu, dans un éclair, l'intérieur du boîtier. Un motif gravé dans le métal, des lignes entrelacées, presque végétales. Et pourtant régulières. Presque mathématiques.
Elle retourna son crayon et dessina sur un brouillon ce qu'elle croyait avoir vu : trois lignes courbes qui se rejoignaient en un point central, chacune ornée de petites boucles latérales. Une feuille ? Un oiseau en vol ? Non. Elle fronça les sourcils. C'était autre chose.
— Vous avez une minute, mademoiselle Hartley ?
Evelyn leva la tête. Le sergent Davis se tenait dans l'embrasure, son carnet de service à la main. Il avait ce regard qu'elle commençait à connaître, celui d'un homme qui note tout, qui ne perd rien.
— Le commandant Ashworth m'a demandé de vous montrer le dépôt des formulaires de demande de congé. Pour les opérateurs du troisième étage. Ils doivent être classés avant midi.
— Bien sûr.
Elle se leva, rangea son brouillon dans la poche de sa jupe, et suivit Davis dans le couloir. Pendant qu'ils marchaient, elle observa sa nuque, ses épaules. Il avait vu la montre d'Ashworth. Il avait vu le regard du commandant. Il avait vu, peut-être, le dossier qui tremblait légèrement dans sa main. Elle décida de prendre un risque.
— Le commandant Ashworth a une belle montre, dit-elle d'un ton léger. Une pièce ancienne, probablement offerte par un proche.
Davis ne ralentit pas.
— C'est une montre de l'armée, mademoiselle. Tous les officiers du renseignement en reçoivent une à leur promotion. Le boîtier est standard, le gravage aussi.
— Le gravage ?
— Le symbole du corps. Trois courbes entrelacées, représentant les trois rivières de la vallée de la Meuse. C'est le blason de la division.
Ils atteignirent la porte du dépôt. Davis sortit une clé de sa poche et l'introduisit dans la serrure.
— Vous semblez vous intéresser beaucoup aux détails, mademoiselle Hartley.
— C'est mon travail.
— Oui, c'est le vôtre. Mais peut-être un peu trop à ceux qui ne sont pas en rapport avec vos tâches.
Il ouvrit la porte, laissa passer Evelyn, puis referma derrière eux. L'obscurité de la pièce sentait le papier moisi et l'encre sèche. Evelyn fit face aux étagères de dossiers. Son cœur battait vite, mais sa voix resta calme.
— Je m'intéresse à tout ce qui peut m'aider à comprendre comment fonctionne cette maison, Sergent. Je suis nouvelle. J'apprends.
— Apprendre est une bonne chose, mademoiselle. Mais se poser trop de questions dans une maison de chiffres, c'est comme chercher un mot dans une langue qu'on ne connaît pas sans dictionnaire. On y passe la nuit, et on ne trouve que des fragments incohérents.
Il la fixa un instant, puis il sortit un paquet de formulaires d'une étagère et le posa sur la table centrale.
— Voilà. Deux cents demandes. Classez-les par service, puis par date. Le commandant Ashworth les vérifiera demain matin.
Il la laissa seule, et Evelyn entendit la clé tourner dans la serrure derrière lui. Elle resta un instant immobile dans l'obscurité. Puis elle sortit son brouillon de sa poche et l'examina à la lumière faible qui filtrait par la fenêtre haute.
Trois courbes. Entrelacées. Comme les lettres qu'elle avait vues dans le message du 19 septembre. Non, pas des lettres. Des motifs, des symboles, incrustés entre les groupes de chiffres, trop petits pour être remarqués par quelqu'un qui ne cherchait pas à les voir. Elle les avait pris pour des erreurs d'impression ou des marques de transmission.
Mais ce n'étaient pas des erreurs.
Le 19 septembre, dans le message adressé à Vogelgesang, entre la quatrième et la cinquième ligne de chiffres, il y avait un groupe de trois petits symboles. Elle les avait copiés dans son carnet, par réflexe, parce qu'ils avaient attiré son attention sans qu'elle sache pourquoi.
Elle ouvrit son carnet maintenant, à la page du 19 septembre. Et elle compara.
C'était le même symbole. Les trois courbes, les boucles latérales. Les trois rivières de la vallée de la Meuse, au cœur du territoire où Thomas avait disparu.
La montre d'Ashworth est identifiée comme une pièce standard de l'armée. Mais le symbole qu'elle porte est celui qui marque les messages destinés à l'agent allemand Vogelgesang.
Et Ashworth l'avait ouverte devant elle, volontairement ou non, comme une signature silencieuse.
Evelyn referma son carnet lentement, son esprit tourbillonnant. Elle était chargée non seulement de trouver le nom de l'officier qui avait envoyé Thomas en Belgique, mais aussi de déchiffrer une conspiration dont le symbole appartenait à l'armée britannique même — une arme secrète dans la maison des chiffres. Et l'homme qui la surveillait, qui la menaçait de renvoi, qui la reléguait aux tâches subalternes, portait peut-être la clé de tout.
Elle rangea son carnet dans sa poche, saisit la première pile de formulaires, et commença à classer. Sa main était ferme. Son esprit, lui, ne le serait plus jamais.