La Maison des Chiffres
Lire le chapitre 5: A Sister's Debt
La pluie battait les vitres du petit appartement de Pimlico quand on frappa à la porte, trois coups pressés, presque militaires. Evelyn leva les yeux de son brouillon, le symbole des trois rivières encore humide d'encre sur le papier, et le glissa sous la pile de codes ferroviaires qu'elle avait rapportés chez elle sans permission.
Elle ouvrit et resta figée.
Margaret se tenait sur le palier, trempée jusqu'aux os, son manteau d'infirmière ruisselant sur le linoléum. Ses yeux, d'habitude pétillants d'une gaieté qui fatiguait Evelyn, étaient cernés et vides.
— Maggie. Qu'est-ce que tu fais ici ?
— Il n'y a plus de place pour moi à l'hôpital de campagne. On m'a donné trois jours, puis je dois rejoindre un nouveau poste à Douvres. Je pensais que je pourrais peut-être…
— Entre, voyons. Ne reste pas là comme une statue de sel.
Evelyn l'attira à l'intérieur, refermant la porte contre le froid. Margaret se laissa faire, ce qui était inhabituel chez elle. Tout chez elle était inhabituel : ses cheveux blonds mal coiffés, ses ongles cassés, sa façon de regarder le sol comme si elle cherchait quelque chose qu'elle avait perdu.
— Je t'ai apporté du thé. Enfin, du thé. Les feuilles sont rares, mais j'en ai économisé.
Evelyn la fit asseoir à la petite table de la cuisine, mit la bouilloire sur le feu. Elle ne savait pas quoi dire. Sa sœur et elle n'avaient jamais été proches ; Margaret avait choisi les hôpitaux, les hommes, la vie, tout ce qu'Evelyn avait évité pour ses livres et ses codes. Depuis la disparition de Thomas, leurs lettres s'étaient espacées, réduites à des formalités.
— Il y a un problème à la maison ?
— Non. Maman va bien. Elle t'envoie son amour, même si elle ne comprend toujours pas ce que tu fais au ministère de la Guerre.
Margaret rit sans joie, un son étranglé qui ressemblait à un sanglot.
— Je ne lui ai pas dit non plus. Officiellement, je suis une dactylo.
— Vous êtes toutes des dactylos jusqu'à ce qu'on apprenne la vérité.
Evelyn posa deux tasses sur la table, servit le thé. Margaret enveloppa la sienne de ses doigts blêmes, et le silence s'installa, lourd comme une couverture mouillée.
— Ton manteau est trempé. Tu dois te changer. J'ai quelque chose qui pourrait te convenir.
Evelyn se leva et ouvrit l'armoire de sa chambre. Derrière ses robes sobres, suspendu sur un cintre en bois, se trouvait le manteau d'officier de Thomas. Il l'avait laissé chez elle, un soir d'octobre, avant son départ pour la Belgique. « Garde-le pour moi, avait-il dit en riant. Je le retrouverai au printemps. »
Le printemps était passé depuis longtemps.
Elle sortit le manteau et le tendit à Margaret. La laine épaisse était encore imprégnée de son odeur, un mélange de tabac, de cuir et de papier — et Evelyn dut détourner les yeux pour ne pas vaciller.
— C'est celui de Thomas ? demanda Margaret.
— Oui. Il ne lui servira plus à rien, n'est-ce pas ? prends-le. C'est une dette que je dois payer.
Margaret passa le manteau par-dessus sa robe d'infirmière. Il était trop grand d'un cran, et elle disparaissait presque dans sa carrure. Elle rit doucement.
— Il était plus grand que moi.
— Tout le monde est plus grand que toi, Maggie.
— Ce n'est pas ce que je…
Margaret fit quelques pas pour ajuster le vêtement, puis s'immobilisa. Son regard se figea, perdu dans le vague.
— Qu'y a-t-il ? demanda Evelyn.
— Rien. Je pensais à… un homme. Près du War Office. Il m'a regardée bizarrement.
— Un homme ? Quel genre d'homme ?
— Je ne sais pas. Il portait un uniforme, mais pas tout à fait anglais. La coupe était différente, les boutons ne brillaient pas pareil. Il a traversé la rue quand il m'a vue, comme s'il me connaissait. Mais je ne l'ai jamais vu de ma vie.
Le cœur d'Evelyn se serra. Les uniformes « pas tout à fait anglais » à Londres, en 1916, portaient souvent des insignes discrets que les civils ne remarquaient pas. Mais les infirmières qui revenaient du front savaient reconnaître l'ennemi.
— Tu peux me décrire son visage ?
Margaret fronça les sourcils, s'efforçant de se souvenir.
— Il était grand, les cheveux sombres. Des traits réguliers. Une cicatrice au-dessus de l'œil gauche, je crois. Et une montre à gousset qu'il n'arrêtait pas de toucher.
La montre à gousset. Les mots s'enfoncèrent dans la poitrine d'Evelyn comme une lame. Ashworth avait une montre à gousset, avec le symbole des trois rivières gravé dans le boîtier. Mais elle n'avait jamais vu de cicatrice au-dessus de son œil gauche. Pourtant, elle n'avait pas osé le regarder longuement non plus, prise en flagrant délit de curiosité interdite.
— Tu pourrais le reconnaître si tu le voyais à nouveau ?
— Peut-être. Pourquoi, Lina ? Pourquoi est-ce que ça t'importe autant ?
Evelyn se força à sourire. Elle n'avait pas entendu son diminutif depuis des années ; Margaret était la seule à l'appeler ainsi.
— Parce qu'un homme qui rôde près du War Office en uniforme étranger pourrait être un espion. Et les espions sont dangereux.
— Tu es trop méfiante. Ce n'était peut-être qu'un Belge, un réfugié qui cherchait ses papiers.
— Peut-être.
Mais Evelyn n'y croyait pas. Le symbole des trois rivières réapparaissait dans sa tête, tracé sur son brouillon, gravé sur la montre d'Ashworth, dissimulé dans le trafic chiffré allemand. Quelque chose tissait ces fils ensemble, et elle ne savait pas encore quelle main les nouait.
Margaret finit son thé en silence, puis s'étira, bâillant maladroitement dans le manteau de Thomas.
— Je suis épuisée. Je peux dormir sur ton canapé ?
— Prends le lit. Je travaille encore un peu.
— Tu travailles toujours, dit Margaret avec un sourire triste. Je me souviens que maman disait que tu allais devenir folle à force de te creuser la tête. Que tu finirais par ne plus voir le monde qui t'entoure, seulement les mots.
Evelyn la regarda disparaître dans la chambre. Les mots. Oui, les mots étaient plus sûrs que le monde. Les mots étaient des machines que l'on pouvait démonter, comprendre, retourner contre elles-mêmes. Le monde, lui, était hanté de gestes inachevés et de promesses sans lendemain.
Elle se rassit à la table, sortit l'intercept du 19 septembre de sa poche intérieure — une copie qu'elle avait recopiée à la hâte avant d'être mutée au trafic ferroviaire. Les colonnes de chiffres dansaient sous sa lampe. « Der Vogelgesang », avait-elle traduit. « Le chant de l'oiseau. »
Thomas l'appelait « mon oiseau » depuis leur première rencontre, dans la bibliothèque de son père, quand elle lui avait corrigé sa prononciation grecque. Il avait ri, avait dit qu'elle chantait les mots comme personne d'autre.
Était-ce ce qui l'avait tuée ? Ou était-ce ce qui l'avait sauvée ?
Le brouillon du symbole dépassa de sous la pile ferroviaire. Trois lignes ondulées se rejoignant en un point central. Les trois rivières de Liège ? La Meuse, la Sambre, l'Ourthe ? Si c'était une signature de région, cela désignait la Wallonie, le cœur de la résistance belge — et le cœur de l'occupation allemande.
Un coup de cloche : la porte d'entrée. Trois coups, encore.
Margaret dormait. Evelyn se leva à contrecœur, alla ouvrir. Un homme se tenait sur le palier, les épaules carrées sous une vareuse bleu nuit. Le réverbère éclairait un visage qu'elle connaissait trop bien, mais pas celui qu'elle attendait.
— Davis, dit-elle, glaciale. Que faites-vous ici ?
— Le commandant Ashworth envoie ses respects. Il souhaite vous voir demain matin, sept heures, à son bureau.
— Je suis affectée au trafic ferroviaire. Le commandant n'a pas autorité sur mes nouvelles attributions.
Davis sourit, un sourire mince qui ne montait pas jusqu'à ses yeux. Il tenait quelque chose dans sa main : un petit écrin de velours bleu.
— Il m'a demandé de vous rendre ceci. Il a dit que c'était à vous.
Il lui tendit l'écrin. Evelyn l'ouvrit d'une main tremblante. À l'intérieur, sur du satin blanc, reposait sa broche de perle. La perle qui contenait le message de Thomas. La perle qui avait été désossée, recousue, perdue, retrouvée.
— Où l'a-t-il trouvée ?
— Une femme de ménage la lui a apportée, hier soir. Il a pensé que vous seriez contente de la revoir. Sept heures, demain. Ne soyez pas en retard.
Davis tourna les talons et disparut dans la nuit. Evelyn referma la porte, s'appuya contre le chambranle. Le cœur battant à se rompre, elle retourna la broche dans sa paume. Elle était plus légère qu'avant, désossée. Et pourtant, elle portait toujours le poids de Thomas, caché dans un message qu'elle avait déjà lu.
Ashworth lui rendait la broche. Ashworth, qui portait le symbole des trois rivières sur sa montre. Ashworth, qui connaissait l'existence du message.
Que savait-il ? Et pourquoi voulait-il la voir ?
Elle retourna à la table, posa la broche devant elle comme un défi, et se remit à travailler sur les codes ferroviaires, jusqu'à ce que l'encre se mélange aux larmes qu'elle refusait de laisser tomber.