Lumen Reads

La Maison des Chiffres

Lire le chapitre 7: A Night at the Theatre

La salle de bal du Dorchester House bourdonnait d’un luxe feutré, baigné de la lueur des lustres en cristal. Des rangées de rubans tricolores et de drapeaux alliés pendaient aux balcons. Evelyn traversa la foule, les doigts crispés sur son programme bordé d’or. Miss Finch marchait à côté d’elle, raide, observant la scène d’un œil critique.

— L’effort de guerre se doit aussi d’être élégant, dit-elle d’un ton pincé. D’autant plus lorsqu’il s’agit de la charité de Lady Fenmore.

Evelyn hocha la tête, mais son regard était ailleurs. Elle cherchait. Elle avait passé l’après-midi à relire des notes son brouillon sur les fréquences ferroviaires, mais son esprit s’attardait sur la description de Margaret : un homme balafré, une montre à gousset. La scène se rejouait en boucle. Trop de coïncidences, trop de fils qui se rejoignaient sans jamais se nouer.

— Violette de Bruxelles, murmura Miss Finch, indiquant une jeune femme en robe pâle. La fille du joaillier qui a perdu ses ateliers dans les bombardements de Liège. Elle a été recueillie par Lady Fenmore elle-même.

Evelyn suivit la direction de son regard. La femme en question était charmante, mais son attention fut happée plus loin, par une silhouette en habit sombre qui traversait la salle avec une autorité naturelle. Ashworth. Il n’était pas en uniforme ce soir, mais en queue-de-pie, et son visage impassible trahissait peu, comme toujours. Sa présence ici était — surprise. Elle ne l’avait pas vu sur la liste des invités. Il parlait à une femme en ivoire, silhouette impeccable, cheveux argentés roulés en un chignon sévère. C’était elle, probablement. Lady Fenmore.

Evelyn retint son souffle.

— Miss Hartley.

Ashworth avait franchi la distance sans qu’elle s’en aperçoive. Il s’inclina, les yeux plus durs que la politesse ne le suggérait.

— Je ne m’attendais pas à vous voir ici.

— Mon service a été aimablement mis à contribution. Les fonds de charité, monsieur, peuvent parfois influencer la logistique des transports.

Il sourit, à peine. Un muscle tira sur sa joue.

— Vous vous ennuyez, alors. Venez. Je vais vous présenter la maîtresse de céans.

Elle n’eut pas le temps de protester. Il lui offrit son bras avec une déférence qui la déstabilisa, et l’entraîna vers la dame en ivoire. En s’approchant, Evelyn remarqua un détail qui fit ralentir son pouls : une broche épinglée sur la robe de Lady Fenmore. Une petite structure filigranée représentant un oiseau au bec ouvert, comme s’il chantait. L’identique de la sienne. De l’exacte.

— Lady Fenmore, puis-je vous présenter miss Evelyn Hartley, l’une de nos meilleures linguistes.

Lady Fenmore tendit une main gantée, parfumée à la violette. Ses yeux étaient d’un gris bleuté, étrangement clairs.

— Une linguiste, dites-vous ? Quelle langue, ma chère ?

— Allemand surtout. Et le flamand, un peu.

— Le flamand. Comme c’est rare. Vous avez dû passer par la Belgique ?

Evelyn sentit la question comme une piqûre.

— J’ai étudié, à l’université. La littérature.

— Ah, les livres. Ils survivent aux guerres, parfois. Les gens, beaucoup moins.

Lady Fenmore rit, d’un son cristallin. Elle s’adressa à Ashworth sans détourner les yeux :

— Vous avez trouvé une collaboration d’excellente qualité, capitaine. Ne la perdez pas.

— Je ne compte pas le faire, répondit Ashworth.

Sa voix avait une nuance que Evelyn ne lui connaissait pas. Intime. Une complicité qui s’étirait entre eux, de vieille date. Evelyn regarda de nouveau la broche. Le chant de l’oiseau, la courbe du fil d’argent. Un frisson lui parcourut l’échine, puis disparut dans l’ambiance feutrée.

— Cette broche, dit-elle, avec un élan qu’elle regretta immédiatement. Elle est superbe.

Lady Fenmore la toucha d’un doigt léger.

— Un cadeau d’une amie très chère. Je la porte en mémoire de ceux qui ne sont plus. Mais vous savez ce qu’on dit des objets qui nous regardent.

Elle la fixa un instant de trop.

— Ils reviennent toujours à leur propriétaire.

Evelyn sentit la main d’Ashworth la toucher légèrement au coude, un signal de départ. Lady Fenmore s’écarta, happée par d’autres invités.

— Ne lui parlez plus de la broche, murmura Ashworth en la raccompagnant vers les arches. Et surtout, ne lui parlez pas de la Belgique.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle en revenait.

Il la laissa là, dans un épais silence, Miss Finch réapparaissant près d’elle.

— Vous semblez bouleversée. Qu’a dit Lady Fenmore ?

— Rien. Rien du tout.

Mais ce soir-là, en rentrant à pied vers Bloomsbury, Evelyn ne cessait de revoir le visage, la broche. Il fallait qu’elle vérifie ses lettres, toutes. Si Thomas avait mentionné le nom de Lady Fenmore, s’il avait laissé une trace, un mot, un dessin. La neige commença à tomber légèrement. Sur une enveloppe glissée dans son réticule, elle traça machinalement une ébauche du symbole à trois rivières. Et dessous : Vogelgesang. Le chant était immobile. L’oiseau chantait encore.

Elle accéléra le pas, un pressentiment la poussant plus vite que le froid.