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La Maison des Chiffres

Lire le chapitre 8: Forbidden Questions

La pluie battait contre les vitres du salon quand Evelyn s'assit enfin, les lettres de Thomas étalées devant elle comme des cartes à jouer. Margaret était montée se coucher une heure plus tôt, prétextant une fatigue nerveuse, mais Evelyn savait que sa sœur dormait rarement avant minuit. Peu importe. Le silence de la maison lui appartenait pour quelques heures.

Elle commença par le haut de la pile, les lettres les plus anciennes, celles qu'il avait envoyées de la frontière française avant que sa mission ne bascule en Belgique. Des phrases ordinaires — le temps qu'il faisait, un chien qu'il avait vu mendier près du canal, le goût du pain de l'armée. Rien sur Lady Fenmore. Rien sur une femme, d'ailleurs, sauf une mention oblique de sa mère qui s'inquiétait trop.

Evelyn reposa la lettre et en prit une autre. Puis une autre. Ses doigts s'arrêtèrent sur une carte postale, plus épaisse que les autres, le bord cornée. Au recto, une reproduction de la cathédrale d'Anvers. Au verso, une écriture pressée, presque illisible.

Il fallait que tu comprennes, Ev. Ce que je suis allé chercher ici — cela porte un nom que je ne peux pas écrire dans cette langue. Quand je reviendrai, je te montrerai le dessin que fait le merle quand il chante. Tu sais, celui que je t'ai offert ?

Evelyn retourna la carte. Au dos de la cathédrale, derrière une pliure du carton qu'elle n'avait jamais remarquée, quelqu'un avait tracé au crayon une esquisse minuscule. Un oiseau. Un merle, la tête levée vers le ciel, le bec ouvert.

Elle reposa la carte avec précaution, comme si elle pouvait encore réveiller l'encre. Le merle. Son broche de perles — le cadeau qu'il lui avait offert avant de partir — représentait un oiseau chanteur. Le même motif que celui de Lady Fenmore.

Était-ce un hasard ? Ou bien Thomas avait-il copié le bijou de la femme qu'il fréquentait à Bruxelles, pour le donner à celle qu'il aimait à Londres ?

La question lui resta en travers de la gorge, amère.

Elle rangea les lettres dans leur boîte d'acajou, mais garda la carte postale. La glissa dans son corsage, contre sa peau, là où personne ne viendrait la chercher.

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Le lendemain matin, Room 40 bourdonnait d'une activité fébrile. Les interceptions de la nuit s'étaient accumulées — des mouvements de sous-marins dans la mer du Nord, un naufrage au large de Douvres, des codes ferroviaires qui ne correspondaient à rien de connu. Evelyn travailla deux heures d'affilée sur un carnet de transmissions belges, mais son esprit dérivait sans cesse vers la carte postale dans son corsage.

À dix heures, elle saisit son prétexte. Un dossier de traductions à rapporter aux archives contenait, en réalité, une liste du corps diplomatique. Elle s'arrêta au bureau de Wilson, le jeune chiffreur qui suivait les affaires civiles.

— Dis-moi, Wilson. Tu connais quelqu'un qui s'appelle Fenmore ?

Wilson leva les yeux de sa machine à écrire, un sourcil arqué.

— Lady Fenmore ? La veuve du colonel ? Tout le monde la connaît, Evelyn. Elle sert dans les comités de charité avec Mrs Ashworth. Pourquoi ?

— Elle m'a été présentée hier soir. Je me demandais si elle avait des attaches — hésita-t-elle — en Belgique.

Le visage de Wilson se referma comme une porte.

— Pourquoi cette question ?

— Simple curiosité. Mon fiancé y était avant sa disparition, elle semblait connaître la région.

— Lady Fenmore ne va pas en Belgique, Evelyn. Elle n'a pas quitté Londres depuis la mort de son mari, en quinze. C'est une recluse, une vraie. Si elle t'a parlé des Flandres, c'est qu'elle lisait les journaux, rien de plus.

Evelyn fit mine d'accepter cette réponse, remercia Wilson d'un sourire, et se tourna pour partir. Elle avait fait trois pas dans le couloir quand une voix froide la cloua sur place.

— Mademoiselle Hartley.

Ashworth se tenait dans l'embrasure de son bureau, la porte ouverte qu'elle n'avait pas vue. Il tenait une tasse de thé qu'il ne buvait pas.

— Mon bureau. Maintenant.

Elle obéit, le cœur battant. Il referma la porte derrière elle, sans un mot, et s'installa à son fauteuil. Le thé resta posé sur le sous-main, intact.

— Je vous ai entendue poser des questions sur Lady Fenmore, dit-il sans préambule.

— Je cherchais des informations, monsieur.

— Pourquoi ?

Evelyn hésita. La vérité — la carte postale, le merle, le broche — était trop dangereuse à révéler à cet homme qui la surveillait depuis sept jours. Mais le mensonge direct serait percé en quelques minutes.

— Elle portait un bijou qui ressemblait à celui que mon fiancé m'avait offert. Je voulais savoir s'ils s'étaient rencontrés en Belgique.

Ashworth la regarda avec une intensité qui lui fit baisser les yeux. Quand il parla de nouveau, sa voix était basse, presque menaçante.

— Lady Fenmore est une cible d'enquête, mademoiselle Hartley. Elle est surveillée par la direction de la sécurité intérieure du War Office. Pas par moi, pas par Room 40 — par une section que je ne peux pas nommer, avec des pouvoirs que je préfère ne pas décrire.

Le silence pesa entre eux. Evelyn croisa les bras, pour se protéger ou pour paraître plus solide qu'elle ne l'était.

— Pourquoi me dites-vous cela ?

— Parce que vous êtes déjà compromise. Parce que vous avez caché un message. Parce que vous portez une broche qui appartenait peut-être à une source allemande. Et parce que si vous approchez Lady Fenmore encore une fois, si vous lui parlez de la Belgique, de Thomas, ou de n'importe quelle girafe qui touche à cette affaire — vous ne serez pas la seule à tomber.

Il se leva, contourna le bureau, et s'arrêta à quelques centimètres d'elle. Elle sentit l'odeur du tabac et du savon bon marché.

— Votre sœur dort chez vous, n'est-ce pas ? La femme qui est venue chercher refuge il y a trois jours ?

Evelyn sentit son sang se glacer.

— Qu'est-ce que Margaret a à voir là-dedans ?

— Rien. Pour l'instant. Mais si vous continuez à creuser dans des directions que je n'ai pas autorisées, je ne pourrai plus garantir sa sécurité. Ni la vôtre.

— Vous me menacez ?

— Je vous informe de la réalité. Vous pensez que votre enquête privée est une affaire de cœur, une recherche de fiancé. C'est une affaire d'État. Lady Fenmore n'est pas votre piste — c'est la nôtre. Et si vous la touchez avant que nous ayons terminé, elle disparaîtra, et vous ne saurez jamais ce qui est arrivé à Thomas.

Il retourna à son bureau, prit le thé, en but une gorgée comme si rien ne s'était passé.

— Vous avez congé ce week-end. Profitez-en. Éloignez-vous de tout ce qui concerne cette affaire. Et ne parlez à personne, surtout pas à votre sœur, de ce que vous avez vu ou entendu.

Evelyn resta plantée devant la porte, les poings serrés.

— Et si je refuse ?

Ashworth ne la regarda pas.

— Alors je vous déclarerai compromise. Vous serez renvoyée de Room 40 dans la journée et placée sous surveillance militaire à votre domicile. Votre sœur devra chercher un autre logement — et d'après ce que je sais, elle n'a nulle part où aller.

Le silence. Evelyn ouvrit la porte, sortit du bureau sans refermer derrière elle, et remonta le couloir le dos droit. Ses mains tremblaient.

Dans les toilettes des dames, elle sortit la carte postale de son corsage et la regarda longuement. Le dessin du merle, tracé au crayon dans la pliure du carton. Elle retourna la carte et lut de nouveau la phrase de Thomas.

Quand je reviendrai, je te montrerai le dessin que fait le merle quand il chante.

Quelque chose clochait. Thomas disait qu'il allait lui *montrer* le dessin du merle — pas qu'il l'avait déjà fait. Mais son broche, celui qu'il lui avait offert avant de partir, représentait déjà un oiseau chanteur. Alors pourquoi offrir une copie de ce qu'elle possédait déjà ?

Elle repensa au message codé trouvé dans le broche. Celui qui commençait par « Au Songbird ». Le merle était peut-être un appel — un nom de code que Thomas utilisait pour se désigner lui-même, ou pour désigner quelqu'un d'autre.

Lady Fenmore portait la même broche. Et Ashworth l'avait prévenue, de sa voix glaciale, qu'elle était une cible.

Elle avait prévu de passer le week-end à relire les lettres de Thomas. À chercher d'autres mentions de la Belgique, d'Anvers, de n'importe quel mot qui pouvait ouvrir une porte.

Mais la phrase d'Ashworth tournait dans sa tête comme une aiguille de boussole affolée : *« Si vous la touchez avant que nous ayons terminé, elle disparaîtra. »*

Nous. Il avait dit *nous*. La section qui surveillait Lady Fenmore était donc liée à l'enquête de Room 40, peut-être menée par Ashworth lui-même. Il n'était pas seulement son supérieur hargneux — il dirigeait peut-être l'opération qui pourchassait le réseau Vogelgesang depuis le départ.

La question qui restait, brûlante, était simple : s'il savait, s'il avait toujours su à quel point Lady Fenmore était au cœur du réseau, pourquoi l'avait-il fait venir à la collecte de charité ? Pourquoi l'avait-il présentée à Evelyn, avec cette petite danse d'introduction ?

À moins que ce soit elle — Lady Fenmore — qui soit la cible de son enquête personnelle. Et qu'il essaie de la protéger autant que de la surveiller.

Evelyn plia la carte postale en deux, la glissa sous le col de sa chemise, et sortit dans le couloir en direction du bureau de Wilson. Elle avait un week-end de congé et une seule intention : trouver un moyen de questionner Lady Fenmore sans passer par Ashworth.

Ou le faire délibérément malgré lui.

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