La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 11: The Storm at Sea
La nuit était d'encre. Isabelle le sentait dans ses os, dans cette façon que le vent avait de siffler entre les pierres du château, comme un avertissement. Le plein lune se levait à peine derrière les nuages quand elle descendit vers le port, son sac de toile sur l'épaule, le médaillon battant contre sa poitrine.
Yann l'attendait au bout de la jetée, la lampe à huile vacillant dans sa main crispée. Il secoua la tête dès qu'il la vit.
— Non, Isabelle. Pas cette nuit.
— Tu m'avais promis.
— Je t'avais promis de t'emmener à la grotte pendant la marée de morte-eau. Pas de braver la malédiction en pleine lune. Pas de naviguer *ça*. Sa main désigna le ciel, l'eau, la folie de tout cela.
Elle s'avança, posa son sac sur le pont de son cotre, le *Goéland*. Le bois gémit sous ses semelles, comme s'il la reconnaissait pour ce qu'elle était — une Marchand, une femme de la lignée maudite.
— Ma mère a navigué pendant sa grossesse, dit-elle. Elle a survécu. La malédiction a des brèches.
— Ta mère a perdu sa sœur jumelle. Ta mère t'a cachée ici pour te sauver. Ce ne sont pas des brèches, Isabelle. Ce sont des cicatrices.
Il ne bougeait pas, les bras croisés, la barbe hérissée par le vent salé. Elle aurait voulu le haïr pour sa prudence, mais elle ne voyait en lui que la peur de la perdre. Et c'était précisément cela qui la poussait à monter à bord.
— La grotte se refermera avec la marée dans deux heures. Si nous n'y allons pas ce soir, le caveau scellera l'entrée pour un cycle lunaire. Peut-être pour toujours. Aliénor Marchand a essayé avant moi — elle est morte dans cette grotte. Mais elle y est allée. Elle n'a pas fui.
— Et elle est morte ! tonna-t-il.
— Oui. Et c'est précisément pour cela que je dois comprendre. Pas pour la venger. Pour finir ce qu'elle a commencé.
Le silence s'étira entre eux, aussi long que le câble d'amarrage. Puis Yann jura, un mot breton qu'il n'avait jamais prononcé devant elle, et détacha la corde.
— Si nous mourons cette nuit, dit-il en hissant la voile, je te retrouverai dans l'autre monde et je te ferai des reproches pendant mille ans.
— Je n'en doute pas.
Le *Goéland* glissa hors du port. Isabelle sentit l'air changer dès qu'ils quittèrent l'abri des rochers — plus épais, plus lourd, chargé d'une électricité que la brise seule n'expliquait pas. La lune, pourtant pleine et blanche au-dessus d'eux, semblait projeter une lueur verte sur les vagues.
Yann la vit aussi. Il resserra sa prise sur la barre.
— C'est elle, murmura-t-il. La couleur de l'ancre que ta grand-mère m'a montrée dans ses carnets.
Une détonation sourde roula au loin, et le ciel se déchira. Pas un orage naturel — nul éclair n'avait annoncé l'approche. Les nuages se refermèrent sur la lune comme une paupière, et la mer, soudain, se dressa autour d'eux en murailles noires et liquides.
— Prends la barre ! cria Yann. Je vais affaler la grand-voile.
Elle attrapa le bois tandis qu'il luttait avec les cordages. L'eau déferla par-dessus le plat-bord, glacée, plus froide que la mer de Bretagne n'avait le droit de l'être en cette saison. Isabelle sentit le médaillon se glacer contre sa peau. Elle l'ignora.
La première vague les frappa de plein fouet. La coque du *Goéland* geignit, craqua. La deuxième suivit à peine une seconde plus tard, et un craquement sec — celui du mât, quelque chose qu'aucun marin ne veut entendre — déchira la nuit.
— Accroche-toi !
Le monde bascula. Isabelle n'eut pas le temps de crier — l'eau la prit, l'enveloppa, tourna en elle jusqu'à ce qu'elle ne sache plus où était le ciel. Ses poumons brûlaient. Sa main chercha la surface, une corde, quelque chose. Elle serra le médaillon, le seul point fixe de son être.
Et puis, le silence.
Un rivage de galets sous son corps, le goût du sel et du sang, la lune revenue au-dessus d'elle, nue et blanche comme une accusation. Elle toussa l'eau de mer, roula sur le flanc, et vit Yann échoué à quelques mètres, le visage pâle, une entaille au front. Il respirait. Dieu merci, il respirait.
Elle se releva en chancelant, cracha, chercha un repère. Une île. Des rochers gris, de l'ajonc déformé par le vent, et au loin, les ruines d'un clocher qui pointait vers un ciel vide. L'île du Moine. Elle connaissait les cartes — personne n'y vivait depuis des siècles.
Le sable entre ses doigts avait une texture étrange. Pas du sable — des fragments d'os blancs, mêlés de verre poli par la mer. Étourdie, elle s'agenouilla.
C'est là qu'elle la vit.
À quelques pas, posée sur un lit de varech, comme déposée par la vague elle-même : une chaîne d'argent tordue, et au bout, un médaillon. Le sien. Le même motif exactement — la lune et la vague gravées dans le métal, le fermoir cabossé, la fissure qui courait le long du couvercle.
Elle déglutit, tendit la main, le retourna.
À l'intérieur, un portrait. Une femme aux cheveux sombres, les yeux bruns, le menton volontaire. Non pas sa grand-mère Yvonne. Non pas l'aïeule morte dans une grotte.
Isabelle.
Elle, à vingt ans peut-être, le visage plus lisse qu'aujourd'hui, mais c'était elle — le dessin au trait fin, la technique exacte des carnets de sa grand-mère, les yeux ouverts sur un avenir que sa propre aïeule avait peut-être vu.
Sa main se referma sur le métal.
Derrière elle, le médaillon qu'elle portait au cou se fit plus lourd soudain, comme pour répondre. La fissure s'élargit d'un bruit sec, presque audible dans le silence effrayant qui suivit la tempête.
Yann bougea, gémit. Il n'avait pas encore vu la chose dans sa main.
Isabelle regarda l'île désolée autour d'elle, la chapelle en ruine, la mer qui commençait à peine à s'apaiser — et comprit avec une certitude froide qu'ils n'avaient pas été jetés là par hasard. La tempête les avait déposés, pas brisés.
On les attendait.
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