La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 12: Wrecked
La pluie cessa d’un coup, comme si le ciel retenait son souffle. Isabelle s’arrêta sur le seuil de la chapelle en ruine, les mains appuyées contre les pierres moussues qui suintaient l’eau de mer. L’île entière n’était que rocher, bruyère couchée par le vent et cette lumière grise qui précédait la nuit.
— Ici, dit Yann.
Il passa devant elle, boitant à peine — la balafre à sa jambe avait rougi sous le sel, mais il n’en parlait pas. Il poussa la porte de bois pourri qui tenait encore sur ses gonds. Elle céda dans un gémissement et révéla une nef minuscule, écrasée sous une voûte de pierre noircie. Le sol, jonché de débris de lauzes, gardait une allée centrale où des algues séchées s’étaient accumulées comme des offrandes.
Isabelle entra. L’odeur de cierge brûlé, si vivace dans la chapelle du château, était ici remplacée par celle du varech et de la pierre humide. Mais quelque chose persistait — un parfum plus ancien, de cire et d’encens, incrusté dans le granit.
— Cette île a un nom, murmura-t-elle. Île du Moine. Il y avait un monastère ?
— Une communauté. Disparue au XVIIe. L’histoire dit qu’ils sont partis après une nuit de tempête où la mer a pris leur clocher.
Yann s’accroupit près d’un amas de pierres effondrées à l’extrémité sud de la chapelle. Il tira sur un morceau de bois sculpté, le retourna. Le visage d’un homme, rongé par le temps, le regardait fixement, la bouche ouverte comme pour un cri jamais poussé.
— Yann.
La voix d’Isabelle sourdait, étranglée. Elle se tenait devant un sarcophage de granite brut, presque taillé à même le rocher, le couvercle brisé en deux. L’intérieur était vide — la pluie et le vent avaient lessivé les os — mais la face externe portait des inscriptions. Des noms. Des dates. Son cœur se serra quand elle lut le premier.
*Marchand, Aliénor, née à Keravel en 1621. Morte en mer, 1648.*
Elle passa les doigts sur les lettres peu profondes, comme pour réveiller la pierre, et lut plus loin.
*Marchand, Cécile, fille de la précédente. Morte en mer, 1677.*
Il y en avait d’autres. Une litanie de femmes et d’hommes emportés, tous liés par le sang de ce nom qu’elle portait aussi, plus bas sur l’échelle des siècles. Mais c’est le dernier nom, gravé plus récemment, d’une écriture différente — presque fébrile, trop rapprochée — qui fit monter les larmes à ses yeux.
*Yvonne Marchand. Le cœur ne ment pas, mais la mer prend ce qu’elle veut.*
— Regarde, souffla Yann en se relevant.
Un rouleau de plomb, oxydé mais lisible, reposait dans une cavité du sarcophage. Isabelle le saisit avec précaution ; le métal plia sous ses doigts, et elle déroula une fine bande gravée à la pointe sèche.
*J’ai tenté le passage à la lune folle. La grotte m’a laissée vivre, parce que je n’ai pas peur de mourir. Mais elle a pris ce que j’aimais, pour m’apprendre la peur.*
Les mots s’arrêtaient là. Sous le texte, une petite croix et trois lettres : *Y.M.*
Isabelle relâcha le plomb, qui roula sur la pierre avec un tintement trop clair. Elle s’assit contre le sarcophage, sans demander la permission à ses jambes, et le choc sourd de son dos contre le granit résonna dans toute la chapelle.
— C’est réel, dit-elle. Tout ça. Le sacrifice, la malédiction, les morts. J’ai pensé que c’était une légende familiale, une façon de mettre des mots sur des noyades. Mais c’est réel.
Yann s’approcha et s’accroupit devant elle, prenant son visage entre ses mains. Ses paumes étaient râpeuses, chaudes malgré la pluie. Il la regarda avec cette intensité qui lui était propre, cette façon de mesurer le monde comme un marin mesure un ciel avant la tempête.
— Je te ramènerai. Le courant nous a poussés ici, mais au lever du jour je peux t’emmener vers le continent.
— Et la grotte ? Le passage doit se faire pendant la marée haute. Le plein lune est dans deux jours. Je ne…
— Écoute-moi. Je trouverai un autre moyen. Un bateau, un autre chemin, un plan que nous n’avons pas encore vu. Mais je ne te laisserai pas entrer dans cette grotte pour en ressortir dans un sac de toile.
Sa voix se cassa sur les derniers mots. Il baissa les mains, saisit les siennes, et passa un pouce sur ses jointures.
— Je t’aime, dit-il.
Le silence qui suivit n’était pas celui de la pluie ni du vent, mais celui d’un homme qui vient d’arracher un poids de sa poitrine.
— Depuis la première nuit, quand tu es descendue sur la jetée avec ta valise et ton air de n’avoir jamais vu la mer. J’ai su que tu débarquerais dans ma vie comme une lame. Et je n’ai pas eu envie de me protéger.
Isabelle sentit les larmes couler enfin, chaudes sur sa peau froide. Elle ouvrit la bouche, mais les mots se perdirent dans un sanglot.
— Je ne te demande pas de répondre, continua-t-il. Je ne te demande même pas de me croire. Mais je veux que tu saches que si je prends le bateau demain à l’aube, ce n’est pas pour fuir la malédiction. C’est pour trouver un moyen de la briser sans que tu sois la prochaine pierre de ce monument.
Le vent changea soudain. Isabelle le sentit sur sa nuque, un courant d’air froid qui ne venait pas de la porte — elle était restée fermée. Il soufflait de l’intérieur de la chapelle, soulevant des brins de varech desséchés et une fine poussière de granit qui tourbillonna en volutes blanches.
Yann se releva d’un bond, la main sur sa ceinture où il n’avait plus de couteau. Le brouillard s’infiltrait par les joints des pierres, par l’arche brisée du clocher, par la fenêtre étroite qui donnait sur la mer. Une brume opaque, étrangement lumineuse, qui ne sentait ni le sel ni l’humidité — elle sentait le froid sec des cryptes et des choses depuis longtemps enfouies.
Isabelle se leva dans un frisson. La brume atteignait ses chevilles, montait le long de ses jambes comme une marée silencieuse. La voix, à l’intérieur de la chapelle, s’éleva derrière elle — un murmure de femme, si près de son oreille qu’elle aurait juré sentir un souffle sur sa peau.
— Isabelle.
Son nom, prononcé sans rudesse, presque avec affection. Elle se retourna d’un geste sec, mais la nef était vide de visages. Seul le sarcophage, à demi noyé dans la brume, semblait l’observer de ses inscriptions muettes.
Yann apparaissait comme une silhouette floue, la main tendue vers elle.
— Ne t’éloigne pas.
— Tu l’entends ? demanda-t-elle.
— Entendre quoi ?
La voix s’éleva de nouveau, plus douce, comme une berceuse :
— *Tu es revenue.*
Isabelle avança d’un pas malgré elle, attirée par la pierre du sarcophage. Yann la saisit par le bras, la tirant en arrière.
— Reste près de moi.
— C’est une femme, murmura-t-elle. Une femme m’appelle. Elle me connaît.
— Isabelle, il n’y a personne. C’est la brume. Le vent dans les pierres. Les tombes qui jouent des tours à l’esprit fatigué.
Mais il la tenait toujours, et elle sentait le tremblement à peine perceptible de ses doigts contre son avant-bras. Car si la brume était un phénomène naturel, elle déjouait déjà les lois de la météo — elle restait basse, collée au sol, refusant de s’élever vers la voûte. Elle dessinait des formes. Des lignes. Un cercle autour du sarcophage, comme un cercle de protection à l’envers.
Isabelle sortit le médaillon de dessous son pull. Le portrait la représentait toujours, mais elle nota que le craquellement s’était étendu jusqu’au menton de l’image. Cette fois, il n’y avait pas de nouvelle inscription. Juste le grattement infime du verre qui cède.
— Elle dit que je suis revenue, dit Isabelle doucement, comme pour elle-même. Comme si je n’étais que la dernière d’une longue suite de femmes qui se tiennent ici, à écouter la mer et à donner leur nom aux tombes.
Yann se tourna vers elle, lui prenant le visage à deux mains pour la forcer à le regarder.
— Tu es Isabelle Marchand. Architecte à Paris. Tu n’as jamais navigué avant de me rencontrer, tu as peur du vide depuis l’enfance, et tu portes des chaussures qui glissent sur les ponts mouillés. Tu n’es pas une morte en sursis. Tu es une femme vivante, dans une chapelle froide, avec un homme qui t’aime. Et demain, je te ramènerai.
Il s’approcha, posa son front contre le sien.
— Tu comprends ? Je te ramènerai vivante.
La brume les entourait maintenant jusqu’aux épaules, mais elle semblait s’écarter autour de leurs deux corps comme un flux qui respecte un obstacle. IsaBelle hocha la tête, le cœur battant trop fort dans sa poitrine. La voix s’était tue — ou peut-être avait-elle courbé l’échine devant la promesse d’un marin.
Elle garda le silence, les doigts noués autour du médaillon froid. Dehors, la nuit tombait d’un coup, noyant l’île dans une obscurité sans étoiles. Demain, à l’aube, il la ramènerait. Elle le suivrait, parce que c’était ce qu’il voulait.
Mais quelque chose lui disait, dans le tréfonds de son ventre noué par l’angoisse, que la mer ne les laisserait pas partir si facilement.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.