La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 18: The Rival
La pluie s'était arrêtée pendant la nuit, mais l'air restait chargé d'iode et de sel. Isabelle se tenait devant la fenêtre du grand salon, le diamant en forme de cœur serré dans sa paume, quand le bruit d'un moteur déchira le silence du matin.
Elle tourna la tête. Une voiture de location grise gravissait l'allée de gravier, soulevant des gerbes d'eau. Yann, qui finissait son café près de la cheminée, se leva d'un bond.
— Tu attends quelqu'un ?
— Non, murmura Isabelle. Personne.
La portière s'ouvrit. Une femme en tailleur noir impeccable sortit du véhicule, ses cheveux bruns tirés en chignon strict. Elle claqua la portière avec une autorité qui fit écho à travers la cour, puis leva les yeux vers la façade du château avec une expression que l'on pouvait qualifier de propriétaire.
Adèle Marchand.
Isabelle sentit son estomac se serrer. Elle n'avait pas vu sa cousine depuis l'enterrement de sa grand-mère, trois ans plus tôt, quand Adèle avait ostensiblement consulté son téléphone pendant toute la cérémonie.
— Cousine, dit Adèle en poussant la porte d'entrée sans frapper. Quelle charmante demeure. Dommage qu'elle ne te revienne pas.
— Adèle. Isabelle glissa le diamant dans sa poche. Qu'est-ce que tu fais ici ?
Adèle parcourut le salon d'un regard circulaire, s'attardant sur les poutres apparentes, la tapisserie défraîchie, la mer visible par la baie vitrée. Elle ignora Yann, qui s'était rapproché d'Isabelle.
— Je viens récupérer mon héritage. Le testament de grand-mère Yvonne est un faux.
— Pardon ?
— Oh, ne fais pas l'innocente. Les Marchand ont toujours su jouer ce jeu. Adèle sortit un dossier de son sac et le jeta sur la table basse. J'ai fait authentifier le testament de 1978, celui qui précédait le vôtre. Yvonne avait tout légué à ma mère, mais le document a disparu quelques mois avant sa mort. Coïncidence ? Vraiment ?
Isabelle ouvrit le dossier. Les photocopies étaient nettes, les sceaux notariaux légitimes. La date concordait. Une partie d'elle comprit immédiatement que sa grand-mère avait délibérément rédigé un second testament, le premier n'ayant été qu'un leurre, mais elle ne put le prouver.
— Yvonne avait ses raisons, dit-elle posément.
— Je suis sûre qu'elle les avait. Adèle s'assit sans y être invitée, croisa les jambes avec une élégance calculée. La question est de savoir lesquelles. Tu sais, toi et moi savons toutes les deux ce qui se cache dans les murs de ce château.
Yann s'approcha, les bras croisés.
— Vous devriez partir. Nous avons des affaires à régler ici.
Adèle le toisa avec un sourire froid.
— Le capitaine Yann Le Goff. J'ai entendu parler de vous. Le petit-fils du pêcheur qui a sauvé ma grand-tante. Toujours aussi protecteur des femmes Marchand, apparemment. Une tradition familiale.
— Vous connaissez mon grand-père ? demanda Yann, méfiant.
— Votre grand-père a été bien utile à notre famille pour garder ses secrets. Elle se tourna vers Isabelle. Je sais tout, cousine. Le pacte. La malédiction. Le diamant.
Isabelle sentit la pièce se refroidir d'un cran.
— Qu'est-ce que tu veux vraiment, Adèle ?
— Je veux ce qui me revient. Le château, le titre, le droit de lever la malédiction. Adèle se pencha en avant, ses yeux brillant d'une lueur que l'on n'aurait pas appelée de la générosité. Je sais que tu as trouvé le cœur de lumière. Inutile de nier — tes poches sont trop pleines, et on voit la forme à travers le tissu de ton jean.
Isabelle croisa les bras instinctivement.
— Et si je le niais quand même ?
— Alors je porterai l'affaire devant les tribunaux. Nous nous battrons pendant des années pour ce château, et pendant ce temps, la pleine lune approche. Sais-tu ce qu'elle te prendra, Isabelle ? Tout ce que tu aimes. Et ta mère a déjà disparu, non ? Combien de gens te restent-ils à perdre ?
Le silence qui suivit était lourd comme un drap mouillé.
Yann fit un pas en avant, mais Isabelle le retint d'une main posée sur son bras.
— Elle cherche à nous déstabiliser. N'entrons pas dans son jeu.
Adèle rit, un son sans joie.
— Tu me prends pour une idiote. Ma mère m'a raconté les histoires que votre grand-mère racontait aux veillées. Je sais que le rituel exige un sacrifice. Adèle se leva, lissa son tailleur. Mais j'ai un avantage que tu n'as pas, cousine. Je n'aime personne. Personne ne peut être pris de moi. Je peux effectuer le rituel sans mettre quiconque en danger.
Isabelle la dévisagea, son esprit tournant à toute allure. Elle avait passé des semaines à chercher une issue, à décoder les indices de Yvonne, à ouvrir les tombeaux et les lettres. Et voilà qu'Adèle arrivait, froide et calculatrice, prête à accomplir l'échange sans trembler.
— Si tu n'aimes personne, murmura Isabelle, pourquoi veux-tu lever la malédiction ?
— Parce que ce château vaut une fortune, et que je compte bien en profiter. Et aussi parce que le cœur de lumière, lui, vaut bien davantage encore. Adèle sourit, et pour la première fois, Isabelle vit quelque chose de réel dans ses yeux : l'appétit. Un diamant de cette pureté, c'est une clé. Pour des portes que tu n'imagines même pas, cousine. Des banques, des alliances, un pouvoir que tu ne saurais pas utiliser.
— Adèle, dit Yann, sa voix basse et dure. Vous ne connaissez rien aux forces que vous parlez de manipuler.
— Et toi, monsieur Le Goff ? Vous connaissez mieux ? Vous qui savez parfaitement combien vous êtes en danger ici sans rien dire à la dame ? Adèle le dévisagea avec une précision chirurgicale. La malédiction prend ce que vous aimez. Et elle vous aime déjà, cela se voit. Cette nuit à la pleine lune, si rien n'est fait, elle vous perdra. Vous ou elle. Peut-être les deux.
Le visage de Yann se ferma, mais Isabelle vit à sa manière de serrer les poings qu'Adèle avait touché juste.
— Assez, dit Isabelle. Elle sortit le diamant de sa poche et le tint entre deux doigts. La lumière du matin le traversa, projetant des arcs-en-ciel sur les murs de pierre. Si tu veux le rituel, il faut savoir ce qu'il exige exactement. Et je ne crois pas une seconde que tu sois prête.
Adèle tendit la main.
— Donne-le-moi. Je vais te montrer.
— Non. Isabelle referma sa main. Nous aurons besoin de plus de temps.
— Tu n'as pas de temps, cousin. Ni le temps, ni le choix. Adèle fit un pas vers elle, son parfum de fleur d'oranger envahissant l'air. Je te laisse une option, tout de même. Nous pouvons faire le rituel ensemble. L'une de nous payera le prix en sang, l'autre en choix. Mais une seule sortira d'ici avec le château et le diamant.
— Et comment décider qui ?
Adèle sourit, un sourire qui ne monta pas jusqu'à ses yeux.
— C'est déjà décidé. Ta grand-mère l'avait prévu, malheureusement pour toi. Elle tendit une lettre à Isabelle. Enveloppe jaunie, cachet de cire brisé. L'écriture tremblante de Yvonne, reconnaissable entre toutes.
Isabelle la prit, les mains soudain moites. Elle reconnut l'odeur de la lavande, celle dont sa grand-mère imprégnait son papier. Elle lut quelques lignes, puis leva les yeux vers Adèle.
— Tu mens.
— La voilà, la lettre authentique. Celle qui désigne l'héritière véritable. Laquelle a été signée pour nommer la légataire du château, et non de la malédiction. Adèle croisa les bras. Lisons-la à voix haute, si tu veux. Elle prouve que Yvonne savait exactement qui devrait porter le fardeau final.
Yann s'approcha d'Isabelle, lut la lettre par-dessus son épaule. Ses yeux s'écarquillèrent légèrement.
— Ce n'est pas possible.
— Tout est possible, dit Adèle avec une satisfaction glaciale. Nos grand-mères étaient des sœurs. L'une a sacrifié sa vie maritime, l'autre a sacrifié son nom. Ma grand-mère a porté la honte d'avoir fui. Sa sœur Yvonne lui a promis que la dette serait payée par la lignée d'Adèle, pas par celle de Jeanne. Mais elle n'avait pas dit quand.
Le sol sembla se dérober sous Isabelle.
— Tu es une descendante de Jeanne ? Mais ta mère...
— Ma mère est morte l'année dernière. Elle savait tout. Elle m'a tout raconté avant de partir. Et je n'ai jamais habité Montréal, contrairement à ce que ta chère tante voudrait te faire croire. Adèle sortit son téléphone, afficha une photo d'une femme aux cheveux blancs souriant devant un chalet. Tante Anne, elle vit dans le Vermont. Mais je suis venue du Québec avec ma propre mission.
Isabelle serra le diamant dans sa poche, son esprit en ébullition. L'une de nous payera le prix en sang, l'autre en choix. Elle comprenait enfin ce que Yvonne avait cherché à lui dire, par-delà les décennies. Le rituel ne pouvait être accompli que par une descendante directe. Et il y avait deux façons de payer, mais la véritable issue dépendait de celle qui porterait la pierre.
Elle regarda sa cousine, si sûre d'elle, si aveuglément certaine de gagner.
Mais ce que je sais, moi, pensa Isabelle, elle l'ignore. La lettre de sa mère n'a pas fini de me parler. Et la clé est ailleurs.
— Très bien, dit-elle enfin. Nous faisons équipe. Mais à mes conditions.
Adèle haussa un sourcil.
— Condition ?
— Tu ne toucheras pas à Yann.
Le silence de sa cousine était éloquent.
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