La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 17: The Hidden Diamond
La clef de Yvonne tourna dans la serrure de fer avec un grincement qui réveilla des siècles de poussière. Isabelle s'immobilisa, la lampe torche tremblante dans sa main, tandis que Yann refermait lourde la porte de la crypte derrière eux.
« Tu es sûr de l’avoir entendu ? » demanda-t-elle, sa voix étouffée par l’air froid et stagnant.
« Le bruit de l’eau, oui. La cassette disait de suivre l’eau qui coule sous la pierre. »
La crypte s’étendait sous le donjon, un labyrinthe de voûtes basses où les sarcophages des Marchand dormaient dans une liturgie de marbre brisé. Isabelle balaya la pièce de sa lampe. Des arcs brisés, des niches vides, les portraits effacés d’une lignée qui s’accrochait à la vie par les ongles.
Et puis elle l’entendit. Un filet d’eau, infime, qui coulait quelque part derrière le mur ouest.
Yann posa sa main à plat sur la pierre humide, longea le mur, s’arrêta. « Ici. Le son est plus fort. »
Isabelle s’approcha, chercha une jonction, une faille. Rien. Pas de porte dérobée, pas de gravure révélatrice. Juste un bloc de granit d’apparence banale, orné d’un motif à peine lisible : trois vagues entrelacées, la signature des Le Goff.
Elle sortit le pendentif de Yvonne de sa poche. Le locket s’ouvrit avec un clic, révélant le portrait fêlé de son aïeule. La fissure traversait maintenant le front, une toile d’araignée argentée qui s’étendait depuis la veille.
« Le motif, murmura-t-elle. La cassette disait “l’eau qui coule sous la pierre, là où les vagues rencontrent l’infini.” »
Elle appuya le pendentif contre la gravure. Les vagues du médaillon s’alignèrent parfaitement sur celles de la pierre.
Rien ne se produisit.
Yann s’accroupit, examina la base du bloc. « Attends. Regarde. »
Il glissa ses doigts dans une fissure à peine perceptible à hauteur du sol, tira. Un mécanisme céda avec un soupir de pierre contre pierre. Le bloc pivota lentement sur un axe central, révélant un escalier en colimaçon qui plongeait dans les entrailles du château.
L’air qui en montait était différent. Plus lourd. Plus ancien. Satiné d’une odeur saline qui n’avait rien à voir avec la mer qu’ils voyaient au loin, mais avec quelque chose de plus profond, de plus oublié.
Ils descendirent en silence. L’escalier les mena dans une salle circulaire voûtée, si basse que Yann dut baisser la tête. Au centre, trônant sur un piédestal de pierre noire, une statue de femme aux bras ouverts, le visage tourné vers le plafond comme pour appeler le ciel.
Sa main gauche reposait sur son cœur. Non — *dans* son cœur. La pierre était creusée, et niché dans cette cavité, un objet captait la moindre parcelle de lumière de leurs lampes et la renvoyait en mille éclats.
Un diamant. Taillé en forme de cœur parfait.
Isabelle retint son souffle. « Le cœur de lumière. »
Elle s’approcha, la main tendue, sans conscience de son geste. Ses doigts effleurèrent la pierre précieuse, et le monde bascula.
La crypte disparut. Elle se tenait sur une falaise nue, face à une mer noire sous un ciel de cuivre. La Première Dame — celle du phantasme, celle du navire spectre — se tenait devant elle, mais plus belle, plus jeune, vêtue de drapés bleus chatoyants comme l’écume.
« Tu as trouvé ce que ton sang cherchait », dit-elle, sa voix comme le ressac contre les rochers.
« Le diamant... »
« Ce n’est pas un diamant, Isabelle. C’est un pacte solidifié. Une promesse faite au Dieu des Marées, qui attend depuis quatre siècles d’être tenue ou rompue. »
La vision ondula. Isabelle vit une cérémonie : une femme de sa lignée, agenouillée devant autel de pierre, le cœur de lumière dans ses mains levées vers la lune. Autour d’elle, des silhouettes vêtues de sel et d’algues psalmodiaient des mots qu’elle ne comprenait pas mais qu’elle *sentait* dans ses os.
« Pour rompre le pacte, dit la Dame, il faut rendre le cœur à la mer. Le plonger dans l’eau profonde la nuit de la pleine lune. »
Isabelle sentit l’espoir monter. C’était possible. Le phare. La barque de Yann. Ils pouvaient—
« Mais le cœur ne peut pas être rendu par des mains innocentes. » La voix de la Dame se fit coupante comme le silex. « Il exige un sacrifice volontaire. Quelqu’un doit dire la prière du pacte en offrant ce qu’il a de plus cher. Ce qui est donné doit être perdu. Ce qui est perdu doit être pleuré. »
« Quoi... quoi doit être perdu ? »
La Dame la regarda avec une pitié infinie. Une image surgit : Yann, dans sa barque, disparaissant dans une brume blanche, tandis qu’Isabelle, sur la jetée, hurlait son nom dans le vent.
Puis une autre image, inversée : Isabelle, offerte à la mer comme ses ancêtres, tandis que Yann vivait, vieillissait, la pleurait chaque jour devant une tombe vide.
« Choisis », dit la Dame. « L’amour ou la vie. L’un doit payer pour l’autre. C’est la seule monnaie que le Dieu accepte. »
La vision se déchira. Isabelle revint dans la crypte avec une secousse violente, le souffle court, agenouillée devant la statue sans savoir quand elle était tombée.
« Isabelle ! » Yann était à côté d’elle, ses mains fortes sur ses épaules. « Qu’est-ce que tu as vu ? Tu es devenue blanche comme un linge. »
Elle le regarda, la vérité trop lourde dans sa poitrine pour être prononcée. Son visage — les yeux gris-vert, la mâchoire volontaire, la façon dont il la regardait comme si elle était la seule chose réelle au monde. Elle ne put pas lui dire. Pas encore.
« Le rituel », souffla-t-elle. « Il faut rendre le diamant à la mer. La nuit de la pleine lune. »
Yann la ramena doucement contre lui. « Alors on le fera. Demain, à la marée haute. L’île du Moine est à une heure de barque. »
Isabelle ferma les yeux. Elle sentait le poids du cœur de lumière dans sa main, tiède comme un organe vivant. Mais elle sentait aussi quelque chose d’autre—une présence féminine qui approchait du château, rapide et décidée, portée par le chemin de terre qu’elle-même avait emprunté quelques jours plus tôt.
Le locket brûlait contre sa poitrine. Un craquement sec, presque audible dans le silence de la crypte.
La fissure venait d’atteindre l’œil du portrait.
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