La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 20: The Confrontation
Le couteau d’Adèle traça un arc argenté dans la lumière grise de la crypte. Isabelle recula d’un pas, le lourd médaillon serré contre sa poitrine, la pierre en forme de cœur pulsant comme une chose vivante à travers le tissu de sa chemise.
— Tu crois vraiment que je te laisserai partir avec ça ? cracha Adèle, les yeux brillants d’une avidité que la pénombre ne parvenait pas à masquer.
— Je croyais que nous étions d’accord. Que tu voulais seulement briser le sort.
— Le sort, le sort. Adèle fit claquer sa langue contre son palais, méprisante. Tu es si naïve, Isabelle. Tu as vécu à Paris toute ta vie, dans tes plans d’architecte propres et ordonnés. Ici, dans ce monde de sel et de brume, on ne survit pas en croyant aux beaux discours.
Isabelle jeta un coup d’œil vers l’escalier en colimaçon qui menait à la chapelle. Yann était resté en haut, fidèle à sa promesse, et pour la première fois elle regretta de l’avoir écarté. La crypte sentait la pierre humide et le cierge éteint, et la seule lumière venait du vitrail brisé qui laissait filtrer un crépuscule orange.
— Que veux-tu vraiment, Adèle ? La puissance des marées ? Régner sur l’océan comme une déesse des abysses ?
— Je veux ce qui m’est dû. Adèle fit un pas de plus, le couteau toujours levé. Ma grand-mère Jeanne a fui cette famille maudite, a recommencé sa vie au Canada dans l’ombre de cette malédiction. Nous avons porté le poids du secret sans jamais toucher le trésor. Toi, tu débarques de ta tour d’ivoire parisienne et tu crois que tout t’appartient ?
Isabelle sentit la colère monter, chaude et amère. La sculpture du cœur lui brûlait la peau à travers le tissu, comme si elle percevait le danger.
— Yvonne a caché ce médaillon pour une raison, Adèle. Elle voulait briser la malédiction, pas la nourrir.
— Yvonne n’a rien compris, lança sa cousine en bondissant soudainement en avant.
Isabelle n’eut que le temps de pivoter. Le couteau déchira la manche de sa veste, manquant son bras d’un centimètre. Le choc la projeta contre un pilier, le médaillon cognant le granit avec un bruit sourd, mortel.
— Non ! cria Isabelle en sentant le verre céder.
Le médaillon s’ouvrit en deux sous la pression. La pierre en forme de cœur jaillit, étincelante, rebondit sur le sol inégal de la crypte, roula — et glissa dans une fente étroite entre deux dalles qu’elle n’avait jamais remarquée. En dessous, quelque part, elle entendit un clapotis. Un courant souterrain. La mer.
Un silence absolu s’abattit dans la crypte. Les deux femmes restèrent figées, le regard fixé sur la fissure sombre où venait de disparaître le cœur des profondeurs.
Adèle poussa un hurlement de rage pure qui résonna entre les voûtes. Elle se retourna vers Isabelle, le couteau tremblant dans sa main.
— Espèce d’idiote ! Tu ne comprends pas ce que tu viens de faire ? C’était notre seul salut ! La seule défense contre ce qui arrive quand la lune se lève !
Isabelle sentit un froid la traverser, étranger à l’air de la crypte. Un froid qui naissait de ses os et gagnait ses membres comme une marée noire. Le curse. Sans la pierre, sans la clé, elle savait — elle sentait — que le pacte de Maëlle se refermait sur elle comme une main de pierre.
Elle se redressa, le dos contre le pilier.
— Tu devrais partir, Adèle. Disparais avant que je n’appelle Yann, avant que je ne te dénonce à la gendarmerie pour tentative de meurtre.
Sa cousine ricana, mais une hésitation la parcourut. Le couteau tremblait entre ses doigts.
— Tu crois que c’est fini, peut-être ? Que ce petit bijou était la seule clé ? La mer a d’autres secrets, Isabelle. Et il existe d’autres pierres, d’autres pactes, d’autres routes vers la puissance que je cherche. Je reviendrai, avec tes parents disparus, avec Jeanne, avec toutes les femmes que ta lignée a tenté d’effacer de son histoire. Et cette fois, tu ne m’échapperas pas.
Elle cracha ces mots comme un venin, puis recula vers l’escalier. Ses pas claquèrent sur les marches dans un crescendo précipité, et la porte de la chapelle claqua avec une violence qui fit trembler les murs.
Isabelle resta seule dans la crypte, le souffle court, la manche déchirée laissant apparaître une fine estafilade sur son avant-bras. Elle porta la main à son cou. Le médaillon brisé pendait encore à sa chaîne, la coque de verre vide qui avait protégé la pierre pendant des générations. Et avec elle, tout le poids du secret de sa famille s’abattait sur ses épaules.
Un frisson la parcourut, violent. Le froid ne la quittait pas. Il s’enfonçait dans son ventre, enroulait ses doigts invisibles autour de son cœur comme une algue tourmentée.
— Isabelle ! La voix de Yann tombait de la chapelle, lointaine et inquiète. J’ai entendu un bruit. Que s’est-il passé ?
Elle voulut répondre, mais sa voix resta coincée. Elle s’agenouilla et regarda la fente entre les dalles. En dessous, l’eau luisait ténèbreusement. Le cœur de lumière dormait dans les profondeurs de la terre, entre le monde des humains et celui de la mer. Une clé dans un lieu où personne ne pourrait jamais plus l’atteindre.
— Isabelle !
Il arrivait. Elle se releva laborieusement, s’appuya sur le pilier. Quand il apparut dans l’embrasure de la porte de la crypte, son visage marin tanné par le vent se crispa d’inquiétude.
— Ton bras. Du sang. Adèle ?
— Elle est partie. Isabelle fit un geste évasif. Elle voulait… elle est partie.
Les yeux de Yann glissèrent vers le médaillon brisé, vers la fente dans le sol. Il ne dit rien, mais elle vit qu’il comprenait presque tout.
— La pierre ?
— Perdue. Tombée dans la mer souterraine. Isabelle releva la tête, et pour la première fois elle sentit autre chose que le froid — une détermination tranchante comme un silex. La malédiction est complète, maintenant. Le cœur de lumière est retourné d’où il venait, au fond des eaux, au cœur de la terre. Et moi…
Elle marqua une pause. Ses doigts se crispèrent sur son cou où quelque chose brillait encore — une fissure nouvelle, fine comme un cheveu, courait le long de son poignet, telle une veine bleutée qui semblait bouger sous la peau.
— Et moi, je sens le pacte de Maëlle se refermer sur ma chair. Il avait besoin du cœur pour exister. Sans lui… il me prendra moi à sa place.
Yann traversa la crypte et lui prit la main. Ses doigts étaient chauds, vivants, et pourtant le contact éveilla en elle une décharge étrange, comme une étincelle entre deux orages.
— Il n’empêchera pas ce mariage, dit-il. Nous le briserons sans le cœur. Il doit être un moyen.
Isabelle ouvrit la bouche pour lui dire — pour tout lui dire, sur l’avertissement du fantôme, sur ce que la malédiction prendrait d’elle, sur ce qu’elle aimait de tout ce qu’elle possédait. Mais au moment où elle croisait son regard, elle vit une chose qu’elle n’avait jamais remarquée auparavant. À son poignet, sous le bord de sa manche de chemise remontée par la lutte, une marque bleutée, semblable à la sienne. Une veine qui brillait sous la peau en suivant un motif étrange — identique à celui qu’elle sentait naître sur le sien.
— Yann, murmura-t-elle, tu as la marque, toi aussi ? Depuis quand ?
Il suivit son regard, et son visage pâlit brusquement. Il tira sa manche d’un geste brusque.
— Depuis que j’ai trouvé la lettre de ma grand-mère au grenier, il y a deux jours. Je croyais que c’était une échauffure.
La fente à leurs pieds émit un bruit sourd. L’eau montait en dessous. Et Isabelle comprit soudain ce qu’elle avait refusé de voir depuis le début : la malédiction n’avait jamais visé les femmes de sa famille. Elle visait tous ceux qui s’aimaient.
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