La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 21: The Lost Key
L'air de la crypte était resté dans ses poumons, froid et chargé de sel, longtemps après qu'ils eurent regagné la grande salle. Isabelle s'était assise près de la cheminée, mais le feu ne semblait pas la réchauffer. Un frisson courait sous sa peau, semblable au courant qui avait happé le diamant, un courant qui désormais semblait couler en elle.
Yann préparait du café dans la cuisine adjacente. Le bruit des tasses, le grincement de la pompe à eau – des sons ordinaires qui paraissaient venir de très loin, comme étouffés par une vitre épaisse.
« Tu trembles », dit-il en revenant, posant une tasse fumante devant elle.
Isabelle regarda ses mains. Il avait raison. Un tremblement fin et régulier agitait ses doigts, presque imperceptible. Elle n'avait pas froid, pourtant. C'était autre chose. Une vibration interne, comme si quelque chose en elle cherchait à se détacher.
« Ce n'est rien. Le choc. » « Tu es blanche comme la lune. »
Elle voulut sourire, mais le geste mourut sur ses lèvres. Une douleur sourde lui traversa le crâne, brève mais intense, et elle dut fermer les yeux.
« Isabelle. » La voix de Yann sembla venir de loin, du fond d'un tunnel.
Elle ouvrit les yeux. Il était agenouillé devant elle, ses mains calleuses autour des siennes. Dans son regard, elle vit l'inquiétude. Et sous cette inquiétude, elle reconnut la même vibration qui la traversait. Elle vit la marque sur son poignet, sombre contre sa peau, et comprit qu'il la cherchait des yeux sur elle.
« Ça empire », murmura-t-elle. « Depuis que le diamant est parti. »
Il resserra son étreinte. Sa chaleur lui faisait du bien, un contraste apaisant contre le froid qui montait de ses os.
« Il faut trouver une autre solution », dit-il. « Il existe peut-être un moyen. Quelqu'un au village… » « On a tout essayé. Les livres, les archives, ta grand-mère… » « Pas ma grand-mère. La vieille Gwen. »
Isabelle cligna des yeux. « La femme qui vend des herbes près du port ? » « Ma mère allait la voir quand j'étais enfant. Elle parlait des choses anciennes. Des choses que les autres ne veulent pas entendre. Elle connaît les histoires, les vraies. Celle qui se cachent derrière les légendes. »
Isabelle hésita. La douleur revint, plus forte cette fois, et elle dut mordre sa lèvre pour ne pas gémir.
« D'accord », souffla-t-elle. « Allons-y. »
Le chemin jusqu'au village prit une éternité. Chaque pas résonnait dans sa tête. Le vent marin, d'ordinaire vivifiant, lui semblait chargé d'une menace invisible. Yann restait à ses côtés, une main posée sur le creux de ses reins, la guidant sans qu'elle ait à demander.
La maison de Gwen se nichait au bout d'une impasse pavée, écrasée entre deux bâtisses plus hautes. Une porte basse, peinte d'un bleu écaillé, des volets fermés. Yann frappa trois coups, puis deux coups plus légers. Ils attendirent.
La porte s'ouvrit sans bruit. Une femme les considéra – ou plus exactement, Isabelle eut l'impression que la vieille femme la parcourait tout entière, de sa silhouette chancelante jusqu'au tréfonds de son âme.
« Entre », dit Gwen, s'adressant à Isabelle sans même regarder Yann.
L'intérieur était sombre, encombré de bocaux, de plantes séchées pendues aux poutres, d'objets dont Isabelle ne savait pas identifier l'usage. Une odeur de sel et de thym flottait dans l'air.
Gwen s'assit sur un tabouret près de l'âtre, un feu faible qui semblait ne produire aucune fumée. Elle tendit une main osseuse vers Isabelle.
« Ta main. »
Isabelle obéit. La peau de Gwen était froide, sèche comme du parchemin. Elle palpa le poignet d'Isabelle, s'attarda un instant sur la marque. Ses yeux se plissèrent.
« C'est plus avancé que je pensais. Le courant l'a déjà saisie. » « Le courant ? » demanda Yann. « Qu'est-ce que tu sais du courant ? »
Gwen l'ignora. Ses doigts remontèrent le long du bras d'Isabelle, s'arrêtèrent sur le cou, puis sur sa tempe.
« Tu portes le poids de ta lignée. Mais tu portes aussi autre chose. Quelque chose que tu ne sais pas encore nommer. »
Isabelle retint son souffle. Yann s'avança dans son champ de vision, mais elle le vit flou, comme à travers une eau trouble.
« Que faut-il faire ? » demanda-t-elle.
Gwen laissa retomber sa main. Elle se leva, se dirigea vers une étagère, en tira un petit sachet de tissu qu'elle serra dans sa paume.
« Le diamant n'était qu'une clé. Mais pas la seule serrure. La mer ne se laisse pas acheter, ma petite. Elle se laisse convaincre. »
Elle se retourna vers eux. Son regard était devenu plus dur.
« Tu veux parler en langage clair, vieille femme ? » lâcha Yann, la frustration minant sa voix. « On n'a pas le temps pour des métaphores. »
Gwen rit, un son sec qui rappelait les cailloux roulant sur la grève.
« Le temps, c'est justement ce qui te manque, fils de la mer. Regarde-la bien. Elle n'a plus des jours, elle a des heures. »
Yann pâlit. Isabelle sentit le sol se dérober sous elle, ou peut-être était-ce son propre corps qui cédait.
« La seule chose qui puisse briser ce que le courant a commencé, c'est la miséricorde de l'esprit », reprit Gwen. « Et la miséricorde ne se gagne ni par des pierres, ni par des rituels, ni par du sang versé. Elle se gagne par un acte désintéressé, accompli sans espoir de retour. »
Gwen tendit le sachet à Isabelle. Elle l'ouvrit : une poignée de coquillages blancs, polis par l'eau.
« Que faire avec ça ? »
« Rien. Tu les jetteras dans la mer quand tu auras compris ce que tu es prête à perdre. Pas avant. »
La vieille femme les reconduisit à la porte avec une telle soudaineté qu'ils se retrouvèrent dans la rue sans bien savoir comment. Le vent s'était levé, portant l'odeur annonciatrice de l'orage.
Isabelle s'appuya contre le mur de pierre, ses jambes ne la portant plus. Elle ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, le ciel tournait lentement au-dessus d'elle.
« Yann. » Sa voix était un filet. Il se précipita, la rattrapa avant qu'elle ne tombe.
« Un acte désintéressé », murmura-t-elle. « Je sais ce qu'il faut faire. »
Son regard chercha le sien. Les mots lui brûlaient la gorge, mais elle les dit quand même, d'une voix aussi faible que le murmure de la lame contre la grève :
« Je dois renoncer au château. À mon héritage. À tout ce qui m'attache à cette terre et à cette histoire. »
Yann ouvrit la bouche pour protester, mais elle posa une main sur sa joue, l'arrêtant.
« Laisse-moi l'offrir. Ils ont voulu cette forteresse pendant des générations. Je la libérerai. Je libérerai les lieux. Et peut-être que l'esprit verra que je ne m'accroche plus à rien. »
« Et moi ? » demanda-t-il d'une voix étranglée. « Tu me renonces aussi ? »
Le vent hurla dans la ruelle. Isabelle resta silencieuse. Tout au fond d'elle, la marque brûla, plus fort que jamais, comme si quelque chose cherchait à lui arracher une réponse.
C'est là qu'elle comprit ce qui clochait. La marque n'était pas en train de la consumer pour la punir d'avoir perdu le diamant. Elle se propageait à travers son corps, depuis son poignet vers son cœur, avec une lenteur constante. Et quand elle regarda la peau de Yann, entre les doigts qu'il passait dans ses cheveux, elle vit une ligne sombre qui n'y était pas encore une heure plus tôt.
Il ne lui restait pas des heures.
Ils n'avaient plus du tout.
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