La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 24: After the Ghost
Le soleil se levait à peine sur la lande lorsque Isabelle et Yann atteignirent les grilles du château. L'air sentait encore le sel et l'orage, comme si la nuit entière avait laissé son souffle sur les pierres. Isabelle s'arrêta un instant, la main sur le fer froid, et regarda les tours sombres qui se découpaient contre un ciel lavande.
— Je ne sais pas pourquoi je reviens ici, dit-elle doucement. Je devrais le fuir, ce château.
Yann s'approcha d'elle, son visage marqué par les heures blanches. La marque sur son poignet avait encore pâli depuis l'aube, mais ses yeux gardaient une gravité que la mer ne lui avait jamais donnée auparavant.
— Parce que c'est chez toi. Et parce que tu n'as jamais fui quoi que ce soit, même quand tu en avais envie.
Elle lui jeta un regard en coin, un sourire fatigué aux lèvres. Il avait raison, bien sûr. Elle avait passé sa vie à construire des structures pour les autres, à donner des formes solides à leurs rêves, mais elle n'avait jamais su comment quitter les siennes.
Ils entrèrent par la porte principale, qui gémit comme une vieille âme. Le hall sentait la poussière et l'encens oublié. Isabelle passa ses doigts sur le bois de la rampe de l'escalier, effleurant les sculptures que sa grand-mère lui avait montrées, enfant. Les figures de femmes et de vagues entrelacées, les visages tournés vers un horizon absent.
— Grand-mère me racontait que chaque femme de notre lignée avait laissé sa marque ici, murmura-t-elle. Que leurs mains avaient poli cette rampe, que leurs histoires étaient imprégnées dans le bois.
— Et maintenant tu te demandes lesquelles sont vraies, dit Yann.
Elle acquiesça, la gorge serrée. Toute la nuit, elle avait ruminé les paroles de l'esprit. *Ce n'est jamais la mort que vous avez crainte. C'est l'oubli.* La phrase résonnait dans sa tête comme une cloche d'église sous-marine.
Ils montèrent à l'étage, vers la bibliothèque que sa grand-mère avait utilisée comme bureau. C'était une pièce circulaire, au sommet de la tour est, avec des fenêtres donnant sur la mer de toutes parts. Les livres couvraient les murs du sol au plafond, certains si vieux que leurs reliures semblaient respirer.
Isabelle s'arrêta devant la grande table centrale, couverte de lettres et de papiers qu'elle avait déjà examinés la veille. Mais quelque chose avait changé. La lumière du matin traversait la pièce d'une manière différente, et elle remarqua, pour la première fois, une légère irrégularité dans le plancher près de la cheminée. Une planche qui ne s'alignait pas tout à fait avec les autres.
Elle s'agenouilla, passa ses doigts sur la jointure. Le bois était plus clair, comme si quelqu'un l'avait retiré et remis à de nombreuses reprises.
— Yann, regarde ça.
Il la rejoignit, s'accroupit à côté d'elle. Il sortit la lame de son couteau de poche et la fit glisser dans la fissure. La planche céda avec un petit craquement de surprise, révélant un espace sombre poussiéreux.
Isabelle plongea la main dedans, tâtonnant quelques secondes avant de toucher le cuir. Elle retira un carnet épais, fermé par un ruban de soie bleue, au tissu décoloré par les années.
— Le ruban est de la même couleur que celui des lettres d'Yvonne, dit-elle, le souffle court.
Elle s'assit au sol sans cérémonie, ouvrit le carnet sur ses genoux. La première page portait une date, 1954, et une écriture serrée et élégante, pleine de boucles éconduites.
*« On raconte que notre famille est maudite. Mais j'ai découvert que les malédictions se nourrissent de ce que nous leur donnons : notre peur, notre obéissance, notre silence. »*
Isabelle leva les yeux vers Yann, dont le regard sombre était rivé au texte. Elle tourna les pages lentement, découvrant un journal intime tenu des années durant. Yvonne y parlait de sa jeunesse au château, de sa mère morte « d'une fièvre » — le mot était entre guillemets, souligné deux fois — et de son grand-père, qui lui avait raconté la légende des femmes englouties.
*« Jamais personne n'est mort à cause de la malédiction. Personne n'a été emporté par les flots. Ma mère est partie à Nantes pour fuir mon père, et il a fait courir le bruit qu'elle s'était noyée sous la pleine lune. C'était plus facile que de dire la vérité : qu'elle avait préféré vivre ailleurs plutôt que de mourir ici. »*
Le cœur d'Isabelle battait à tout rompre. Elle tourna les pages plus vite, sautant des années entières, jusqu'à une section datée de 1962, dans laquelle l'écriture devenait plus pressée, plus irrégulière.
*« Je pars ce soir. J'ai organisé mon départ pour une nuit de pleine lune, afin que les pêcheurs témoignent avoir vu ma barque disparaître dans la brume. Mon frère héritera du château, mais je ne le laisserai pas me voler ma vie. J'ai trouvé une place sur un cargo à destination de Québec, sous un nom d'emprunt. Je laisse ce carnet dans sa cachette, espérant qu'une autre femme de la lignée trouve un jour la force de comprendre. La malédiction n'est pas réelle. Elle est le mensonge que nous nous racontons pour justifier nos renoncements. »*
— Elle a fui, laissa échapper Isabelle. Elle n'est pas morte. Elle a fui.
— Et elle vit toujours ? demanda Yann, une note d'espoir dans la voix.
Isabelle feuilleta les dernières pages du journal, cherchant des indices. Une enveloppe était glissée contre la couverture cartonnée, à l'intérieur. Elle l'ouvrit avec précaution. Une carte postale jaunie, représentant une baie enneigée, et une adresse écrite d'une main tremblante : *Mme Yvonne Le Gall, Maison des Vents, Gaspé, Québec.*
— Gaspé, murmura Isabelle. Elle est au Canada. Elle a peut-être des descendants, ou...
Yann sortit son téléphone, regarda l'écran comme s'il s'agissait d'un objet étranger. La batterie était faible, mais le réseau était miraculeusement passable.
— Il faut l'appeler.
— On ne peut pas appeler une inconnue qui vit à l'autre bout du monde avec un simple numéro... Si ?
Il haussa les épaules, affichant une détermination qu'elle ne lui connaissait pas.
— J'ai des contacts. Les capitaines de cargos se parlent. Et les vieilles femmes de port aussi. Donne-moi un quart d'heure.
Il sortit de la bibliothèque, son téléphone à la main, laissant Isabelle seule avec le journal sur les genoux. Elle caressa la page de la main, sentant sous ses doigts les sillons laissés par la plume d'Yvonne. Cette femme avait tout quitté, avait vécu une vie entière loin de la mer de ses ancêtres, avait défié la légende en la refusant.
— Elle a répondu non, dit Isabelle à voix haute, comme pour que le château l'entende. Elle a refusé d'être une victime.
Une heure plus tard, un peu avant midi, Yann revint avec un carnet rempli de notes griffonnées et un numéro inscrit en majuscules.
— J'ai trouvé un moyen. Une connaissance à Saint-Malo, qui connaît un autre capitaine qui accoste à Gaspé deux fois par an. Il donne le nom d'une femme qui tient un petit hôtel au bord des falaises. Elle s'appelle Yvonne, et elle est âgée. Très âgée, paraît-il. Elle ne reçoit presque personne, mais le capitaine dit qu'elle parle parfois de la Bretagne.
Isabelle sentit ses mains trembler. Elle regarda le numéro, puis le journal, puis Yann.
— Et si elle est devenue folle ? Et si la légende l'a rattrapée là-bas, d'une autre manière ?
— Tu ne le sauras pas avant de l'appeler, répondit Yann en lui tendant son téléphone.
Elle hésita une seconde, le temps d'une respiration profonde. Puis elle composa le numéro, la main posée sur le journal ouvert, comme pour puiser le courage d'Yvonne dans le papier.
La sonnerie retentit trois fois. Quatre. Cinq. Isabelle allait renoncer quand une voix faible, mais claire, répondit :
— Allô ?
Un accent français qui avait pris des inflexions douces avec les années, mais qui gardait le goût du terroir breton. Isabelle ferma les yeux, cherchant les mots dans une espèce de prière sans nom.
— Bonjour. Je suis Isabelle Marchand. La petite-fille de Mathilde. Du château de Kerlan.
Un silence. Le vent, au bout du fil, ou une respiration saccadée.
— Mathilde, murmura finalement la vieille femme. Ma petite sœur. Elle parlait de toi, tu sais. Dans ses dernières lettres, avant...
— Avant ?
— Avant qu'elle décide d'oublier, elle aussi. Elle a choisi de croire à la légende, à la fin. Elle a cru que la seule issue était d'arrêter de vouloir vivre pleinement. C'est ça, la malédiction, lorsque je te le dis. Elle se perpétue par le silence et la peur. Ceux qui oublient leurs rêves disparaissent une seconde fois, et c'est celle-là la vraie mort.
Isabelle sentit les larmes lui piquer les yeux. Elle regarda la mer par la fenêtre, la lumière de midi qui dorait les vagues, et pour la première fois depuis son arrivée, elle ne vit pas une menace dans le mouvement des flots. Elle y vit une promesse de départ, de route qui se dessine.
— Et si je refuse d'oublier ? demanda-t-elle.
Au bout du fil, Yvonne rit doucement, un rire mince et usé, mais vivant.
— Alors tu as déjà rompu le premier maillon de la chaîne. Le reste, il faudra le faire ensemble. Je viens, si tu veux de moi. J'ai quatre-vingts ans et un cœur fatigué, mais je crois qu'il a encore une traversée en lui.
Isabelle garda le téléphone contre son oreille un long moment après que Yvonne eut raccroché. Elle fixa les vagues sans les voir, sentant la présence de Yann à ses côtés, son silence bienveillant qui n'exigeait ni explication ni réponse.
Elle referma le journal, noua le ruban bleu autour de la couverture, et le posa au centre de la table de la bibliothèque, face à la mer.
— Elle vient, dit-elle. Elle sait où est le cœur, où commence le vrai récit.
— Je sais, répondit Yann, une main posée sur son épaule. Je ne t'ai pas quittée, pendant que tu parlais.
Isabelle posa sa main sur la sienne, sentit la chaleur de sa paume à travers l'étoffe de sa chemise. Elle ne savait pas ce que l'arrivée d'Yvonne apporterait, ni ce qu'il adviendrait d'eux, de ce château, de cette mer qui les avait marqués tous les deux. Mais pour la première fois depuis des semaines, l'obscurité qui l'attendait ne ressemblait plus à une fin. Ça ressemblait à une page blanche, prête à recevoir une autre histoire.
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