Lumen Reads

La Malédiction des Marées

Lire le chapitre 6: Yvonne's Sketchbook

Le grenier sentait le bois sec et la poussière de mer. Isabelle l’avait trouvé après le dîner, en cherchant une pièce que Corentin avait mentionnée à voix basse — « la chambre de la demoiselle » — sans vouloir en dire davantage. Elle avait suivi le couloir du deuxième étage jusqu’à une porte basse, verrouillée d’un simple loquet en fer qu’elle n’avait pas hésité à soulever.

Sous les poutres arquées, une lumière basse de fin de journée filtrait par un œil-de-bœuf rond. Des malles s’empilaient comme des tombes, leurs serrures rouillées pleurant des traces brunes. Isabelle écarta une toile d’araignée épaisse comme un rideau et découvrit au fond un carton à dessin de cuir écaillé — déposé là, presque posé, comme si quelqu’un avait voulu qu’on le trouve.

Elle l’ouvrit.

Dedans, une vingtaine de feuilles de papier fort, toutes couvertes d’encre et de fusain. La première représentait une carte, tracée d’une main sûre mais fiévreuse. Le trait était parfois tremblé, revenu deux fois sur lui-même comme pour corriger une erreur qu’on ne parvenait pas à nommer.

Isabelle tourna les pages lentement. Des croquis de la côte, pointes et récifs, avec des noms écrits en marge — *La Gargouille, Le Saut-du-Loup, Roche Percée*. Plus bas, une mention au crayon : *la grotte ne se voit qu’à marée basse de morte-eau, par temps clair, depuis la pointe sud.*

Elle leva la tête, puis regarda par l’œil-de-bœuf. Le soleil déclinait sur l’horizon, traçant une traînée de cuivre sur l’eau. La pointe sud — elle l’avait vue du jardin, hérissée de rochers noirs.

Elle revint au carnet. Les feuilles suivantes étaient d’une autre main, plus appliquée ; ce devait être des relevés anciens, sans doute recopiés d’un registre. Des schémas de grottes marines, avec des légendes au crayon : *entrée noyée trois heures par cycle*, *passage au fond de la salle — soufflerie du nord*, et puis une croix, une seule, accompagnée du mot : *L’œil.*

La page suivante fit battre son cœur plus fort.

Un portrait. Une jeune femme — elle ressemblait à la femme du portrait du salon, Marguerite, avec les mêmes pommettes hautes, le même cou droit. Mais le dessin était moderne, le papier plus frais, le trait plus nerveux. Au bas de la page, dédicacé : *Moi, à vingt-trois ans, été 1960. Qu’ils me reconnaissent si jamais ils osent regarder.*

En dessous, une petite écriture rapide, presque rageuse : *Je ne serai pas marchandise. Ils ont choisi pour moi. Je choisis pour moi.*

Isabelle resta immobile, le papier entre les doigts. Yvonne. Son arrière-tante disparue en 1987, celle que tout le monde disait noyée sans avoir jamais retrouvé le corps. Elle n’était pas morte. Elle avait fui.

Elle tourna la page sans la quitter des yeux.

Là, un dessin plus précis encore : la même grotte, vue de l’intérieur, en coupe. Une salle haute, des stalactites, et au fond une faille verticale, dessinée comme un œil ouvert — la pupille était un symbole, un cercle entouré de rayons, celui-là même qui figurait sur la couverture du livre de comptes codé de Marguerite. Au-dessous, une légende griffonnée :

*Ce que Marguerite a promis est gardé sous la mer. Le pacte peut se rompre là où il a été scellé. Il faut trois nuits — la première pour trouver, la seconde pour prier, la troisième pour rendre.*

Isabelle retint sa respiration. La phrase était encadrée, soulignée deux fois.

*Rendre.* Rendre quoi ?

Elle feuilleta plus avant. Des dessins du phare, encore, puis une série de pages vierges, presque toutes — sauf les dernières, où la même écriture rageuse revenait, plus petite, plus pressée :

*Ils ont annoncé les fiançailles hier. Un homme de Rennes, des usines. Une alliance contre la dette, disait ma mère. Je serai le paiement si je reste. La mer est plus fidèle à qui la respecte.*

*J’ai vu le bateau. La troisième nuit, quand la lune est pleine et la grotte ouverte, le gardien dort. Grand-mère le disait. Si on passe pendant qu’il dort, on peut atteindre le cœur et le briser.*

*Elle a essayé, elle aussi. Elle n’a pas eu le temps. Elle a choisi de porter la dette pour que je sois libre. Je ne laisserai pas son sacrifice être vain.*

Isabelle tourna la dernière page — et s’arrêta net.

Un dessin d’elle. Une femme plus jeune, certes, coiffée différemment, le visage doux et des yeux paisibles. Mais le menton, la bouche, la façon dont la tête s’inclinait — c’était elle. Au bas, trois mots :

*Elle reviendra.*

Une main glacée sembla se poser sur la nuque d’Isabelle. Elle relut. *Elle reviendra.* Yvonne avait dessiné ça quarante ans avant qu’Isabelle pose le pied à Keravel. Comment pouvait-elle…

Le pendentif, contre sa poitrine, devint soudain plus lourd. Le froid inhabituel de la pierre lui mordit la peau à travers le tissu de son chemisier. Isabelle le sortit d’un geste vif, le tint devant elle. La lune de pierre était toujours fissurée, la surface laiteuse traversée d’une veine fine. Mais cette fois, dans ses profondeurs, elle crut voir remuer une ombre — lentement, comme quelque chose qui tournait à l’intérieur de la pierre, cherchant une issue.

« Qu’est-ce que tu es ? » murmura-t-elle.

L’ombre sembla bouger en réponse. Ou n’était-ce que la lumière qui changeait ? La fissure s’était-elle élargie depuis le matin ? Isabelle ne pouvait pas l’affirmer. Mais elle ne voulait pas remettre la chaîne autour de son cou. Une voix intérieure, raisonnable, lui recommandait de ranger le locket et de demander conseil à Yann. Elle avait cédé à la fascination une fois déjà, et le prix en avait été une nuit d’horreur devant la barque fantôme.

Pourtant, ses doigts restèrent fermés sur la pierre. Les pages du carnet lui semblaient brûlantes. Yvonne avait trouvé un passage — elle en avait trouvé la carte, les instructions, les conditions. Et elle avait dessiné Isabelle, des décennies avant sa naissance. Ce n’était pas de la folie. C’était de la certitude.

Isabelle replaça lentement la chaîne autour de son cou.

Le contact fit courir un frisson froid le long de son bras, mais elle ne retira pas la pierre.

Elle rassembla le carnet de dessins, le glissa dans la poche de son manteau, et redescendit l’escalier de l’étage dans l’obscurité bleuissante du crépuscule. Dehors, la pluie avait cessé, mais l’odeur de sel était plus forte que jamais. La mer était donnée, plate, luisante sous un ciel qui virait au violet.

Elle marcha jusqu’au bord du jardin, à l’endroit même où elle s’était tenue le premier soir, et regarda vers le sud.

À la limite du promontoire, sous le dernier éclat du jour, elle crut voir quelque chose : pas une lumière cette fois, mais une tache plus sombre dans l’eau, une entaille dans le noir des falaises. Une ouverture. À cette distance, c’était impossible à distinguer clairement — et pourtant elle aurait juré que la mer venait de respirer, aspirant une onde vers ce point.

La grotte de Yvonne.

Le pull se fit plus pressant — une traction franche, presque un appel, dans sa poitrine. Elle pouvait retrouver la falaise demain. Chercher la descente. Voir par elle-même ce que son arrière-tante avait découvert.

Mais une autre voix, plus grave, lui rappela les règles de la série : dix jours. Dix jours avant la pleine lune. Le temps de préparer, de comprendre — pas de courir vers la première piste comme une somnambule.

« Demain », dit-elle à voix haute, pour se l’entendre dire. « Demain, je parle à Yann avant toute chose. »

Elle tourna le dos à la mer, le carnet toujours contre son cœur, la lune de pierre battant à son cou comme un second pouls. Elle ne vit pas, dans la vitre du salon qu’elle traversait, le reflet d’une silhouette pâle qui la suivait des yeux depuis l’angle de la pièce — une jeune femme aux pommettes hautes, au regard pareil au sien, qui demeurait parfaitement immobile et qui ne disparaissait pas quand Isabelle se retournait.

Quand elle se retourna, la pièce était vide. La fenêtre ne reflétait que les meubles, une chandelle mourante et son propre visage. Mais en redescendant l’escalier, Isabelle aurait juré avoir entendu, au-dessus d’elle, le bruit léger d’un pas qui cherchait à ne pas faire craquer le plancher.