La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 1: The Midnight Despatch
La ferme brûlait comme un cierge de cathédrale, et René Delacroix courait déjà quand les premières poutres s'effondrèrent dans un craquement de mâchoire géante.
Derrière lui, le chaume embrasé projetait des ombres dansantes sur la neige sale de Lorraine. Devant, la forêt s'ouvrait comme une gueule noire. Il tenait le pli contre sa poitrine, sous le buffle taché de suie, et chaque foulée lui rappelait que Richelieu ne payait pas pour des morts lentes.
— *Halte !*
Le cri monta de la gauche, suivi d'un coup de mousquet dont la balle siffla à dix pouces de son oreille. René jura, bifurqua, plongea entre deux hêtres. Leurs branches basses lui cinglèrent le visage comme des verges.
Il avait tué le dragon qui gardait la ferme — un pauvre bougre qui montait la garde pour un seigneur absent, payé en cuivre et en menaces — puis il avait mis le feu à la grange pour couvrir sa fuite. La lettre était dans sa ceinture, cousue dans une poche de toile cirée, et son poids ne pesait pas plus que celui d'une plume d'oie. Mais chaque gramme de cette plume pouvait décider si l'Europe entière allait continuer à saigner pendant encore dix ans.
Cavalerie. Derrière lui, les sabots martelaient la terre gelée comme un tambour de régiment. Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule : des silhouettes sombres émergeaient des flammes, cuirasses luisantes, cimiers à plumes. Cuirassiers impériaux. La cavalerie d'Ossa. Le cardinal avait prévenu que les troupes du Saint-Empire patrouillaient la frontière, mais il n'avait pas dit qu'elles étaient aussi *proches*.
— *Nach ihm ! Er ist allein !*
Ils étaient six, peut-être sept. René savait compter, et il savait aussi que sept cavaliers contre un homme à pied ne laissaient aucune place à l'héroïsme. Il n'avait jamais été héros. Il était un homme qui savait changer de visage, de langue et de loyauté plus vite qu'un joueur ne retourne une carte.
Le terrain montait. Les hêtres s'éclaircirent pour laisser place à des buissons d'épineux, puis à une lande nue qui semblait s'étendre jusqu'aux montagnes. René connaissait cette région — il avait traversé la Lorraine une douzaine de fois, sous une douzaine de noms — et il savait ce que cette lande cachait.
À deux cents pas devant lui, la terre se crevassait d'un ravin profond de trente pieds, large de dix, avec au fond un torrent qui coulait entre les rochers. Un cavalier serait forcé de faire un détour d'un quart de lieue pour trouver un passage. Un homme à pied, s'il avait des jambes solides et une prière en réserve, pouvait peut-être sauter.
René n'avait pas prié depuis vingt ans. Il espéra que ses jambes suffiraient.
Derrière, la cavalerie se déploya en éventail. Le chef — un officier en cuirasse noire, cimier blanc, qui devait être le colonel von Spee, ou quelque autre nom à particule que les nobles allemands aimaient à traîner comme des chaînes — leva son pistolet et visa. Les mousquets étaient des armes de fortune à cette distance, mais un homme ne courait pas en zigzag sans fin.
Le premier coup partit. La balle souleva une gerbe de terre gelée à trois pas sur sa gauche. Le deuxième, du pistolet de l'officier, frôla sa cuisse droite avec une chaleur de fer rouge contre son mollet.
— *Schnappt ihn euch lebendig, ihr Hunde !* hurla l'officier. *Der Brief darf nicht ankommen !*
René sourit malgré la brûlure à sa jambe. *Le courrier ne doit pas arriver.* Intéressant. Les hommes d'Ossa savaient ce qu'il transportait. Cela signifiait que le traître était au sein du cabinet même du cardinal, ou que les renseignements impériaux étaient plus rapides que la poudre.
Il atteignit le bord du ravin sans ralentir. Le torrent grondait trente pieds plus bas, entre des parois de grès striées de racines mortes. De l'autre côté, la lande continuait vers une crête boisée, au-delà de laquelle se trouvait la route de Verdun. Trois jours de marche. Peut-être quatre, avec la neige.
Le cheval le plus proche était à trente pas. René entendit le souffle de la bête, l'odeur de sueur et de cuir, le grincement des mors. Sans réfléchir — car réfléchir, c'était mourir — il prit son élan et sauta.
L'espace d'un battement de cœur entre sauter et retomber, il vit le vide sous lui, les rochers en bas, l'écume blanche du torrent, et il pensa à la lettre. Elle était encore là, contre sa poitrine. Cela lui parut un miracle ordinaire.
Sa botte gauche heurta le bord opposé, mais le sol était gelé et glissa. Son genou cogna le grès avec un bruit sourd qui lui arracha un juron. Il agrippa une racine, sentit la terre se dérober, tira de toutes ses forces. Ses doigts s'enfoncèrent dans l'humus glacé. Un caillou roula dans la poche de sa joue.
Derrière lui, l'officier tira son cheval à quelques pouces du bord. Le cavalier jura, se dressa sur ses étriers, et René vit la frustration brûler dans ses yeux dans la lueur lointaine de la ferme en flammes.
— *Er ist entkommen*, grinça un soldat.
— *Nein. Er hat nur den Abgrund überquert. Wir reiten nach Süden und schneiden ihm den Weg ab.*
René ne comprenait que l'allemand de camp, mais il saisit l'essentiel. L'officier allait contourner le ravin par le sud, et si René suivait la route la plus directe vers Verdun, il les trouverait en travers de son chemin.
Il se releva, cracha un filet de sang — il s'était mordu la joue dans la chute — et entreprit de monter la pente de l'autre côté. Sa jambe droite le lançait là où la balle l'avait frôlé, mais la peau n'était pas percée. Il avait gagné du temps, pas la course. Sept cavaliers contre un homme à pied, sur terrain découvert : la poursuite recommencerait dans moins d'une heure.
Parvenu sur la crête, il s'accroupit un instant et observa. L'officier et ses hommes remontaient déjà vers le sud au grand galop. Les sabots soulevaient des mottes de terre noire, visibles à contre-jour dans la clarté sinistre de l'incendie. Ils seraient de l'autre côté du ravin dans vingt minutes, peut-être moins, et la route de Verdun n'était qu'à une demi-lieue de sa position actuelle. Impossible de l'atteindre avant qu'ils ne coupent la ligne.
René resta accroupi encore un moment, le souffle court, la lettre battant contre sa poitrine comme un second cœur. Le froid commençait à mordre. La sueur de sa course gelait dans le col de son buffle et collait à sa peau. Il n'avait ni nourriture, ni cheval, ni argent qu'il n'eût dissimulé dans la doublure de sa botte. Il avait une lettre, un pistolet déchargé, une dague, et une connaissance intime de la géographie de la trahison.
Il tira le pli de sa ceinture, brisa le sceau de cire rouge aux armes du cardinal — un geste interdit, passible de pendaison — et lut à la lueur tremblante du ciel embrasé.
L'écriture de Richelieu était rapide, serrée, presque illisible sous la pression d'une plume qui courait après la pensée. Mais le sens était limpide.
*« À Monsieur de Feuquières, gouverneur de Verdun. Par la présente, vous ordonnerez à toutes les garnisons françaises de l'est de laisser passer librement les forces suédoises de Gustave-Adolphe en territoire lorrain. Tout obstacle mis à leur passage sera traité comme un acte de trahison envers la Couronne. Vous ferez également libérer les capitaines protestants détenus dans vos prisons militaires et vous leur rendrez leurs enseignes. Que cela soit fait sans délai ni correspondance, sous peine de votre tête. Signé, Richelieu. »*
René lut deux fois, puis une troisième, lentement, pour être certain de comprendre ce qu'il tenait entre ses doigts. C'était un sauf-conduit pour les protestants alliés au cardinal contre l'Empereur. Une autorisation de traverser la Lorraine, de recruter, de semer la discorde. Si cette lettre arrivait à Verdun, les forces suédoises entreraient dans le jeu français, et la guerre qui dévorait l'Empire depuis dix ans ne ferait que s'embraser davantage.
S'il la brûlait, là, dans la neige, et que Feuquières ne recevait jamais cet ordre, les capitaines protestants resteraient en prison, les colonnes suédoises resteraient au nord du Rhin, et l'Empereur pourrait concentrer ses forces contre les alliés affaiblis. La paix n'était pas certaine. Mais le sang versé le serait moins.
S'il la livrait, il serait payé. Cent pistoles, avait promis l'agent du cardinal à Paris. Peut-être davantage, s'il savait marchander. C'était plus qu'un paysan ne gagnait en dix ans.
Il resta là, accroupi sur la crête gelée, le papier tremblant dans ses mains durcies, pendant que la ferme continuait de brûler derrière lui et que la cavalerie impériale contournait le ravin. La question n'était pas de savoir s'il pouvait échapper aux soldats d'Ossa. La question était de savoir pourquoi il hésitait à livrer une lettre qu'il avait payée de son sang.
Il entendit au loin un chant grêle, presque noyé dans le vent — un coq, peut-être, ou une cloche de village. Le vent arrivait de l'est, chargé de cendres et de l'odeur de la guerre.
René replia la lettre avec soin, la remit dans sa poche de toile cirée, et se leva. Sa jambe cria. Il l'ignora.
Il y avait un village à une lieue au nord-ouest, il le savait. Un hameau de paysans trop pauvres pour être pillés deux fois. Il y trouverait une écurie, un cheval de trait, et peut-être un habit moins voyant que son buffle de mercenaire. La cavalerie impériale cherchait un courrier français. Il cesserait donc d'être un courrier français avant l'aube.
Derrière lui, la ferme s'effondra dans une bourrasque d'étincelles. Le ciel s'assombrissait à l'est, là où les cavaliers avaient disparu, et la neige recommençait à tomber en fins cristaux qui fondaient sur ses joues comme des larmes tièdes.
Il prit la direction du hameau, la lettre battant contre son cœur, et se demanda, sans trouver de réponse, pourquoi il ne l'avait pas déjà jetée dans le feu.