La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 19: The Saint-Michel Cross
Le col s’ouvrit d’un coup de crosse. René cligna des yeux dans la lumière crue du matin, la neige du Jura encore accrochée à ses bottes, et se retrouva face à une hallebarde croisée devant sa poitrine. Le garde suisse avait le visage taillé dans le granit, un nez cassé, et des yeux qui n’avaient pas cligné depuis trois empires.
« Papiers. »
René sourit. Son sourire était un outil, rodé par des années de mensonges. « Je suis un marchand de vin de Besançon, je me rends à l’abbaye de Saint-Michel pour une livraison de messes. »
Le garde ne baissa pas la hallebarde. Il scruta le visage de René, puis son manteau, puis la bosse discrète sous sa chemise—la lettre rouge, toujours collée contre sa peau. « Vous avez l’accent de Paris, pas de Besançon. »
« J’ai appris le commerce à Paris. »
« Et vous portez un crucifix de fer ? »
René baissa les yeux. Le crucifix pendait à son cou, un héritage de sa mère, une vieille croix de Saint-Michel, patinée par les doigts et les siècles. Il l’avait presque oublié. « C’est un souvenir familial. »
Le garde posa sa hallebarde contre le mur du poste de garde. Il dégaina une épée courte, large, usée par des centaines de combats. « Cette croix, je la connais. Elle appartenait au capitaine Marat, qui commandait la garde du pont de Rheinfelden. Je l’ai vu mourir, il y a cinq ans, quand les Impériaux ont repris le pont. Il portait cette croix. Et il l’a donnée à personne. »
René ne bougea pas. À sa gauche, von Rheda, silencieux, la main posée sur la garde de son épée, regardait la scène sans intervenir. Derrière le garde, une douzaine d’autres soldats s’étaient arrêtés de jouer aux dés pour observer.
« Je l’ai achetée à un brocanteur à Fribourg », dit René. « Je ne savais pas qu’elle avait un propriétaire. »
« Vous mentez. » Le garde leva son épée. « Marat était mon frère. Il ne s’est jamais séparé de cette croix. Vous l’avez prise sur son cadavre, ou vous l’avez tué vous-même. »
Le mur de pierre était froid dans le dos de René. Les soldats formaient un demi-cercle, curieux, presque joyeux. Un duel improvisé, un divertissement de plus dans une guerre qui n’en finissait pas.
« Je ne me bats pas pour un morceau de fer », dit René.
« Vous vous battrez, ou vous mourrez ici. Les deux me conviennent. »
Von Rheda fit un pas en avant. « Ce marchand voyage sous ma protection. »
Le garde ne le regarda même pas. « Il voyage sous la protection d’un crucifix volé. Ça n’a pas de valeur ici. »
René défit son manteau, le posa soigneusement par terre, et tira son épée—une lame simple, achetée à Lisieux, sans la moindre grâce. Il avait l’avantage de l’âge : le garde avait quinze ans de moins, la fougue et la colère. René avait vingt ans de mensonges, et une volonté de fer forgée dans la survie.
Le garde attaqua le premier, comme prévu. Un coup large, puissant, destiné à fendre un crâne en deux. René esquiva d’un pas, ne riposta pas. Le garde pivota, enchaîna une feinte basse, une attaque haute. René para, recula, nota le rythme de la respiration de son adversaire, l’angle d’usure de sa lame, la projection de son poids sur la jambe gauche.
Il aurait pu tuer le garde en trois mouvements. C’était une tentation, propre et nette. Mais tuer un garde suisse devant son poste, c’était déclarer la guerre à toute la confédération, et son faux document tomberait en lambeaux.
Il recula encore, laissa le garde croire qu’il était lâche. Deux soldats rirent. Le garde, conforté, chargea avec un cri.
Une flèche lui traversa le cou.
Le garde s’arrêta net, comme s’il avait heurté un mur invisible. Il regarda la pointe de la flèche qui dépassait de sa gorge, puis tomba à genoux, puis face contre terre, dans la neige sale.
Silence. Puis un jeune soldat, à l’écart, baissa son arc. Son visage était pâle, ses mains tremblaient. « Il avait tué mon frère à Rheinfelden aussi. Il avait pendu notre famille. »
Les autres soldats regardèrent le corps, puis René, puis le jeune archer. Personne ne bougea. Le capitaine du poste, un homme âgé au visage couturé, sortit du bâtiment, vit le corps, et ne posa qu’une seule question : « Le marchand est vivant ? »
« Oui », dit quelqu’un.
Le capitaine regarda René, puis la croix de fer qui brillait dans la lumière hivernale. « Un homme qui porte une relique de Saint-Michel et qui survit à un duel sans verser une goutte de sang… » Il fit un geste vers l’intérieur du poste. « Vous dormirez à l’abbaye ce soir. Les moines vous hébergeront. Nous ne sommes pas des sauvages. »
René ramassa son manteau. Sa main ne tremblait pas, mais il sentait la sueur froide sous ses aisselles, et la lettre rouge qui brûlait contre sa poitrine, comme une seconde peau, comme un juge qui n’avait pas encore rendu son verdict.
Von Rheda s’approcha, à voix basse : « Cette croix vous a presque tué. »
« Cette croix m’a sauvé », dit René. « Elle m’a donné une chambre pour la nuit. »
Il ne sut pas encore que cette chambre contenait les archives de la nonciature, et que son mensonge, ce soir-là, le conduirait à la vérité la plus dangereuse qu’il ait jamais cherchée.
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