La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 18: The Lisieux Scribe
La pluie s'était tue depuis deux heures, mais l'humidité de la forêt de Lisieux imprégnait encore leurs manteaux. René avançait entre les hêtres mouillés, la lettre du pacte franco-suédois pressée contre sa poitrine comme une seconde peau. Von Rheda marchait derrière lui, silencieux, le regard balayant les sous-bois.
— C'est là, dit René en désignant une ferme isolée dont la cheminée crachait une fumée grise et régulière.
Le capitaine haussa un sourcil.
— Tu m'avais parlé d'un scribe. C'est une porcherie à l'abandon.
— C'est le genre d'endroit où les scribes qui ne posent pas de questions élèvent des cochons, répondit René. La couverture est bonne.
La ferme était solidement bâtie, ses pierres jointes par un mortier sombre. Trois coups de heurtoir, un silence, puis un judas s'ouvrit à hauteur d'œil.
— Le printemps est précoce en Franche-Comté, dit René.
— Et l'hiver y reste quand même des semaines, répondit la voix derrière le judas.
La porte pivota sur ses gonds huilés. Un homme mince apparut, vêtu d'une robe de bure usée, le visage buriné comme une racine de vieux chêne. Il mesura René des yeux, puis von Rheda, et son regard s'attarda sur la croix de fer ornée de pierreries qui pendait sur la poitrine du capitaine.
— Cinquante écus, dit-il. Plus si vous voulez que je ne me souvienne pas de vos visages.
René eut un sourire qui n'atteignit pas ses yeux.
— Cent. Je veux un travail en deux temps. D'abord, une copie quasi parfaite, avec une variante que je te dicterai. Ensuite, tu noieras l'original dans de la colle de pâte et de la gomme arabique, de manière qu'il devienne difficile à distinguer du papier que nous aurons fumigé.
Le scribe l'invita à entrer d'un geste du menton. L'intérieur de la ferme sentait la cire, la térébenthine et le suif. Des tables de chêne supportaient des encriers, des plumes d'oie décapitées, des papiers bruts ou filigranés. Dans un coin, un four à pain servait probablement à sécher les encres fraîches.
— Montre-moi le texte, dit le scribe.
René défit les boutons de son pourpoint et retira le pacte, encore enveloppé dans une toile cirée. Von Rheda s'approcha, curieux malgré lui.
— Tu veux duper le duc, dit le scribe en déroulant le parchemin. C'est bien. Le duc que tu vises est-il connu pour lire ? Ou pour écouter ce qu'on lit pour lui ?
— Il lit lui-même, répondit René. En latin et en allemand.
L'homme siffla doucement.
— Cinquante écus de plus, si tu veux que je travaille un faux qui survivra aux doigts humides d'un duc nerveux. La colle de pâte seule te trahira.
René fouilla dans sa bourse et jeta une pièce d'or sur la table.
— Alors fais-moi un chef-d'œuvre.
Pendant trois heures, le scribe travailla. Il ne demanda pas le contenu exact du pacte, mais dicta à René les phrases à recopier, variant un mot ici, une clause là. Là où le vrai pacte disait : « Si le Roi Très Chrétien retire son armée du théâtre allemand, Sa Majesté suédoise abandonnera toute prétention sur les rives du Rhin », le faux disait : « Si Sa Majesté suédoise retire ses armées en deçà du Weser, le Roi Très Chrétien s'engage à faire cesser les hostilités dans les provinces rhénanes sous un délai de soixante jours. »
Von Rheda suivait le travail depuis l'angle de la pièce, les bras croisés contre la pierre froide du mur. Il n'intervenait pas, mais son silence était lourd, chargé. Finalement, quand le scribe sortit pour soulager sa vessie dans les bois, il s'approcha de René.
— Tu veux faire croire à un duc neutre que la France est prête à changer de camp, dit-il à voix basse. Pourquoi ?
René referma la toile cirée sur l'original trempé dans la solution de gomme.
— Parce que la paix ne vient pas des traités, capitaine. Elle vient des croyances. Si je fais croire à ce duc que la France va trahir ses alliés suédois, il va prévenir les Impériaux. Les Impériaux vont déplacer leurs troupes pour profiter de la brèche. À ce moment-là, j'aurai mon accès à la vallée des Trois-Évêchés.
— Et le vrai pacte ? demanda von Rheda.
René hésita. Puis il dit :
— Le vrai pacte reste une preuve. Une preuve que je garde en réserve.
Le scribe revint, les mains auréolées d'humidité. Il étala le faux parchemin sur la table, le compara à l'original fumigé, ajusta le ton des encres, gratta une lettre pour la reformer avec plus d'à-propos. Il travailla les sceaux de cire, non en les imitant — ces sceaux étaient trop complexes, trop particuliers — mais en créant une cire légèrement vitreuse qui semblait authentique au premier toucher.
— S'il utilise une pierre de touche, tu es mort, dit-il simplement.
— Le prince de Constance utilise ses yeux, pas des pierres, répondit René.
Le scribe finit par lever la tête, les jointures blanchies par la manipulation des plumes.
— Je connais la voix qui t'a dicté ce texte, dit-il en le regardant droit. Tu me fais faire de l'or d'une lettre à demi française et à demi suédoise, avec une phrase désignant les provinces rhénanes, qui sera présentée à un prince qui n'a rien à voir avec les bords du Rhin. C'est toi qui la portes, la guerre en Europe ?
René serra la mâchoire.
— Ce n'était pas la question.
— La question que je pose, c'est : qui veut que ce duc croie que la France bascule ? Parce que la France qui bascule à Constance, c'est un autre chemin vers la paix. Mais elle peut aussi servir à un coup politique qui enterrerait les Suédois et laisserait les Impériaux maîtres du terrain. Et là, ce duc serait un imbécile d'acheter une promesse qui le ruinerait.
René regarda l'homme — ce petit scribe lapidaire, chemisier des mots, qui avait vu passer des décennies de mensonges sous ses doigts à encre.
— Si tu veux la vérité, dit René, je cherche un chemin vers la paix. Le vrai pacte dit que la France va combattre jusqu'à la fin de la guerre. Mais il y a des hommes, à Saint-Germain et à Stockholm, qui croient que la guerre ne peut finir que par la volonté d'un seul. Je vends à ce prince non pas la paix, mais une raison de la désirer.
Le scribe eut un rire sec et bref.
— Alors pourquoi ne pas brûler ton vrai pacte et garder seulement le faux ?
René hésita. C'était une bonne question, et elle le gênait.
— Parce qu'il me faut une monnaie d'échange avec les autres, dit-il. Celui qui tient une preuve de mauvaise foi tient un levier sur ceux qui détiennent la puissance.
Von Rheda s'approcha de la table et posa sa paume à plat sur l'original humide. Il parla pour la première fois depuis des heures.
— Tu tiens un levier. Mais tu ignores pour qui tu le tiendras. Un enfant qui joue avec un marteau peut croire qu'il construit une maison, jusqu'à ce qu'il renverse un mur porteur.
René sentit le poids de la croix de fer contre son sternum, la chaleur des trois documents secrets contre sa peau, le travail du scribe s'achevant devant lui. Il n'avait pas prévu que ce qu'il fabriquait là, dans cette porcherie de Lisieux, allait non seulement duper le Prince de Constance, mais offrir au capitaine von Rheda un motif concret de le trahir. Ce faux indiquerait que la France s'apprêtait à lâcher les Suédois. Et si von Rheda décidait d'en informer les Impériaux — avec le nom de René comme témoin — alors René n'aurait plus une vie devant lui, mais à peine une heure.
— Finis ton travail, dit René au scribe. Je partirai au matin avec les deux documents.
Le scribe hocha la tête. Il posa son grattoir sur le bord de la table, puis glissa une main sous son établi. Il en sortit un cachet de cire portant un symbole que René ne reconnut pas immédiatement — trois lys sous une étoile à huit branches.
— Un dernier conseil, messire courier, dit le scribe. Ce prince de Constance dont tu parles — il est dévot, prudent, mais il a un confesseur. Et ce confesseur est jésuite. Si ton faux ne porte pas la marque de la nonciature pontificale, il sera mort dès la première lecture.
Von Rheda se figea, et René sentit le sang quitter ses mains. Il jeta un œil au sceau du scribe, aux trois lys sous l'étoile.
— La nonciature de Lisieux, murmura-t-il. Tu as servi la papauté.
Le scribe eut un sourire triste.
— Je sers celui qui paie suffisamment pour que je pose la bonne marque. Aujourd'hui, c'est toi. Demain, si un officier impérial venait demander compte de mes travaux, je pourrais lui montrer comment imiter un pacte franco-suédois, et je pourrais avoir ton nom à mettre dans sa main.
Il laissa sa phrase s'installer, comme une lame dans l'air.
— Cinquante écus de silence. Encore cinquante et je t'épaule de la marque apostolique, sans laquelle ton prince de Constance te fera jeter au feu.
René blêmit. Von Rheda s'écarta de la table, sa main droite remontant lentement vers le pommeau de son épée. Le scribe vit le geste.
— Tuez-moi et vous ne saurez jamais comment les sceaux flottent, dit-il d'une voix paisible. Mais vous apprendrez vite comment vous mourrez sans eux. Choix rapide, capitaine, ou choix intelligent ?
L'air dans la ferme se fit plus dense. René compta les pièces qui lui restaient dans sa bourse intérieure — à peine trente écus et un médaillon d'argent arraché au cadavre d'un quartier-maître suédois. La pluie recommençait à marteler les tuiles.
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