La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 27: The Forged Rest
La douleur lui coupa le souffle avant même qu'il n'ouvre les yeux. Chaque inspiration lui poignardait le flanc comme un couteau rouillé. René resta immobile un long moment, le visage contre une planche grossière, comptant les battements de son cœur pour s'assurer qu'il vivait encore. Le bois sentait la résine et l'humidité d'une cave. Quelque part au-dessus de lui, des voix étouffées murmuraient en allemand.
Il ouvrit les yeux. Une lampe à huile vacillait sur une table basse, révélant une pièce exiguë aux murs de torchis, un lit de fortune, des sacs de grain empilés dans un coin. La maison d'un batelier, peut-être, ou d'un contrebandier. Von Rheda était assis près de la porte, une arbalète chargée posée sur les genoux, le visage fermé.
— Tu as dormi seize heures, dit le mercenaire allemand sans le regarder. Le médecin est passé. Tu as deux côtes cassées et une fièvre qui n'est pas encore partie.
René se hissa sur un coude, grimaça, retomba. La sueur collait sa chemise à sa peau. Il passa la langue sur ses lèvres desséchées.
— Où sommes-nous ?
— Sur la rive sud de la Seine, à deux lieues de Paris. La maison d'un pêcheur qui doit de l'argent à des gens que je connais. On y est en sécurité pour une nuit, peut-être deux.
René ferma les yeux. Les images lui revinrent par fragments : la main gantée du garde qui l'avait jeté dans l'oubliette, la voix de Richelieu comme un grattement de parchemin, le visage d'Anne qui s'était évanoui dans l'ombre de la ruelle. Et quelque chose d'autre, plus profond, plus ancien — le visage de Lisieux au crépuscule de la cathédrale, la lettre glissée dans sa double doublure, la promesse d'or et d'oubli.
— Richelieu, murmura-t-il. Il veut me faire son instrument.
— Il veut te faire son cadavre, corrigea von Rheda. Tu écoutes les mots, mais tu ne les entends pas. « Tu serviras mes desseins ou tu seras oublié dans une fosse. » C'est ça, l'offre du Cardinal. Le couteau est poli, mais c'est un couteau.
René toussa, et la douleur lui arracha un gémissement. Le bronze de l'anneau pesait à son doigt, froid contre sa peau fiévreuse. L'anneau de l'envoyé mourant. L'anneau que Richelieu avait reconnu sans un battement de cil, quand René avait tendu la main par-dessus la table pour justifier sa présence.
— Il savait déjà, dit René. Avant même que je montre l'anneau. Il avait besoin de me voir le porter, pour confirmer quelque chose.
— Ou quelqu'un lui avait déjà parlé.
René tourna la tête vers von Rheda. Le mercenaire soutint son regard sans broncher. Les cicatrices de son visage semblaient plus profondes à la lumière de la lampe, les yeux plus sombres. Anne avait cité des mots que René avait dits à von Rheda sur l'île du Rhin. Cela, il s'en souvenait — c'était le détail qui l'avait glacé jusqu'aux os.
— Elle t'a parlé, dit René. Anne. Dans la ruelle. Elle a répété des choses que je t'ai dites sur l'île. Je t'ai demandé pourquoi.
— Et je t'ai répondu que je ne savais pas.
— Mais tu en sais davantage maintenant.
Von Rheda posa l'arbalète contre le mur. Il se pencha en avant, les coudes sur les genoux, et parla d'une voix basse, presque lasse.
— La femme qui t'a intercepté près du Louvre — je ne l'avais jamais vue. Je te le jure sur la grâce de mon Christ, si tu veux que je jure. Mais elle m'a offert de l'or cette nuit, dans la cave d'un tonnelier, pendant que le médecin te recousait. De l'or, et une promesse d'aller en Suède sans entraves.
— Et tu l'as refusée ?
— Je l'ai écoutée. Tu aurais fait pareil.
René se tut. Il regarda le plafond de poutres noircies, les toiles d'araignée qui pendaient comme des voiles funèbres. La Suède. Elle savait donc pour Gustave Adolphe, pour les émissaires protestants qui attendaient un signe de la France. Il se demanda depuis combien de temps elle suivait son chemin — depuis Lisieux, depuis Ratisbonne, depuis avant ?
— Qu'est-ce qu'elle veut, au juste ? demanda-t-il enfin.
— Elle veut ta copie. Celle qu'on a faite à Strasbourg. Elle dit que l'original de Ratisbonne est déjà chez le Cardinal — il l'a eu avant même qu'on arrive, elle le sait — et que la copie est la seule arme qui te reste. Elle dit qu'elle peut la faire parvenir à Nuremberg, à Oxenstierna, à qui tu voudras. Elle veut juste la lire d'abord.
— Et tu la crois ?
— Je crois qu'elle a peur. Pas de nous. De quelqu'un d'autre. Elle tremblait en parlant de Richelieu. Pas de sa puissance — de son savoir. Elle dit que le Cardinal sait des choses qu'il ne devrait pas savoir. Des choses qu'on n'a écrites nulle part.
René se souvint des mots du Cardinal : Tu connais la date de la Trêve d'Ulm, tu sais qu'elle marque un faux départ, que l'Empereur s'apprête à la rompre. Le détail était dans la lettre de Ratisbonne, sous scellé, que René avait lue une seule fois avant d'en faire la copie. Personne ne le savait — sauf l'homme qui avait écrit l'original, celui qui l'avait remis à Lisieux, et…
— Le sceau, dit-il brusquement. L'original avait un sceau de cire verte, avec un épervier. La copie en a un différent — un lion rampant, pour tromper ceux qui ouvriraient sans être autorisés. On a fait ça à Strasbourg, toi et moi.
— Et ?
— La femme Anne a cité le détail de la date fausse. Si elle l'a appris de quelqu'un qui a lu la copie, tu comprends ce que cela veut dire ?
Von Rheda fronça les sourcils. Il n'était pas lent, seulement prudent. Il mit un moment avant de parler.
— Cela veut dire que la copie n'est plus celle que tu as faite.
— Ou que le brouillon qu'on a brûlé ne l'a pas été, dit René. Rappelle-toi. On a écrit cette lettre dans une auberge de Strasbourg, entre deux bouteilles de vin et un patron qui nous a offert du feu pour la chauffe du sceau. Je t'ai fait confiance. Tu m'as fait confiance. Mais quelqu'un d'autre a pu voir la page avant qu'on la roule.
Von Rheda serra les mâchoires.
— Tu as raison. C'est peut-être mon crime. Je n'en ai pas fini avec le châtiment.
— Tu as fini quand je te le dis.
Le silence retomba, lourd et fraternel. René se hissa avec peine sur son séant. La douleur lui coupa le souffle, mais il avait besoin d'être assis. Il fallait penser. Les pièces se mettaient en place lentement, comme un jeu d'échecs où chaque pion était un homme.
Richelieu avait l'original. Anne voulait la copie. L'envoyé mourant sur l'île — le vrai Lisieux, peut-être — avait ordonné de tout détruire et de se présenter à l'aube pour une audience unique. Le Cardinal avait confirmé que c'était un piège — ou l'avait laissé croire — en lui offrant un rôle plus vaste. Deux maîtres, deux avenues, une seule issue : Paris, le Louvre, le bureau de Sa Sainteté au lever du soleil.
Et pendant ce temps, la guerre continuait de tuer des milliers d'hommes chaque mois. Des villages brûlaient entre le Rhin et l'Elbe. Des enfants mouraient de faim dans les ruines de Magdebourg. Et René Delacroix, mercenaire, menteur, coureur de routes, était couché dans une cave à Paris avec des côtes cassées, deux lettres et aucune épée.
Il rit. La douleur s'en mêla, et le rire devint une grimace.
— Je suis las de danser pour eux, dit-il.
Von Rheda le regarda.
— Tu parles du Cardinal ?
— De tous. Richelieu veut une guerre sans fin pour asseoir son pouvoir. L'Empereur veut écraser les protestants pour l'éternité. Les Suédois veulent brûler les Habsbourg et prendre leur place. Et moi au milieu, avec une plume et une lettre, je peux choisir quel enfer allumer.
L'Allemand ne dit rien. Il attendait.
René tendit la main vers la table, saisit une feuille de papier blanc que quelqu'un avait laissée là — peut-être pour les comptes du pêcheur, peut-être pour un usage plus opportun. Il trouva une plume, une bouteille d'encre presque sèche. Il la mouilla avec un peu d'eau de la cruche.
— Qu'est-ce que tu fais ? demanda von Rheda.
— Ce que je fais de mieux. Je mens.
Il commença à écrire, lentement, douloureusement, chaque mouvement de sa main aiguisant la douleur de ses côtes. Il écrivit une lettre datée de Paris, signée d'un sceau qu'il n'avait pas — un sceau de lièvre courant, qu'il dessina à l'encre au bas de la page. Elle s'adressait au roi Gustave Adolphe de Suède, au nom d'un conseiller du Cardinal qui n'existait pas, avec un sceau qui ne pouvait être vérifié que par des canaux secrets — des canaux que les espions du Cardinal connaissaient, mais que la cour de Suède utiliserait pour authentifier le message.
La lettre racontait une vérité partielle. Elle disait que le Cardinal, bouleversé par le massacre de Magdebourg, avait décidé de retirer son soutien tacite aux armées impériales et d'ouvrir des négociations avec la ligue protestante. Elle offrait une trêve de six mois, une garantie d'or, et une proposition de pacte contre les ambitions de Wallenstein. C'était un mensonge énorme, presque trop grand pour tenir. Mais c'était un mensonge qui pouvait paraître vrai — parce que dans un an, il pourrait être exaucé, si les Suédois acceptaient la trêve. La France n'aurait alors pas besoin de la maintenir ; l'Empereur la romprait lui-même, et la Suède serait encore là.
Quelqu'un finirait par détruire la copie de Strasbourg. Quelqu'un tuerait peut-être René Delacroix. Mais la lettre qu'il écrivait là, dans cette cave, avec une plume qu'il trempait dans une bouteille à moitié vide, avait une chance — une seule — d'arriver en Suède avant que Richelieu ne comprenne qu'elle existait. Et si elle arrivait, la guerre pourrait basculer. La paix — la paix vraie, pas celle des traités de pacotille — avait peut-être une chance.
Il signa : De la main d'un serviteur détaché, pour la cause de la paix.
Il laissa sécher l'encre, puis replia la lettre en carré menu. Il ne se demanda pas comment elle arriverait à destination. Cela viendrait plus tard — demain, après l'audience, après qu'il aurait choisi entre le piège et l'instrument. Pour l'instant, il la glissa dans sa botte, sous la semelle, là où la sueur et le cuir la cacheraient de tout regard trop curieux.
Puis il se rallongea sur la paillasse, ferma les yeux, et s'endormit avec le visage d'Anne en tête.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.