La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 26: The Cardinal's Oubliette
La pierre était froide contre son dos, et l'humidité suintait à travers ses vêtements comme une malédiction. René ouvrit les yeux dans une noirceur absolue, le goût du sang dans sa bouche. Ses bras étaient immobilisés au-dessus de sa tête par des chaînes scellées dans le mur, ses pieds frôlant à peine le sol de terre battue.
Il ne savait pas combien de temps il était resté là. Les coups qu'il avait reçus dans le corridor du Louvre lui faisaient encore vibrer les côtes, et l'une d'elles semblait fêlée — chaque inspiration était une lame qui lui tournait dans la poitrine.
Anne l'avait vendu. Ou peut-être pas. Peut-être que le piège n'avait jamais été dans l'audience de l'aube, mais dans le corridor sombre où les gardes l'attendaient avec leurs gourdins et leur silence professionnel.
Une porte s'ouvrit quelque part au-dessus de lui. La lumière jaune d'un flambeau dégoulina le long des murs de pierre, révélant l'étroitesse du puits : à peine deux mètres de diamètre, une fosse creusée sous les fondations mêmes du Palais-Cardinal. René cligna des yeux, aveuglé.
Il entendit des pas sur des marches invisibles, puis une voix qu'il reconnut immédiatement — celle du baron de la Trémouille.
« Il est éveillé, Éminence.
— Laissez-nous. »
Les pas remontèrent. La porte se referma avec un bruit sourd. René resta seul avec la flamme et le silence.
Puis une silhouette se pencha au-dessus du gouffre, et le Cardinal de Richelieu le regarda. Vêtu de sa soutane écarlate, il semblait déplacé dans ce lieu de ténèbres et de mort — mais ses yeux, eux, étaient exactement à leur place. Ils examinaient René avec la précision d'un chirurgien.
« Le courrier de Lisieux, dit-il. Vous vous êtes donné beaucoup de mal pour arriver jusqu'à moi. Il est dommage que vous ayez choisi d'arriver par la porte des domestiques. »
René toussa, crachant un filet de sang.
« La porte d'honneur était surveillée.
— Par mes propres gardes. Une précaution nécessaire, quand on sait qu'un homme porte dans sa poche un document qui pourrait prolonger la guerre de dix ans. »
Le Cardinal marqua une pause, laissant le poids de ses mots tomber dans la fosse comme des pierres.
« Vous pensiez avoir découvert une faiblesse dans le traité de Prague. Un décalage de dates qui permettrait de faire chanter quelques princes allemands. Vous pensiez que j'ignorais ce détail, et vous vouliez l'échanger contre une vie tranquille. »
René ferma les yeux. Sa dernière carte venait d'être abattue, et elle était plus petite qu'il ne l'avait cru.
« Ne vous inquiétez pas, reprit Richelieu. Je ne vous ai pas fait descendre ici pour vous torturer. J'aurais pu, bien sûr — j'ai des hommes qui trouvent dans ces travaux un véritable génie. Mais vous m'avez rendu un service, involontairement, en rapportant le message de mon envoyé mourant. Ce que vous ignorez, c'est que ce message était un test. »
René rouvrit les yeux.
« Un test ?
— La lettre du pacte circule. Une copie, dit-on. Une copie que vous auriez fabriquée vous-même, selon certains rapports. Ce que je sais — et que vous ignorez — c'est que la copie que vous avez forgée est celle-là même qui est aujourd'hui entre les mains des Suédois. Et elle est fausse. »
Richelieu sourit, un mouvement à peine perceptible de ses lèvres minces.
« Vous comprenez ? Votre mensonge a semé la confusion dans les rangs de nos ennemis. Les Suédois croient détenir le véritable traité, et ils négocient désormais sur la base d'un texte que vous avez inventé pendant une nuit d'insomnie dans une auberge de Ratisbonne. Le décalage de dates que vous avez découvert — vous ne l'avez pas découvert, cher courrier. Je l'ai placé là, dans l'original, pour que quelqu'un comme vous le trouve. »
René sentit les chaînes mordre ses poignets. Dix-sept années de guerre, et il n'avait jamais rencontré un homme capable de penser à tant de coups d'avance.
« Alors pourquoi ne pas m'avoir tué ? »
Le Cardinal descendit une marche, puis une autre. Son visage émergea progressivement des ombres, et René vit quelque chose de nouveau dans ses yeux — non pas de la cruauté, mais de l'appétit.
« Parce que j'ai besoin d'un homme qui sait mentir. Un homme qui a déjà une légende dans les cours d'Allemagne, un homme que les Suédois croient mort noyé dans le Rhin, et que l'Empereur croit encore au service du Prince de Constance. Vous êtes devenu, sans le vouloir, un fantôme. Et les fantômes traversent les murailles. »
Il s'arrêta à deux pas de René, le flambeau projetant son ombre immense sur la paroi de pierre.
« Le traité original est toujours en route vers Vienne. L'homme qui le porte croit servir la paix. Il se trompe — ce traité, s'il était ratifié, donnerait à l'Empereur exactement ce qu'il lui faut pour écraser la ligue protestante d'ici deux ans. Ce n'est pas la paix qu'il apporte, c'est une trêve armée qui rendra la guerre suivante plus sanglante encore.
— Et vous voulez que je l'intercepte.
— Je veux que vous le voliez pour moi. Que vous disparaissiez avec lui. Et que vous fassiez croire à tout le monde — aux Suédois, à l'Empereur, à la ligue — que vous l'avez détruit dans un accès de patriotisme malavisé. »
Richelieu fouilla dans sa manche et en tira l'anneau de bronze — celui que l'envoyé mourant avait confié à René, celui qu'on lui avait pris avec ses autres biens.
« Vous vous demandiez si cet anneau vous marquerait pour la mort. Détrompez-vous. Il vous marque pour un service. Une seule mission. Exécutez-la, et vous aurez votre pardon, votre or, et une autre identité que celle de Lisieux — une vraie, cette fois, avec un domaine et une femme qui n'aura pas été inventée de toutes pièces. »
René regarda l'anneau tourner lentement entre les doigts du Cardinal. Le métal luisait à la lueur du flambeau, et il pensa à Marie, à la femme qu'il avait créée de toutes pièces pour donner une épaisseur à ses mensonges, et qui hantait désormais ses nuits comme si elle avait été réelle.
« Et si je refuse ?
— Vous avez aimé la réponse à cette question, je pense. Le cachot est derrière vous. La fosse aux lions est à ma gauche. Je vous laisse choisir laquelle vous préférez goûter d'abord. »
Les chaînes grinçaient à chaque mouvement. René sentait le poids de la pierre et des siècles autour de lui — et pourtant, quelque chose dans sa poitrine s'était allégé. Une certitude ancienne, revenue d'un lieu qu'il croyait mort : la direction était claire, désormais. Il n'avait plus à choisir entre deux mensonges.
Il leva les yeux vers le Cardinal.
« J'accepte. »
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.