La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 29: The Repaid Debt
La fumée des mousquets tirait des rideaux gris entre les arbres. René courait, le souffle court, les côtes en feu sous le bandage serré, quand il le vit.
Anton. Casque cabossé, manteau de cuir maculé de boue, épée courte dégainée. Il se tenait en retrait du peloton d’exécution, comme s’il supervisait une besogne qu’il n’avait pas cœur à mener lui-même.
Le monde ralentit. René avait rêvé de ce visage cent fois sur les routes. Le même Anton qui lui avait prêté trois pièces d’or à Breisach — trois pièces qui l’avaient sauvé de la famine et que René n’avait jamais rendues. Le même Anton qui l’avait vendu à von Rheda pour une bourse pleine, une semaine plus tard, en trahissant l’itinéraire de Lisieux à Strasbourg.
Une dette de sang, pour une dette d’argent mal remboursée.
Le soldat près de René leva sa hallebarde pour l’achever. René roula sur le côté, attrapa le manche à deux mains, tira. Le soldat s’abattit dans la boue, le crâne cognant une pierre, et tomba inerte. René se releva, empoigna la hallebarde, la tourna en travers de son corps. Trois Impériaux faisaient cercle, hésitants, le canon encore fumant de la décharge qui avait raté sa cible.
— Arrêtez, hurla Anton. Arrêtez, je le connais.
Les soldats s’immobilisèrent, regardant leur sergent avec une confusion qui sentait la poudre et la peur. Anton traversa la distance entre eux et René à pas mesurés, l’épée au poing, le regard lourd comme un sac de plomb.
René aurait pu le tuer. Une lame levée, et Anton était vulnérable — la maille sous son bras gauche était faible, là où une mauvaise soudure laissait passer l’estoc. Une prise dans cette jointure, et le courier pouvait fuir dans les bois, disparaître une fois de plus.
Mais il y avait cette dette. Trois pièces d’or. Un repas chaud. Une nuit à l’abri, dans une grange où Anton n’avait posé aucune question. René avait compté cette dette dix fois, cent fois, la maudissant comme la chaîne qui le ramenait toujours à ses choix les plus sombres. Il l’avait payée d’abord par la haine, puis par l’oubli, puis par la haine encore.
Il baissa la hallebarde.
Anton s’arrêta à trois pas.
— Tu ne me tues pas, dit Anton, mais sa voix était une question.
— La dette du Breisach est payée, répondit René. Je te laisse cette heure, Anton. Prends-la et vis avec.
Il y eut un silence suspendu, dans la brume, entre les corps des soldats impériaux et le vol des corbeaux qui commençaient déjà à tourner au-dessus. Quelque chose traversa le visage d’Anton — surprise, peut-être, telle quoi qui ressemblait à de la honte, ou un vieux regret qui n’avait jamais trouvé le chemin de sa bouche.
Puis il bougea.
Anton fit trois pas et frappa. L’épée décrivit un arc court et brutal, trop précis pour être paré par une hallebarde tenue bas. René sentit la lame glisser contre son flanc — non pas transpercer, mais couper, un sillon superficiel à travers son manteau, qui ouvrit la chair au-dessus des côtes cassées. Il cria, lâcha l’arme, et tomba à genoux dans la boue.
— La dette, dit Anton en haletant, est remboursée deux fois. Une fois pour le passé, une fois pour le présent. Tu m’as épargné, alors je t’épargne. Mais le général voudra te voir.
Il se pencha, et malgré la douleur qui montait ce 1er flanc comme un incendie dans une grange sèche, comme un champ embrasé par une traînée de soufre, René n’opposa pas de résistance. Deux soldats le relevèrent, lui lièrent les poignets, et le traînèrent entre eux à travers le clairière.
Le camp s’étendait le long d’un ruisseau boueux, une tente impériale et plusieurs abris de fortune, des chevaux attachés à des piquets dans la terre détrempée. René compta les hommes — trente, quarante peut-être, une compagnie éclopée qui aurait dû être à Ulm ou à Ratisbonne, pas dans un bois de Bohême à vingt lieues de la route de Prague. Ils ourent fait route de nuit, supposa-t-il, ou une marche forcée commandée par une lettre arrivée avant lui.
La tente du général était la plus grande, ornée d’un drapeau aux couleurs de l’Empereur, une aigle noire sur champ jaune qui pendait mollement dans l’air humide. Les soldats le poussèrent à travers le rabat, et René tomba sur ses genoux sur le sol de tente, la douleur à la taille et aux côtes lui coupant la respiration. Il leva les yeux.
L’homme devant lui était mince, presque ascétique, le visage buriné par les campagnes et la cicatrice d’un vieux coup d’arquebuse qui lui tirait la lèvre gauche comme un pli de papier chiffonné. Il était assis devant une table pliante couverte de cartes, de rouleaux et de sceaux de cire, et il tenait à la main une feuille que René reconnut. Une feuille à son écriture, à sa main. La lettre forgée de Strasbourg, ou une copie exacte — l’encre fine, les courbes des majuscules, la formule de salutation germanique qui lui avait demandé trois jours de préparation pour imiter.
— Courrier Delacroix, dit le général sans le précéder d’un titre. Ou devrais-je dire courrier de Sa Majesté Très Chrétienne, ou courrier de von Rheda, ou courrier de quiconque a cru t’avoir acheté cette semaine.
René cracha du sang et de la boue sur le sol de tente.
— Tu as l’avantage du nom, dit-il. Moi je n’ai que des égratignures.
Le général sourit — un sourire froid, sans chaleur, un éclat de dent jaune dans un visage qui ne souriait que pour avancer d’un cran au jeu.
— Je suis le général von Eisenhardt, commandant des forces de Sa Majesté impériale le long du couloir de Bohême. Et toi, tu es l’homme qui transporte des vivants et des morts entre les camps sans jamais t’y arrêter. On m’a beaucoup parlé de toi.
Anton se tenait derrière René, l’épée encore au poing mais le regard bas. Il savait ce qu’il avait fait — il avait livré un homme qui l’avait épargné — et la honte le tirait, mais pas assez fort pour le faire sortir de la tente.
— On t’a menti, dit René. On t’a vendu une histoire propre comme on m’a vendu une route propre. Cette lettre, ce papier que tu tiens — c’est un faux, un travail de courier pour sauver ma peau quand le vrai était trop brûlant pour rester entre mes mains.
— Un faux, répéta von Eisenhardt en fait glisser les feuilles du bout les doigts. Et pourquoi aurais-tu forgé une lettre que je connais déjà par cœur, puisque les hommes du sergent ont fait tout le voyage avec une copie de cette copie scellée dans leurs fontes ?
René ferma les yeux une seconde. Le tissu du traquenard se resserrait. Ils avaient eu la copie — la copie faite à Strasbourg, ou la deuxième copie que von Rheda avait fait faire, ou une troisième dont il ne savait rien. Le réseau était une étoffe à plusieurs couches, et chaque couche le recouvrait davantage.
— Parce que la lettre que tu tiens, dit-il en rouvrant les yeux, ne contient pas ce que l’originale contenait. Tu as soigneusement reproduit ma main, mes formules, mon sceau. Mais le contenu — cette lettre parle de trêve, de paix de Westphalie, de reddition suédoise.
Von Eisenhardt haussa un sourcil.
— Et c’est si mauvais que cela, pour un homme qui se prétend détenteur d’un message prorogeant la guerre ?
— Ce serait une excellente nouvelle pour toi si elle était vraie, général. Mais elle ne l’est pas. L’originale que Richelieu m’a donnée — celle que le Cardinal n’a jamais lue réellement, parce qu’elle était lue pour lui avant d’arriver — contenait ordre contraire. Que les armées suédoises soient menées à un engagement décisif à la frontière saxonne. Un piège. Et celui qui t’a fourni cette copie, celui qui t’a dit qu’elle était la vraie, t’a aussi conseillé de m’intercepter ici, dans ce bois pourri, vingt lieues hors de toute route impériale.
Von Eisenhardt se tut un long moment. La pluie tapait sur la toile de la tente, un tambour mou et régulier. Le général regarda la lettre, puis Anton, puis de nouveau René.
— Tu es meilleur comédien que courier, dit-il finalement. Mais tes savoirs arrivent trop tard pour te sauver la tête. Je devais t’expédier à un tribunal de l’Empereur, avec tes lettres et tes aveux, pour que la justice impériale fasse ce que la guerre n’a pas encore fait. Cependant, à la réflexion, un homme aussi mort que toi ne devient pas utile à une cause.
Il se leva, fit le tour de la table, s’accroupit près de René. Il sentait le camphre et la sueur de quinze ans de marches.
— Voici le marché. Tu vas me dire, maintenant, ici, ce que contenait la vraie lettre. Toute entière. Mot pour mot. Et si ta mémoire est aussi bonne que ta main, je te laisse prendre la route par où tu étais venu, avec de l’or et un cheval, pour disparaître où tu voudras.
René rit — un rire amer qui lui tira les côtes dans une douleur familière.
— Tu ne me laisseras jamais partir, Eisenhardt. Tu me gardes ici jusqu’à ce que tu aies tourné chaque page de mon crâne. Après, tu me pendras hors du camp pour que les corbeaux et les autres généraux voient que tu fais ton travail.
Le général ne confirma pas. La pluie noyait le silence. René baissa la tête, feignant une défaite que son esprit préparait déjà — la lettre cachée dans son cuir, la peste, le médecin, une sortie par le flanc quand la nuit viendrait.
Mais ce n’était pas maintenant.
Maintenant, il regardait Anton. Et l’homme qui l’avait trahi détourna les yeux.
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