La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 30: The General's Plague
La tente sentait le cuir moisi et la sueur rance des hommes qui dorment tout habillés depuis des semaines. René avait le poignet droit engourdi, les cordes trop serrées contre l'os, mais il sourit quand Von Eisenhardt souleva le rabat et entra, le soleil matinal découpant sa silhouette massive.
« Le scribe impérial vous attend, Delacroix. »
René cracha une salive teintée de sang. « Le scribe impérial. Voilà un titre que j'ai déjà porté trois fois. Vos recrues sont moins exigeantes qu'à Vienne. »
Von Eisenhardt ne mordit pas à l'hameçon. Il déroula un parchemin sur la table de campagne, y posa un encrier et une plume, puis croisa les bras.
« Écrivez. »
« Écrire quoi ? »
« Le contenu de la lettre originale. Mot pour mot. Sans vos embellissements de faussaire. »
René haussa un sourcil. « Et si je refuse ? »
« Alors je vous livre au tribunal de l'Empereur avec une accusation de haute trahison, deux faux documents attestant votre complicité avec les Suédois, et un témoignage signé par votre ancien compagnon von Rheda qui vous décrit comme un espion français depuis le début. La roue, Delacroix. Vous connaissez la peine. »
Le silence s'étirait entre les murs de toile. René fit aller sa langue contre ses dents cassées, sentit le goût de fer, et laissa son sourire s'élargir.
« Avec plaisir. »
La plume gratta. Von Eisenhardt se pencha pour lire, et sa mâchoire se contracta au bout de trois lignes.
« Ceci est un ordre de quarantaine. »
« En effet. »
« Un ordre de brûler les villages infectés en Saxe. »
« La peste, général. Une véritable épidémie qui ravage vos lignes arrières. Vous ne saviez pas ? C'est pour cela que la lettre originale a tant de valeur. Elle désigne les villages exacts où la maladie s'est déclarée. Celui qui la possède peut les contourner. Celui qui ne la possède pas... » René fit claquer sa langue. « Enverra ses hommes directement dans les bras de la mort. »
Von Eisenhardt observa le parchemin avec le regard d'un homme qui vient de comprendre qu'il jouait une partie dont il ne connaissait pas les règles.
« La peste n'a pas été signalée en Saxe depuis trois ans. »
« Précisément. C'est ce qui la rend si dangereuse. Elle est arrivée par les caravanes marchandes de Leipzig, il y a six semaines. Nous sommes à l'automne — la saison idéale pour sa propagation. J'ai vu des villes entières tomber en quinze jours. Mais peu importe ce que je dis. » René se pencha en avant, les cordes grinçant. « Vérifiez vous-même. Envoyez un cavalier à Leipzig. Interrogez les consuls. Brûlez le village de Greifenhain, à deux jours d'ici, et voyez ce qui s'en échappe. »
Von Eisenhardt ne bougea pas, mais quelque chose vacilla dans son regard. Derrière lui, la silhouette d'un homme maigre en robe sombre se glissa dans la tente — le médecin de campagne, un vieux chauve à lunettes d'argent que René avait aperçu en arrivant. Il jeta un œil au parchemin, et son visage pâlit.
« Général, dit le médecin d'une voix blanche. Ce document... s'il est authentique... »
« Il ne l'est pas. C'est un faussaire. Il me l'a dit lui-même. »
« Il m'a dit qu'il était un faussaire, oui. Mais ce motif de croix de Malte sur le sceau, cette formule datale... » Le médecin sortit une loupe de sa poche et l'approcha du parchemin. « Par Dieu. C'est le même sceau que celui des rapports sanitaires d'Augsbourg, l'an passé. Qui que soit cet homme, il a accès aux documents diplomatiques impériaux avérés. » Il releva la tête, la peur creusant ses rides. « Et s'il a eu accès à ces registres, alors sa connaissance des foyers de contagion... »
Von Eisenhardt abattit son poing sur la table. « C'est un mensonge. Il essaie de gagner du temps. »
« Général, avec tout le respect... nos hommes à Leipzig sont là-bas. Nos renforts de Thuringe. S'il dit vrai, nous marchons vers un cimetière. »
Un cavalier écarta le rabat, le visage rouge d'essoufflement. « Mon général ! Message urgent de Leipzig. »
Von Eisenhardt se figea. Le médecin échangea un regard avec René.
« Quoi ? »
« La peste, mon général. Éclosion confirmée il y a cinq jours dans le quartier des tanneurs. Les consuls ont fermé les portes de la ville. Cent morts déjà. »
Le silence qui suivit avait la densité d'une pierre tombale. Von Eisenhardt fixait le parchemin sur sa table comme s'il pouvait y lire une réponse différente. Puis il tourna la tête vers René, et son regard était celui d'un homme qui découvrait qu'il tenait en laisse une créature plus dangereuse que prévu.
« Où est le foyer à proximité ? »
René se pencha en arrière, la corde maintenant un confort presque relatif. « Greifenhain. Vous enverrez vos hommes au massacre. Le village est condamné. »
« Et la lettre originale ? Vous prétendez qu'elle mentionne ces villages précis. »
« Je ne prétends rien, général. Je l'affirme. Elle contient non seulement la liste complète des foyers, mais la route sûre par laquelle l'armée suédoise contournera les zones infectées pour frapper votre flanc sud pendant que vous serez affaibli. Le Cardinal voulait que vous choisissiez : charger dans la peste, ou charger dans l'acier suédois. »
Le médecin s'approcha de Von Eisenhardt et murmura des paroles que René ne capta pas, mais dont il saisit l'essence : le village, la quarantaine, la désinfection, la nécessité de bouger le camp avant la tombée de la nuit.
Von Eisenhardt ferma les yeux. Un muscle tressaillait dans sa mâchoire. Quand il les rouvrit, ils étaient durs comme de la glace de rivière.
« Garde. Emmenez le prisonnier au fourgon médical. Il voyagera avec les médecins, sous surveillance. S'il tousse, s'il crache, s'il frissonne — vous l'attachez aux brancards des pestiférés. »
Les yeux de René croisèrent ceux du médecin — un échange d'une seconde, peut-être moins. Le vieil homme détourna le regard, mais il avait compris le message.
On le traîna dehors, dans la lumière crue du matin. Le camp s'activait déjà dans une frénésie nouvelle : des hommes pliaient les tentes, des officiers criaient des ordres incohérents, un même mot revenait dans toutes les bouches comme un glas. *Pest. Peste.* Derrière René, le médecin ordonnait à voix basse qu'on dresse le fourgon sanitaire à l'écart, qu'on prépare les fûts de vinaigre et de soufre, et qu'aucun homme ne s'approche à moins de dix pas sans linge imbibé.
On le poussa dans le fourgon. L'odeur le frappa en premier : la chaux, l'urine, le bois humide et quelque chose d'autre, d'âcre et de doucereux. Un autre homme était déjà là, enchaîné au mur opposé — un soldat famélique à la peau grise, à l'agonie ou déjà mort, on ne savait pas.
René s'assit dans un coin, les côtes en feu, et sourit dans l'obscurité.
La porte s'ouvrit une heure plus tard. Le médecin entra, portant un seau d'eau et un rouleau de bandages. Il referma le panneau derrière lui et s'accroupit devant René, ses lunettes d'argent reflétant une seule parcelle de lumière.
« Le général vous livrera au tribunal dès que le camp sera établi à l'ouest de Greifenhain, » dit-il à voix basse. « Demain, à la première heure. »
« Et vous, docteur ? Pourquoi sauver un faussaire anathematisé ? »
Le vieil homme sourit — un sourire triste, usé, fatigué de porter des masques. « Parce que dans ma jeunesse, j'ai servi à Strasbourg. » Il sortit un couteau de sa ceinture et commença à scier les cordes de René. « Et je me souviens d'un jeune courrier qui portait une lettre au Cardinal, il y a douze ans. Une lettre qui a arrêté une épidémie et sauvé ma fille. Vous ne vous souvenez pas de moi. Mais je me souviens de vous, Monsieur Delacroix. »
Les cordes tombèrent.
« Le camp sera en désordre pendant la purge. Les soldats brûlent les tentes, les officiers crient après leurs hommes, tout le monde voudra fuir le contact. C'est votre fenêtre. Aux fermes à un quart de lieue à l'ouest, il y a un cheval de labour, un vieux hongre gris, qui vous portera jusqu'à la forêt. Après ça, vous êtes seul. »
René se frotta les poignets, sentit le sang revenir dans ses doigts engourdis. Le fourgon trembla soudain : des sabots approchaient, des cris au loin.
« Une dernière chose, docteur. Le général a parlé d'un témoignage signé de von Rheda. Où est-il maintenant ? »
Le médecin hésita. Il regarda vers la porte, puis baissa la voix plus bas encore.
« Von Rheda est mort. Il y a trois jours. Le général l'a fait pendre pour trahison — après avoir extrait tout ce qu'il savait, bien sûr. On a enterré son corps dans une fosse commune, sans marque, avec les autres condamnés. »
René resta immobile, le temps d'une respiration. Von Rheda, mort. Le traître, pendu par ceux qu'il servait. La boucle se refermait, mais elle ne ressemblait pas à une justice — plutôt à un chapiteau qui s'écroule sur les spectateurs et les acteurs à la fois.
Dehors, les premiers cris de la purge commencèrent. Des flammes s'élevaient dans le ciel matinal. Le médecin ouvrit la porte arrière du fourgon d'un geste sec, et l'aube se déversa sur René comme une promesse et une menace — la liberté, là, à trois pas, et derrière elle une route incertaine vers la Suède, et toutes les armées de l'Empire entre lui et cette lettre cachée dans sa botte.
Il sauta du fourgon et courut.
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