La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 42: The Eternal Letter
La clé grinça dans la serrure, et René ouvrit les yeux dans le noir de sa cellule. Une silhouette se glissa par la porte entrouverte, portant l'odeur de lessive et de sueur qui avait imprégné la robe de la lavandière.
« Même les tours de Vienne ont leurs faiblesses, » murmura Marie en s'accroupissant devant lui. Ses doigts trouvèrent les menottes, une épingle fine apparue entre ses lèvres.
Le fer céda avec un claquement sec. René massa ses poignets meurtris.
« La garde de l'aile nord est payée pour dormir deux heures, » poursuivit-elle. « Nous avons trois minutes avant qu'il ne vienne vérifier la porte. »
Son regard tomba sur sa botte gauche. La lettre du Cardinal y restait cachée depuis tant de jours qu'il en oubliait presque son poids. La lettre qui devait décider du sort du continent.
« Suis-moi. Ou reste. Mais décide maintenant. »
René se leva, et ses jambes menacèrent de céder après des jours sans mouvement. Il s'appuya un instant contre le mur, fixant la lucarne grillagée par laquelle filtrait la lumière d'une lune presque pleine.
L'équinoxe. Demain.
Il suivit Marie dans le couloir obscur. Elle connaissait les angles morts, les portes qui n'étaient pas verrouillées, les couloirs déserts. Une ombre qui avait appris les plans de cette forteresse comme on apprend les lignes de sa main.
À la porte du service des eaux, elle s'arrêta. Le canal d'évacuation s'ouvrait étroit et boueux, suffisant pour un homme maigre et une femme déterminée.
« Hans attend aux écuries avec deux chevaux, » dit-elle en voyant son regard s'interroger.
« Hans ? L'homme dont j'ai libéré le... »
« Il n'a pas pu rejoindre l'armée suédoise sans sa sœur. Utilise-toi, René. » Elle ne sourit pas. « Il t'est plus utile vivant que mort. »
René s'engagea dans le tunnel, l'eau glacée jusqu'aux genoux. La lettre du Cardinal, dans sa botte, absorbait l'humidité. Le papier résisterait assez longtemps pour qu'il accomplisse son devoir.
S'il choisissait de l'accomplir.
Les écuries sentaient le foin humide et la sueur de cheval. Hans attendait, son visage pâle éclairé par une lanterne sourde. Il ne dit rien, mais sa main se posa un instant sur l'épaule de René, geste muet d'un homme qui n'attendait plus rien de la guerre.
« Vers le nord ? » demanda Hans.
René fixa la route qui s'ouvrait devant eux. Au nord, Bernau. Au sud, la frontière, la neutralité, la paix des morts et des vivants.
« Regensburg, » dit Marie.
Son cœur hésita un instant. Le Cardinal avait ordonné Bernau. La guerre durerait encore des années, dix, peut-être vingt, si la lettre y parvenait. La guerre qui dévorait l'Allemagne, qui ruinait les paysans, qui brûlait les églises et les granges, qui envoyait des enfants comme Ella et des frères comme celui de Katarina mourir pour des princes qu'ils ne verraient jamais.
L'équinoxe approchait. Dans ce royaume, les saisons ne signifiaient plus rien, seule la guerre était éternelle.
Ils chevauchèrent deux jours, évitant les routes principales, dormant dans des granges abandonnées et des auberges en ruine. Le visage de Marie était fermé, concentré, une guerrière en terrain ennemi. Elle ne parla pas de l'offre du Cardinal, ni du choix qui pesait sur René.
La troisième nuit, ils atteignirent les faubourgs de Regensburg. La ville survivait, malgré les troupes qui l'avaient occupée successivement, catholiques, protestantes, suédoises, impériales. L'église Saint-Pierre se dressait sombre sur la place centrale, ses vitraux éteints, son clocher ébréché.
« Je t'attends ici, » dit Marie.
Hans ne dit rien, mais il détourna les yeux, ne voulant pas voir.
René poussa la porte de l'église de Regensburg. Une chapelle vide, une nef de pierre froide, une odeur d'encens rance et de cierges éteints. Sur l'autel nu, un seul lampion brûlait, inexplicable.
Il retira sa botte. Sortit la lettre du Cardinal.
Elle était froissée, humide, mais lisible. Sur le parchemin épais, les mots d'alliance, de stratégie, de guerre éternelle. Les signatures des hommes qui voulaient déchirer l'Europe au nom de Dieu, tandis que leurs calculs ne parlaient que de pouvoir, de terres, de légitimité, de vindictes anciennes.
Pas de foi. Pas de vérité.
Du pouvoir.
René chercha l'écritoire près du confessionnal, mais ses doigts trouvèrent une plume d'oie cassée et de l'encre séchée. Il déchira alors un pan de sa chemise, vola l'encre d'une petite fiole que le prêtre avait laissée près de la chaire.
Il écrivit sur le tissu blanc, appuyant fort, tâchant de laisser une trace lisible.
À ceux qui trouveront cette lettre, dans dix ans, dans cent ans — ne cherchez pas la justification dans la parole de Dieu. Cette guerre n'a jamais été sainte. Elle est colère et rapacité, déguisées en piété. Les princes riaient autour des tables où l'on décidait des sièges. Les soldats mourraient en priant des rois qui ne pensaient qu'à la carte de leurs empires. C'est la confession d'un messager qui l'apprit aux portes des deux camps.
Il hésita. Puis signa.
René Delacroix, courier mécréant. Que Dieu me pardonne, si Dieu existe. Que les hommes se pardonnent, s'ils survivent.
Il replia le tissu, le posa sur l'autel à côté du lampion vacillant. Il enflamma un des restes de l'épaisse parchemin du Cardinal contre la flamme du cierge.
Le papier de Bernau s'embrasa. Révolté. Ses mots complices se tordirent dans la brûlure.
Puis il enflamma sa confession de toile. Le tissu prit moins vite, mais les fibres sèches cédèrent enfin. La flamme lécha les mots écrits, les marges au nom de la paix, la signature de l'homme qui avait choisi.
Les cendres s'envolèrent.
La lettre n'atteindrait pas Bernau.
Son choix tomba enfin dans le silence froid de l'église vide. Il resta un instant immobile, devant l'autel, comme un homme qui vient de déposer un fardeau plus lourd que toutes les lettres qu'il avait portées. Puis il se retourna et marcha vers la porte, dans l'air épais d'une nuit qui ne savait pas encore que, quelque part, une guerre éternelle venait de perdre son dernier mot.
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