La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 43: The Road of No End
Le cheval boitait depuis deux heures. René le sentit dans ses propres os, dans cette fatigue qui remontait de la selle jusqu'à la nuque, mais il ne ralentit pas. La route de Vienne s'étirait derrière eux comme un reproche, et devant, rien que des terres grises sous un ciel qui refusait de se décider entre la nuit et l'aube.
Marie chevauchait à sa droite, le menton haut, les épaules droites. Elle n'avait pas dit un mot depuis qu'ils avaient passé les faubourgs de la ville, et René n'avait pas insisté. Il y avait des silences qui protégeaient plus que des paroles.
Katarina's brother — Franz, il s'appelait Franz, un nom de paysan pour des mains qui n'avaient jamais tenu que des rênes et des peurs — fermait la marche sur un hongre volé dans une écurie de Regensburg. Il avait dix-sept ans peut-être, et il regardait en arrière comme si sa sœur allait surgir de la poussière.
— Elle nous retrouvera, dit René sans se retourner.
— Comment le savez-vous ?
— Je ne le sais pas. Mais je l'ai dit, et c'est mieux que rien.
Marie laissa échapper un son qui aurait pu être un rire. Presque. René se tourna vers elle et la vit pour la première fois depuis des jours sans les murs d'une prison entre eux. La lumière grise du petit matin creusait ses traits, lui donnait un air de statue qu'on aurait oublié de finir.
— Quoi ? demanda-t-il.
— Rien. Je me demandais juste combien de mensonges il faudra encore pour que la vérité nous rattrape.
Il ne répondit pas. Il n'avait pas de réponse à ça.
La route bifurqua au sud, quitta les ornières des convois militaires pour un chemin creux que les cartes du Cardinal ne mentionnaient même pas. Des vergers abandonnés bordaient le passage, des arbres noueux chargés de fruits que personne n'avait cueillis. La guerre avait fait le vide, et le vide avait fait le silence.
René posa la main sur sa botte, là où le double fond avait contenu la lettre. Il ne restait que le cuir, la couture qu'il avait recousue lui-même dans la cathédrale de Regensburg, les doigts encore tremblants de ce qu'il venait de faire.
Marie avait allumé le feu. Il avait jeté le papier, et le Cardinal, et des années de loyauté mal placée dans les flammes. Elle avait regardé brûler le document qui aurait prolongé la guerre jusqu'à ce que la terre entière saigne, et elle n'avait rien dit. Hans était parti chercher sa sœur, avait-il prétendu. René ne savait pas si c'était vrai.
— Il faut qu'on décide où aller, dit Marie.
— Il faut d'abord qu'on décide qui on est.
Elle le regarda, un sourcil levé. Franz avait ralenti son cheval pour les rejoindre, les oreilles grandes ouvertes comme celles d'un animal aux aguets.
— Avant, j'étais le courrier du Cardinal, pas vrai. J'avais un sceau, un ordre, une mission. Maintenant j'ai brûlé l'ordre. Le sceau aurait dû partir avec.
— Tu as le choix, maintenant.
— C'est ça que je veux dire. Le choix, ça oblige à savoir qui on est quand personne ne nous dit quoi faire.
Un vent froid traversa la vallée. Il sentait l'humidité de rivières lointaines, l'odeur des forêts qu'ils allaient traverser.
Franz leva la main, pointant quelque chose au sud-est. Une colonne de fumée, mince, régulière. Pas un village en feu ; un feu de camp, quelqu'un qui cuisait son pain tranquillement.
— On va vers ça ? demanda le garçon.
— Non, dit René. On contourne.
— Si c'est des maraudeurs, on peut les éviter. Si c'est des soldats du Cardinal, il faut les éviter aussi. Si c'est des paysans qui nous dénonceront contre une pièce d'argent, il faut les éviter encore plus. Contourner.
Marie sourit. Vraiment, cette fois. Un vrai plissement de yeux, une fatigue qui se dénouait une seconde.
— Tu es un cynique, René Delacroix.
— Je suis vivant. C'est toute ma morale.
Le chemin s'enfonça dans un bois de chênes, et la fumée disparut derrière les branches basses. Les bruits de la route changèrent, devinrent feutrés, intérieurs. Le piétinement des chevaux sur les feuilles mortes, le grincement du cuir, le souffle des bêtes.
René pensa à Hans. Grand mort-vivant au regard d'enfant triste, qui avait traversé des moitiés d'Europe pour retrouver une sœur que la guerre avait avalée. Lui avait-il seulement dit au revoir ? Il ne s'en souvenait plus. Les adieux avaient été trop nombreux, chaque visage qui disparaissait dans la brume laissait un goût de sel.
— Tu crois qu'on fera une différence ? demanda Franz. Sur le ton d'un enfant qui veut une bonne raison d'avoir peur.
— Non, dit René.
Marie lui donna un coup de talon dans la cheville.
— Ne l'écoute pas, dit-elle au garçon. Il ment pour s'excuser d'exister.
— Je mens parce que c'est plus simple.
— Et pourtant tu as brûlé la lettre.
René ouvrit la bouche pour répondre, trouva rien. Il avait brûlé la lettre. Il aurait pu la livrer, toucher sa paie, disparaître dans une autre vie avec une autre identité. C'était ce qu'il faisait le mieux. Au lieu de ça, il avait regardé un chiffon s'enflammer dans une église, et il avait su que tout ce qui lui restait, c'était la route, et Marie, et un gamin qui cherchait sa sœur perdue.
Le soleil finit par se lever pour de bon. Une lumière franche, sans complaisance, qui révéla l'état de leurs visages et de leurs vêtements. Ils étaient sales, épuisés, hors-la-loi aux yeux des trois puissances qui se déchiraient l'Empire.
Le chemin quitta le bois et déboucha sur un plateau. À perte de vue, des herbes hautes, se balançant comme un océan végétal. Plus de murs, plus de routes visibles. Juste les collines, qui se succédaient à l'infini.
— La route de nulle part, dit Marie.
— C'est une bonne route.
— Pourquoi ?
René arrêta son cheval. Il sortit un morceau de tissu noirci de sa poche — la dernière trace du brûlage, un coin de la lettre que les flammes avaient oublié. Un fragment de sceau, cassé en deux, illisible.
— Parce que sur une route qui mène quelque part, dit-il lentement, on nous attend toujours au bout. Avec un homme qui nous en veut, ou une femme qui nous doit une dette, ou un chevalier qui veut notre tête pour des choses qu'on a oubliées. Ici, sur une route de nulle part, tout ce qui compte c'est ce qu'on fait à chaque instant.
Il ouvrit la main. Le vent prit le tissu, le souleva, le fit tournoyer dans la lumière dorée comme une mésange blessée. La dernière ember du Cardinal, la dernière trace de son pouvoir, tomba dans les herbes hautes et disparut.
Marie le regarda, et il y avait quelque chose dans ses yeux qu'il n'avait pas vu avant. Pas de la reconnaissance — trop simple pour une femme de son espèce — mais une sorte de consentement. Comme si elle acceptait pour la première fois de ne pas savoir ce qui allait suivre.
— Qui sont ces gens qu'on voit là-bas ? demanda Franz depuis l'arrière, un coude levé vers une ligne sombre à l'horizon.
René plissa les yeux. Une caravane, peut-être. Des marchands, des réfugiés, des soldats égarés. Impossible de savoir à cette distance. Dans un monde en guerre, chaque rencontre pouvait être un piège ou une chance de survivre un jour de plus.
— On va voir, dit-il. Et on décidera quand on saura.
Il talonna son cheval. Marie le rejoignit, Franz sur ses talons. Ils descendaient vers la plaine en file indienne, leurs ombres s'étirant devant eux dans le matin.
René ne se retourna pas. Il n'avait plus rien à voir là-bas — plus de mission, plus de lettre, plus d'ordres à obéir. Que cette portion de route qui s'ouvrait devant lui, cette heure de chevauchée qu'il devait choisir de rendre bonne, et cette femme à sa droite dont les mensonges étaient peut-être devenus des promesses.
Il pensa au Cardinal, qui devait déjà avoir appris la nouvelle. Il pensa aux armées qui s'entre-déchiraient sans savoir qu'un homme avait peut-être changé leur destin, là, dans le silence d'une église de Regensburg. Il pensa à Hans qui cherchait Ella, à Katarina qui attendait Franz, à tous ceux que la guerre avait dispersés comme des graines au vent.
Et puis il cessa de penser. Il entendit le souffle des chevaux, le cri d'un oiseau invisible, le grand soupir du monde qui continuait malgré tout.
La ligne sombre se précisa. C'étaient des paysans, des charrettes chargées de quelques biens survivants, des enfants qui couraient entre les roues. Une colonne d'exilés, comme eux, qui fuyaient quelque chose avec l'espoir vague de trouver autre chose.
René ralentit son cheval. Marie le regarda, interrogative.
— Des réfugiés, dit-il.
— On les aide ou on les évite ?
Il sourit. La troisième route, celle qu'il n'avait jamais apprise des années passées à témoigner de la ruine sans en payer le prix.
— On les accompagne un moment. Ils savent peut-être où il y a de l'eau propre. Et nous, on sait peut-être où il n'y a pas de soldats.
— C'est ton plan ? Un plan de route, de survie, de partage de chemins avec des inconnus ?
— Pour l'instant, c'est le seul qui existe.
Il poussa son cheval vers la colonne. Marie le suivit. Derrière, Franz leur emboîta le pas, un espoir naissant dans les yeux.
L'herbe continuait de danser sous le soleil, et la route, infinie, se dessinait devant eux comme une promesse ouverte qu'ils devraient apprendre à honorer.
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